Le diable en personne

Par François Valménié / PORTRAIT. Lire : Le théâtre de la vie / Mise à jour : 09 03 2012

On défendra Paris jusqu’à la mort !

Hitler à Paris, 28 juin 1940. Le nouveau maître de l'Europe. Sourcing image : publiée dans un reportage de Paris-Match, 2000 (archives Vert et Plume)

Matin du 28 juin 1940. Hitler est à Paris pour la première et dernière fois. En artiste, davantage qu’en guerrier. Au Trocadéro, il pose devant la Tour Eiffel qu’il vient de contempler.
Les photos prises à Paris paraîtrons dans la presse allemande. Un film de 1.5 minute sera diffusé au cinéma, dans les Actualités.

Défendre Paris contre l’armée de Hitler qui avait ordonné l’invasion de la France, voilà ce qu’avait prétendu le 16 mai 1940 le président du Conseil en exercice, Paul Reynaud, s’adressant au gouverneur militaire de la capitale. Une de ces rodomontades auxquelles les hommes politiques nous ont habitués. Particulièrement dans les moments graves. L’homme est complètement dépassé. Les récents documentaires l’ont montré intelligent, veule, manipulé par sa maîtresse, incapable de commander à son ministre de la Guerre, incapable de mobiliser le Parlement, incapable de répondre à l’attente de la population qui serait prête à résister si ses dirigeants lui donnaient l’exemple du courage. Heureux Anglais qui avaient Winston Churchill pour Premier Ministre !

Un mois plus tard, les Allemands avaient pris le contrôle de la capitale

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Otto Dix « Fille et matelot », vers 1923 (aquarelle). Sourcing image : « Otto Dix, œuvres de jeunesse », Musée-Galerie de la Seita (1993). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Avant les derniers jours de juin 1940 une liste des bordels parisiens interdits aux soldats allemands est publiée sur ordre de l’état-major du maréchal Walter von Brauchitsch.

Le 28 juin1940, jour  anniversaire de la signature en 1919 du traité de Versaille (dénoncé comme un diktat par les Allemands), Hitler effectua une visite éclair à Paris où il visite plusieurs monuments dont l’Opéra qu’il aurait qualifié de « plus beau théâtre du monde ».
Aux Halles, un groupe de femmes auraient été affolées en le reconnaissant comme s’il avait été le diable en personne.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. J’ai toujours éprouvé d’énormes difficultés pour me représenter la France durant l’Occupation allemande, Paris d’un côté, la campagne de l’autre, et la vie de leurs habitants respectifs. La situation politique devait paraître étrange, incompréhensible pour un homme de ma génération au regard de l’idée que je me fais de mon pays, puisqu’elle permettait à un Maréchal Pétain vieillissant, pessimiste et réactionnaire, de s’assurer du soutien de la majorité des Français alors même que le pays était découpé en plusieurs territoires par les Allemands pour des raisons stratégiques, que les soldats prisonniers étaient déportés, que les libertés étaient supprimées sauf celle d’obéir à l’ennemi, que des milliers d’étrangers dont les réfugiés de la guerre civile espagnole étaient toujours retenues dans des camps en zone soi-disant « libre », que les Juifs étaient recensés en vue de leur élimination ultérieure exactement comme en Allemagne, que l’Église catholique n’élevait pas la voix et défilait avec les représentants de l’idéologie fasciste dominante, que la police française était aux ordres et que ce qui restait de l’armée dans les colonies refusait de se rallier à la seule personne qui incarnait à ce moment-là le refus aux côtés des Anglais, le général de Gaulle installé à Londres.

Une ville sans regard

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Place Blanche, une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) de l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

Les piétons baissaient les yeux quand ils croisaient des soldats de la Wehrmacht, quand ils le pouveaint ils changeaient de trottoir pour éviter de longer des établissements réquisitionnés.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Cette photo publiée par « Le Monde » illustre la manière dont les Allemands « plantaient leur tente » dans les différents quartiers. Autour, les passants sont nombreux. Ils paraissent si naturels que j’ai eu envie de les observer l’un après l’autre en grossissant leur image.
Effectivement ils se comportent comme s’il ne se passait rien d’anormal.
C’est le matin, dirait-on. Les gens sont bien habillés, bien coiffés, ils vont à leur travail comme ils devaient le faire avant l’arrivée des Allemands. C’est cela qui est incroyable, à force de faire semblant on finit effectivement par croire qu’il ne se passe rien. Ils sont dans le déni.
A ce propos, quand on sait que la brasserie est réservée aux Allemands, on dirait que eux aussi jouent le jeu et restent cloîtrés à l’intérieur pour ne pas gêner les Parisiens.
Quand je questionne des personnes qui étaient jeunes à cette époque, elles m’avouent en effet qu’elles essayaient de vivre comme si les Allemands n’étaient pas là, elles ne faisaient pas attention à eux, elles les ignoraient.

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Place Blanche, un adolescent passant devant une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) d e l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Je suis frappé, en regardant l’image de cet adolescen,t par son élégance et son sérieux. Les cheveux peignés, la raie bien marquée, chemise blanche à manches courtes (c’est l’été) bouffant légèrement au-dessus de la ceinture de ses culottes courtes, une main dans la poche gauche, il ne passe pas là par hasard. Lui est venu par curiosité. L’air de rien il jette un coup d’œil à l’intérieur de la brasserie et racontera en déjeunant avec sa mère ce qu’il a vu, le répétera le soir à son père quand il rentrera du bureau.

L’opération séduction pouvait commencer

Otto Dix « Soldat du front à Bruxelles », 1924 (eau-forte). Sourcing image : « Otto Dix, œuvres de jeunesse », Musée-Galerie de la Seita (1993). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Otto Dix « Soldat du front à Bruxelles », 1924 (eau-forte). Sourcing image : « Otto Dix, œuvres de jeunesse », Musée-Galerie de la Seita (1993). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

A la mi-juillet, une nouvelle liste répertorie les 300 restaurants et 750 hôtels où se pratiquerait une forme de « prostitution sauvage ».

Dans les jours qui suivirent leur installation dans la capitale, les premiers soldats allemands reçurent des instructions concernant la conduite exemplaire à laquelle ils devaient se conformer :

  • INTERDICTION de fumer dans la rue
  • de se promener le col ouvert
  • de griller les feux rouges
  • de nager dans la Seine
  • de danser en public
  • de rouler à plus de 40 km/h le jour et 20 la nuit
  • d’acheter des revues pornographiques
  • de commander plus de 3 plats dans un restaurant
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Place Blanche, un cycliste passant devant une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) de l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Le cycliste est lui aussi élégant, en veste et casquette sur la tête. Il fait davantage attention aux piétons qu’il ne regarde la brasserie. Peut-être n’est-ce âs la première fois qu’il passe par là, il est au courant.
Il y a aussi cette femme qui traverse, vêtue de ce qui ressemble à un tablier. A cette époque il était courant que les femmes en portent pour vaquer à leurs occupations ménagères. Elles le gardaient sur elles quand elles allaient faire leurs courses. Il y a derrière elle deux messieurs, chapeau clair et chapeau foncé, qui paraissent discuter ensemble. On se dit qu’ils parlent de la défaite et des premières mesures prises par les nouvelles autorités.

Quatre années de deuil

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Place Blanche, une femme passant devant une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) de l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. J’emploie à dessein le mot de liturgie qui désigne le culte institué à l’origine par une Église. La propagande nazie a repris à son compte, en les adaptant, les rites et les couleurs tant du communisme que du christianisme qui se disputaient alors la maîtrise des esprits en Europe. Cette fois le but était de neutraliser, voire d’annihiler les capacités de réflexion des Allemands aux prises avec de très graves difficultés économiques et un ressentiment grandissant à l’égard des Alliés qui les avaient vaincus en 1918 et particulièrement la France qui s’étaient acharnée contre eux jusque dans les années 1925 pour obtenir des réparations.
Les cérémonies nazies et de leurs insignes me répugnent tellement que je n’aurais jamais pu insérer l’image de ces derniers dans mon article s’ils n’avaient été en noir et blanc. Ils ressemblent de la sorte à des catafalques enveloppant des cercueils.
Paris, la France toute entière était en deuil. Un deuil qui dura quatre années.
Seul Otto Dix, le peintre allemand engagé volontaire dans la 1ère guerre et lucide jusqu’au bout (lire à la fin de cet article un propos de lui à ce sujet), a droit à la couleur. Elle égaie ses scènes de bordel où les soldats et les marins se déculottaient enfin. L’artiste avait aussi été de la fête, à Bruxelles, et la prostituée qu’il nous montre pour l’occasion (la dernière scène) avait la peau très blanche des Japonaises et les fesses rondes des statues grecques.

On distribua un guide des bordels parisiens

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Otto Dix « Fille et matelot », 1923 (lithographie en couleur). Sourcing image : « Otto Dix, œuvres de jeunesse », Musée-Galerie de la Seita (1993). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Au début de l’automne, on recommande aux soldats allemands une trentaine d’établissements fréquentables, dont le très chic « One Two Two, 122 rue de Provence : 22 chambres, 60 filles et 300 clients par jour.

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Place Blanche, des passants devant une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) de l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

Des Parisiens ont dès la mi-juin proposé de servir d’unterprètes entre les autorités françaises et les Allemands.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Ceux-là sont sérieux mais pas embarrassés du tout de discuter devant une brasserie réservée aux soldats allemands. La femme qui passe à côté d’eux ne rigole pas. Ses vêtements comme ceux des hommes sont austères.
Mis à part les enfants en chemisette et culottes courtes, on ne dirait pas que l’été est là. Peut-être commençait-il tout juste à faire chaud où les Parisiens étaient-ils coincés à ce point ?

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Place Blanche, des passants devant une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) de l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

La musique militaire allemande plaît beaucoup aux Parisiens. Après le succès du concert place de la Concorde, ils sont des milliers à assister à celui des Tuileries le 13 juillet, devant l’Opéra le 18 et sur le parvis de Notre-Dame le 21.

FRANÇOIS VALMÉNIÉ. Avec ma méchanceté habituelle, j’entends les réflexions des spectateurs le premier soir sur la Place de la Concorde, dans le genre : « Ah! Cela nous change du jazz, cette musique dégénérée des nègres! » C’est toujours ce qui m’a gêné dans la musique militaire comme dans la musique classique, l’appartenance sociale de leurs amateurs, des bourgeoises et des bourgeois pour la plupart conservateurs, voire réactionnaires.  Naturellement ils ne sont pas tous opposés au changement, mais c’est ainsi que je les ai vus les rares fois où je suis allé écouter un concert salle Pleyel ou au théâtre des Champs-Élysées ou encore dans l’église de St.Germain-des-Prés.

Pour en revenir aux passants de la Place Blanche, les deux derniers qu’on voit là au-dessus étaient les seuls à rigoler. De quoi, mystère ? Je me dis qu’ils devaient se raconter des blagues à propos des Français et des Allemands, du genre qu’on racontait juste après la guerre : celle d’un pécheur qui avait croisé Hitler en juin 1940 sur la place du Trocadéro et s’était simplement exclamé « Tiens ! » . Sur quoi il avait poursuivi son chemin… comme si rien ne s’était passé.
On rigolait comme on pouvait

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Otto Dix « Moi à Bruxelles », 1922 (aquarelle et crayon). Sourcing image : « Otto Dix, œuvres de jeunesse », Musée-Galerie de la Seita (1993). Bibliothèque Vert et Plume, 2010

Interdiction de fréquenter des « négresses » ou des « juives ».

Les toits de la ville n’étaient pas épargnés

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Place Blanche, les toits d'une brasserie réservée aux soldats de l'armée allemande. Sourcing image "Le Monde", Histoire(s) de l'été 1940 (juillet 2010). Archives Vert et Plume.

SOURCES DES TÉMOIGNAGES ET DES INFORMATIONS.
Série de 12 articles publiés en juillet 2010 par « Le Monde » sous le titre « Histoire(s) de l’été 1940 ».A propos des circulaires de l’armée allemande concernant la sexualité de leurs troupes à Paris, « Nazi Paris, the history of an occupation » (non traduit de l’américain) de l’historien Allan Mitchell (Berghahn Books, 2008) – cité par le journal.
FLASH ARTISTES.
Rechercher dans les précédents articles du blog.
Citation d’Otto Dix. 1891-1969« « C’est que la guerre est quelque chose de bestial : la faim, les poux, la boue, tous ces bruits déments. C’est que c’est tout autre chose. Tenez, avant mes premiers tableaux, j’ai eu l’impression que tout un aspect de la réalité n’avait pas encore été peint : l’aspect hideux. La guerre, c’était une chose horrible, et pourtant sublime. Il me fallait y être à tout prix. Il faut avoir vu l’homme dans cet état déchaîné pour le connaître un peu.»

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