Le lieu de la création

Ce n’est pas l’histoire d’Œdipe et du Sphinx

Qui es-tu ?

Markus Raetz « Métamorphose II », 29 mars 1991-9 mars 1992, fonte de fer. Genève, collection privée. L'artiste est né en Suisse en 1941. Sourcing image : catalogue de l'exposition « Passions partagées », Fondation de l’Hermitage, Lausanne (été 2009). Bibliothèque Vert et Plume

« Qui es-tu ? » semble demander l’artiste par la voix d’un lapin doué de la parole.
Et le visiteur qui regarde l’œuvre de répondre par la voix du monsieur au chapeau :
« Celui que nous croyons être, que nous nous efforçons de paraître ou celui que les autres voient quand par bonheur ils nous regardent ? »

À PROPOS DE L’ŒUVRE ELLE-MỆME. La sculpture, selon le côté d’où on la regarde représente un lapin assis ou un homme au chapeau, de sorte qu’on ne cesse de changer de côté pour la regarder en se demandant comment l’artiste a réussi ce tour de force ? Sur l’image au-dessus, les deux figures, du lapin et de l’homme, sont présentées côte-à-côte. Mais dans la réalité on ne sait jamais si l’œuvre représente un animal ou un être humain. De quoi nous ôter nos certitudes. De là, ce dialogue imaginé entre les deux protagonistes :

Ni celle de personnages habités par des certitudes

"Je me demande souvent ce que c'est de penser, de comprendre. Comprenons-nous vraiment mieux le monde que ne le font les animaux ?" J.M. Coetzee, Elizabeth Costello (1999)

James Ensor « Masques singuliers », 1892. Sourcing image : catalogue de l'exposition Ensor au musée d’Orsay (automne-hiver 2009-2010). Bibliothèque Vert et Plume

« Je me demande souvent ce que c’est de penser, de comprendre. Comprenons-nous vraiment mieux le monde que ne le font les animaux ? »
J.M. Coetzee, « Elizabeth Costello « (1999)

Mais l’histoire d’un lieu, d’un temps et d’un âge

En quittant Annecy en milieu d’après-midi, on arrive pour dîner et dormir à Forcalquier. C’est déjà la Provence avec en lointain arrière-plan une belle vue sur les montagnes enneigées. Tout de suite on se dit : « Je voudrais vivre là. »

Forcalquier, la porte du Lubéron

Forcalquier, la porte du Lubéron

Dîner dans la vieille ville qui est en cours de restauration. Une bonne pizzeria reste éclairée tard dans la nuit, juste au-dessus de l’église flanquée d’échafaudages.  On parle Afrique avec le patron qui rentre d’un voyage en 4×4 dans ces contrées sauvages. Dormir à  l’auberge de Charambeau à l’écart de la route qui descend vers Manosque. Ancienne ferme du 18è, paysage vallonné et vieux arbres que l’on découvre au réveil, petits rongeurs des champs qui grignotent la nuit, confitures du pays au petit-déjeuner servies sur une jolie table garnie, vieux murs de pierre et chemins de terre. Dommage il faut partir. Revenir en été quand la piscine est remplie et que l’eau est chaude.

Jean-Claude Larrieu (photo N&B). Ext. de « Les papiers qui volent » Bernard Faucon (éditions Hazan, 1987). Bibliothèque Vert et Plume, janv. 1990

Jean-Claude Larrieu (photo N&B). Ext. de « Les papiers qui volent » de Bernard Faucon. Ed.Hazan, 1996

Vers la fin du 19è, les spécialités aptésiennes étaient la fabrication de faïences et de fruits confits. Une ancienne usine abrite aujourd’hui le musée de l’Aventure industrielle… Une autre spécialité d’Apt était la publication de journaux périodiques d’opinion : Le Calavon (du nom de la vallée), Le Mercure Aptésien, Le Beffroi, La Petite Gazette Aptésienne, L’Indépendant Aptésien et Pays d’Apt.

Habités par les artistes

Le Lubéron en général accueille de nombreux artistes, la vie culturelle surtout en été est intense, émaillée de festivals, d’expositions et de conférences en tous genres. Les galeries sont très nombreuses. Il y a à Lacoste le château du divin marquis de Sade, mais aussi le Savannah College of Art and Design à faire pâlir d’envie les enseignants et étudiants français / www.scad.edu/lacoste.
Le Lubéron compte un grand nombre d’ateliers d’artistes, mais tous ne sont pas aussi talentueux que Nicolas de Staël qui travailla à Ménerbes en 1953.

Nicolas de Staël « Paysage », 1953

Nicolas de Staël « Paysage », 1953

Où l’on finirait par croire à la vie éternelle

Dans le pays d’Apt d’où il est originaire, le photographe Bernard Faucon a trouvé les lieux de nombre de ses mises en scène les plus célèbres.

« Il me fallait de 2 à 7 jours pour réaliser chacune de mes mises en scène… Je produisais 10 images en une année. »

Bernard Fauson, Image et texte « La vie éternelle », 1984. Sourcing omage ;

Bernard Fauson, « La vie éternelle », 1984. Sourcing image : "Les papiers qui volent", éditions Hazan (1987). Bibliothèque Vert et Plume, janv. 1990

« J’aimerais croire à la vie éternelle.
L’été un peu plus long,
les corps un peu plus agiles,
les amis un peu plus dociles.
Imaginer qu’on va se retrouver. »
Bernard Faucon (texte accompagnant cette image)

A la sortie d’Apt sur la route de Cavaillon est installée la Fondation Blachère consacrée à la promotion des nouveaux artistes africains. Avec son concours, l’artiste sénégalais Soly Cissé (peintures, dessins, vidéos, installations) a été accueilli en résidence, en 2008, par « L’atelier », le centre d’art visuel de la ville. A cette occasion, une exposition permettait de découvrir de nouveaux dessins de Soly Cissé, mêmes traits que ceux exposés au Centre Pompidou dans le cadre d’Africa Remix en 2005 avec la couleur en plus et la silhouette de l’animal qui s’est substituée à celle de l’homme, à moins que les deux ne se confondent.

Le bestiaire de Soly Cissé I

Soly Cissé, "Bestiaire" I, 2008. Photo Vert et Plume

Le bestiaire de Soly Cissé II

Soly Cissé "Le bestiaire" II (2008). Photo Vert et Plume

« Restons animal »
(Soly Cissé)

« Que veut-il dire par là ? »
« Je crois qu’il veut dire soyons naturel. Mais aussi préservons notre ambivalence, ne devenons pas des robots. »

Soly Cissé "Le bestiaire" III, 2008. Photo Vert et Plume

Soly Cissé "Le bestiaire" III, 2008. Photo Vert et Plume

« Ce serait le message de l’Afrique à l’Europe ? »
« En quelque sorte. Soly nous parle d’un monde ancien dont il ne reste que des traces. Mais il n’y a pas de romantisme chez lui. C’est juste qu’il n’a pas oublié l’origine de l’homme, la fragilité qui le guette, le côté éphémère des choses tandis que nous sommes ancrés dans nos certitudes, persuadés que rien ne peut nous arriver. Avec lui, c’est tout le contraire, le grand voyage est pour demain, il faut se préparer à prendre le bateau pour un au-delà inconnu. »

Mission Dakar-Djibouti. Peinture d'oiseau. Ethiopie, 1932
Mission Dakar-Djibouti. Peinture d’oiseau. Éthiopie, 1932
Le bestiaire de Soly Cissé IV

Soly Cissé "Le bestiaire" IV, 2008. Photo Vert et Plume

« J’aime bien ses animaux. La nature, les animaux, c’est toujours ce que je préfère. »

Où les enfants seraient aimables, jeunes et jolis

La séjour de Soly à Apt lui a permis, avec l’aide des enfants inscrits au « Passeport Loisirs », d’installer ses dessins d’animaux sur les murs, au hasard des rues de la ville.

"Oh, regarde ! Un oiseau bleu."

Soly Cissé, pochoir sous la voûte, rue des Poulies (Apt, 2008). Photo Vert et Plume

« Oh, regarde ! Un oiseau bleu. »

Entre 1997 et 2000, Bernard Faucon, aidé d’Antonin Potoski, a organisé dans 20 lieux/pays du monde une fête, « Le plus beau jour de ma jeunesse », à laquelle chaque fois 100 jeunes participaient, chacun muni d’un appareil photo jetable (Le Monde, 16 sept 2000).

Les photos sélectionnées ont été publiées en 2000 par les Éditions de l’imprimeur à l’occasion de l’expo de la Maison Européenne de la Photographie et dans les Fnac.

Étapes décrites par Bernard Faucon dans la préface :

  1. 80 à 100 participants de 15 à 20 ans, d’origines sociales différentes
  2. Réunion pour parler du projet et présenter la manière de travailler de BF
  3. Choisir un objet personnel à emporter avec soi le jour de la fête
  4. Le sujet n’est pas le lieu ni l’objet, c’est ce qu’ils aiment, c’est eux
  5. Départ le matin en bateau, en autocar…
  6. Distribution durant la fête de fumigènes, papiers d’or, bengales, boissons
  7. Aucun contrôle des prises de vues
  8. Sélection des photos les 2 ou 3 jours qui suivent
  9. Reproduction (photocopies grands formats) et montage de l’exposition
  10. Ajout d’une frise de petits formats pour que chaque enfant soit représenté au moins 1 fois
  11. Vernissage (galerie, musée, centre culturel…)
La ronde (sur une musique de John Lewis - Modern Jazz Quartet), d'après une mise en scène de Bernard Faucon "La ronde du soir" (1978)

La ronde (sur une musique de John Lewis - Modern Jazz Quartet), d'après une mise en scène de Bernard Faucon "La ronde du soir" (1978)

Ce serait la fête, les blancs seraient de retour

Mission Dakar-Djibouti, 1931. Masques de cérémonie Dogons, Mali.

Mission Dakar-Djibouti, 1931. Masques de cérémonie Dogons, Mali.

Je - Le plus beau jour de ma jeunesse. Bamako, Mali

Je - Le plus beau jour de ma jeunesse. Bamako, Mali

L’étonnement, l’incrédulité des participants quand ils voient leurs photos exposées Bernard Faucon : « Quand on a déterminé une unité de lieu, de temps, d’âge et qu’on a extrait 60 images sur 2 à 3000, ça ne peut que marcher, c’est infaillible. »

1 commentaire

  1. Plumebook Café

    Merci pour votre commentaire.
    Je comprends ce que vous voulez dire. Mais s’il ne s’agissait que d’un exploit technique (la même sculpture représentant un homme ou un lapin selon le côté d’où on la regarde) il n’y aurait pas grand intérêt à la contempler d’un point de vue artistique.
    C’est l »ambivalence de nos personnalités, de nos opinions, de nos jugements que l’artiste a voulu illustrer : comment prétendre que cette sculpture représente un lapin puisqu’elle peut aussi nous faire voir un homme coiffé d’un chapeau ? t
    Par extension, comment pouvons-nous exprimer une opinion définitive sur telle ou telle personne que nous venons de rencontrer si demain en la revoyons dans d’autres circonstances, nous la jugeons différemment au point de regretter ce que nous avions pensé la veille à son sujet ?
    Voilà pourquoi le commentaire au-dessous de la sculpture a la forme d’un dialogue entre les deux facettes lapin d’un côté et homme de l’autre. Les deux facettes d’une personne que nous jugeons, mais aussi de nous-mêmes que nous pensons bien connaître et que l’artiste nous incite à observer plus en profondeur.
    Dans l’exposition de Markus Raetz à la BNF-Richelieu cet hiver, une autre sculpture fondée sur le même principe était présentée : des lettres cette fois. Dans un sens on pouvait lire OUI, et dans l’autre exactement le contraire NON. L’air de dire : vous voulez que je réponde d’un mot à votre question, eh bien je n’en suis pas capable. D’un certain point de vue c’est oui, d’un autre c’est non. A nouveau comme un dialogue.
    J’espère avoir répondu du mieux possible à votre remarque.

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