Le gouffre et la crinière

Mise à jour : 21 05 2012

Paris en été. Appartement de Billy Chicago. Intérieur nuit

UN GARÇON À PART.  Ami de longue date de Guillaume Ducamp, Billy est né aux Antilles. Son parcours n’est pas celui d’un jeune Blanc issu d’une famille bourgeoise. Comme de nombreux jeunes gays il est venu à Paris pour ne plus être obligé de se cacher. Après une année d’études seulement il est devenu mannequin mais aussi escort-boy pour arrondir ses fins de mois. Grand, d’allure athlétique, la peau sombre, un visage d’éternel adolescent, il a su séduire et rapidement gagner suffisamment d’argent pour louer un bel appartement.

Aujourd’hui Billy a 33 ans.

Salvador Dali, « Jeune vierge autosodomisée par les cornes de sa propre chasteté » (1954). Sourcing image : « Dali » aux Editions Draeger (1968) et « La face cachée des fesses » de Caroline Pochon & Allan Rothschild, éditions Arte et Democratic Books (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Salvador Dali, « Jeune vierge autosodomisée par les cornes de sa propre chasteté » (1954). Sourcing image : « Dali » aux Editions Draeger (1968) et « La face cachée des fesses » de Caroline Pochon & Allan Rothschild, éditions Arte et Democratic Books (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Bleu nuit et noir de trou

Ce soir-là, Billy est rentré chez lui avec un petit bouquin glissé dans une poche de sa veste, la « Brève Histoire des Fesses » de Jean-Luc Hennig. Acheté dans le Marais à la librairie des  Mots à la Bouche. Il écoute un enregistrement de Bill Evans en faisant griller des tartines de pain. Du beurre frais, de fines tranches de saumon et les toasts sont prêts. Il s’assied pour lire en mangeant. Du saumon ou du livre c’est de ce dernier qu’il se régale le plus. Cela commence comme un conte :   « Les fesses datent de la plus haute Antiquité… »
Un passage l’amuse parce qu’il sait, lui qui est abonné au Gym Club du quartier, à quel point la remarque est juste : « Les hommes ont toujours aimé se voir entre eux, s’exhiber nus, s’évaluer, se reluquer». Tous les hommes sont concernés pas seulement les gays, voilà aussi ce que Billy a remarqué. Il n’y a pas de frontière rigide entre, gays et straights (= ceux qui ne le sont pas). Ces mots le font rigoler. Beaucoup d’hommes sont à cheval ou en visite d’un côté puis de l’autre de la frontière sexuelle, ce sont ceux-là qu’il apprécie le plus. Loin d’être figés dans une posture. Ce sont des passeurs. A la gym, l’ambiguïté et l’incertitude sont les maîtres mots pour rendre compte de l’atmosphère du vestiaire, l’endroit le plus torride du Club.

« Traps stretches », Sourcing image : magazine de mode masculine américain « VMAN » n°16 (Hiver 2009). Collection Vert et Plume

« Traps stretches », Sourcing image : magazine de mode masculine américain « VMAN » n°16 (Hiver 2009). Collection Vert et Plume

Tee-shirt, short, jockstrap vintage, headband, socks et sneakers, seules les haltères sont fournies par le club.

LE VESTIAIRE DES HOMMES. Quel que soit leur âge,  les hommes s’assurent qu’on les regarde quand ils se déshabillent. Chacun s’observe plus ou moins ouvertement au moment de se changer, d’enfiler sa tenue de sport avec ou sans slip dessous.

Au moment de prendre sa douche, de se savonner, de se laver les cheveux (une opération qui permet de lever les bras et de rentrer le ventre avant de se retourner pour exhiber ses fesses en se penchant pour ramasser un objet tombé par terre), au moment de se rincer en passant la main partout, de s’essuyer avec la serviette partout aussi. Au moment d’aller au sauna, au hammam, de sortir pour respirer et dévisager les nouveaux arrivants. Au moment encore de reprendre une douche froide celle-là, presque glacée le sexe rétrécit devient un petit oiseau. Au moment d’y retourner on ne sait jamais, de ressortir, de sécher de nouveau ses cheveux, d’ébouriffer la touffe de poils de son pubis, de frotter sa peau avec un lait hydratant partout partout, de parfumer ses aisselles, de talquer ses pieds. Et enfin de s’habiller.

Moment suprême presque solennel (il ne manque que la musique) où slip culotte shorty caleçon jockstrap vintage string remontent lentement sur les jambes, le dos des cuisses, les fesses qui disparaissent ou presque, le sexe enfin légèrement dressé, juste ce qu’il faut, avant d’être recouvert à son tour comme une promesse non tenue, sous le coton toujours blanc où il fait une bosse.

Chambre de Billy

Étendu à plat ventre sur son lit ouvert, la télévision éclairée le son coupé, Billy se dit qu’il va lire son petit bouquin d’une traite.

Pedro Uhart, « Crazy Horse Saloon » (date non connue). L’artiste surnommé « Pedrouart » est né au Chili en 1938. Vit et travaille en France. Sourcing image : « La face cachée des fesses » de Caroline Pochon & Allan Rothschild, éditions Arte et Democratic Books (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Pedro Uhart, « Crazy Horse Saloon » (date non connue). L’artiste surnommé « Pedrouart » est né au Chili en 1938. Vit et travaille en France. Sourcing image : « La face cachée des fesses » de Caroline Pochon & Allan Rothschild, éditions Arte et Democratic Books (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Musique et couleurs jazz

Le mot « fesses » à lui seul est une phrase, un livre, une encyclopédie. La curiosité fait parfois place à l’excitation surtout lorsque l’auteur évoque les scarifications, les tatouages et les coups de fouet sur cette face cachée et pourtant si visible de l’anatomie masculine.

L’auteur franchit les frontières de la normalité en même temps qu’il touche aux pratiques des anciens Africains que Billy ne peut ignorer.
Sur la page de garde, il relève sans en omettre un seul les mots utilisés pour désigner la raie des fesses :

Une fente
Un couloir
Un défilé
La faille
La brèche
Le sillon
L’humus de la  raie
Le gouffre de la fente
La raie ombreuse
La crinière de la fesse
Le noir profond
Le noir de trou
L’ombre de cette pente où l’on dérape
L’entrefesson
Dépression
Cuvette
Excavation

La raie dessine la fesse
Elle est à l’origine de la géographie de la fesse.

L’image de la fesse masculine emprunte la plupart du temps à celle du sportif après l’effort

Sur la plage, quand il sort de l’eau et s’essuie avant de rentrer chez lui, l’homme moderne ne choquera personne en exhibant ses fesses blanches pour se changer (un spectacle à ne pas manquer, confiera Billy).
Cette partie de son anatomie qu’il a pourtant dissimulée durant toute la journée sous le tissu de son maillot est soudain exposée au regard des autres baigneurs, baigneuses, comme s’il s’agissait d’un défoulement, le besoin de montrer une partie de son anatomie dont l’homme est pour tout dire assez fier. Davantage que de son sexe dont il n’est pas assuré qu’il soit aux bonnes dimensions.
Mais le strip-tease ne doit pas excéder quelques secondes s’il veut demeurer dans les limites de la décence. Au-delà c’est du racolage.

Image extraite d’un film publicitaire pour le slip « DIM, L’Australien » (1991). Sourcing image : « La face cachée des fesses » de Caroline Pochon & Allan Rothschild, éditions Arte et Democratic Books (1999). Bibliothèque Vert et Plume

"L'Australien", slip DIM pour homme (film publicitaire,1991). Sourcing image : « La face cachée des fesses » de Caroline Pochon & Allan Rothschild, éditions Arte et Democratic Books (1999). Bibliothèque Vert et Plume

Dévoiler les fesses d’un homme est une manière pour les publicitaires de créer l’évènement.

Dans le décor convenu des vestiaires, le joueur de foot ou de rugby n’hésite pas à répondre après le match aux questions des journalistes, les fesses à l’air et tenant une petite serviette de toilette sur le ventre en guise de feuille de vigne.

L’exception japonaise

Le Japon est avec les pays scandinaves l’un des rares du monde occidental dont les habitants continuent d’être à l’aise avec leur corps, n’hésiant pas à exhiber leurs fesses en public.

Philippe Marinig "O Sumo San", 2010-2011. Exposition dans les jardins du musée Albert Kahn, Paris (printemps 2011). Sourcing image : "Le Monde", avril 2011 (archives Vert et Plume)

Le combat des dieux.

Les Sumos en sont l’exemple le plus célèbre. Leurs fesses, dont ils s’attachent depuis l’enfance à grossir le volume, sont les plus majestueuses qu’on puisse imaginer. Seul le pagne, retenu autour de leur taille pour envelopper leur sexe et dissimuler la raie des fesses comme le faisaient autrefois les langes des bébés, peut prêter à sourire. Certains trouveront au contraire qu’il est sexy.

"Cérémonie pour la nouvelle année lunaire", Japon (1946. Sourcing image : magazine de la Nayional Geographic Society, 1988 (ancienne collection Vert et Plume)

Des mœurs moquées à tort par certains Français.

Une autre cérémonie est réservée aux jeunes gens qui célébrent la nouvelle année lunaire (dans laquelle les mois sont décalés d’environ 15 jours par rapport à l’année solaire).

La cérémonie a lieu dans l’obscurité d’un temple (certains sont spécialisés dans cette célébration) où les jeunes entièrement nus, à l’exception du traditionnel pagne, n’hésitent pas à se précipiter sur leurs camarades pour s’emparer d’une paire de bâtons sacrés, déposés là par un prêtre.

Pour retrouver Billy Chicago sur le blog, cliquer dans l’espace Recherche.

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