Le grand effort de l’art

« Il faut, pendant le voyage en Italie, être vêtu avec beaucoup de simplicité et ne pas porter de bijoux. Dès qu’on aperçoit un gendarme ou un douanier, on prend une pièce de vingt sous avec laquelle on joue de façon à ce qu’ils la voient. »
Stendhal « Promenades dans Rome » (1829), éditions Jérôme Millon – 1993 (bibliothèque Vert et Plume, 1994)

Voir les monuments de l’art et les beautés de la nature

Avant mon premier voyage à Rome, j’avais acheté l’édition de poche du livre de Stendhal. Plus tard, l’édition illustrée. Un livre que l’on peut ouvrir au hasard à n’importe quelle page. Surprise, certaines remarques de Stendhal pourraient être faites par un voyageur moderne dans beaucoup de pays aujourd’hui. De quoi rassurer ceux qui se lamentent à propos du temps présent.

François Buffard . »Autour de Michel-Ange », collage (1975). Sourcing images : cartes postales achetées à Florence.

Michel-Ange a déjà réalisé son David géant lorsqu’il s’attaque au sujet de la Bataille de Cascina
(guerre des Florentins contre les Pisans entre 1362 et 1364),  une commande de la jeune République de Florence, après le règne des Médicis et  la tyrannie de Savonarole.

Les descriptions que fait Stendhal de scènes historiques semblent ahurissantes d’un point de vue contemporain : défilés de troupes, processions d’ecclésiastiques surtout. On ne s’ennuie jamais en emboîtant le pas de cet illustre voyageur.

Comme on peut s’y attendre, Stendhal parle souvent de Michel Ange.

Le premier mouvement

Michel-Ange « Ếtude de soldat se baignant », pour le carton de la bataille de Cascina (vers 1563-1564). Sourcing image : « The Nude » by Kenneth Clark, 1956 (traduction française en poche, 1969 – bibliothèque Vert et Plume)

Dans l’extrait qui va suivre, Stendhal fait entièrement appel à l’imagination du lecteur. Il parle d’un carton de Michel-Ange qui a péri : la mise en scène d’une célèbre bataille entre Florentins et Pisans, survenue au XIVè siècle et reportée par les premiers.

Personne ne sait au juste dans quelles circonstances ce carton a disparu. Exécuté au moment de la jeunesse de Michel-Ange, il lut longtemps exposé à Florence et recopié par Aristotele de Sangallo de Cascina. De la main même de l’artiste il reste des esquisses préalables.

La séduction du texte réside entièrement dans la description que fait l’auteur de la manière dont la bataille avait commencé. Elle servit de prétexte à Michel-Ange pour dessiner des corps d’hommes nus qui allaient être considérés comme le sommet du dessin académique. Non seulement par les artistes de son temps mais tous les tenants è venir de la ligne classique, nous offrant « la joie stimulante de l’identification » (Kenneth Clark, ouvrage cité plus bas).

EXTRAIT. « Le jour de l’action, la chaleur était accablante; une partie de l’infanterie se baignait tranquillement dans l’Arno [à Florence], lorsque tout-à-coup on cria aux armes; L’ennemi s’avançait. Michel-Ange s’attacha à reproduire ce premier mouvement d’épouvante et de courage; ce n’était pas là une bataille. »

« … cet effort de l’art pour sortir de la froide et minutieuse copie de la nature. (…) C’est [Michel-Ange] qui, parmi les modernes, a inventé l’idéal ! »

Le mouvement et la vie

En dépit de l’admiration qu’elles avaient suscité, ces figures de supposés soldats , surpris quand ils se baignaient, ne correspondaient pas, dans mon esprit à l’évocation du « premier mouvement » dans le texte de Stendhal.

Je réfléchissais à autre chose et compris rapidement que je songeais davantage à Degas, à sa fameuse mise en scène des « Jeunes Spartiates s’exerçant à la lutte ».

 

Edgar Degas « Petites filles spartiates provoquant des garçons », vers 1860-1862. Dit aussi « Jeunes Spartitaes s’exerçant à la lutte ». Sourcing image : R.Gordon & A.Forge « DEGAS », éd.Flammarion (2008). Bibliothèque Vert et Plume

« Si l’on donne au mot dessin le sens qu’il avait à Florence au 16è siècle, Degas est le plus grand dessinateur depuis la Renaissance. »
Kenneth Clak (livre cité sous l’image précédente.

J’avais remarqué depuis longtemps – probablement à cause de l’éducation classique que j’ai reçue, comme Degas qui lisait le latin et le grec – que les différents dessins de Degas autour de l’éducation des jeunes Spartiates exerçaient sur moi une véritable séduction, teintée de nostalgie comme si j’avais moi-même, au temps de ma propre enfance, été présent parmi ces adolescents.

Le corps en tant que tel

Degas a imaginé deux groupes qui se provoquent et dont les corps maladroits paraissent réunir et réaliser les points de ressemblance qui existent entre Renaissance et Grèce antique du VIè siècle.

 

« Le sujet de Degas était le nu en action. (…) Il voulait donner le sentiment de communiquer le mouvement avec le maximum de vie. »
Kenneth Clark (livre cité)

Kenneth Clark encore : « C’est à cause de l’impression de vérité et de vie que donnent les formes encore immatures [des jeunes Spartiates]. »

Mais l’idée que Degas se fait de la vérité n’a rien à voir avec celle de Michel-Ange qui étaitt tombé en admiration devant la beauté des jeunes hommes qu’il dessinait. « Dans la joie que nous éprouvons de considérer le pouvoir de l’art à exalter la vie et la représentation du nu comme symbole d’énergie », écrit Clark, « il ne faut pas oublier le corps en tant que tel. » La leçon à retenir des dessins de Degas.

L’image du maître

Barnes « L’apothéose de Degas », 1885. Tirage albuminé d’après négatif sur verre. Sourcing image : exposition du musée Angladon, Avignon (oct.2010). Photo Vert et Plume

Degas a montre que le mouvement s’exprimait à travers des formes qui nous semblent complètes.

Kenneth Clark explique que Degas « décrit la vitalité d’une forme par la conscience que nous avons de sa plénitude. » Il ne se contente pas d’enregistrer un mouvement, il le poursut jusqu’à ce qu’il corresponde à un modèle idéal situé à l’arrière-plan de l’imagination.

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