Le culte de l’art

Par François Valménié
PORTRAIT. Ceux qui ont rendu visite à F.V. dans son petit chalet racontent que le séjour qui lui sert aussi de salle à manger et de bureau est encombré par les livres qui ont aussi envahi la table, il ne reste plus qu’un petit espace libre où il a posé son ordinateur et ses papiers.
Heureusement, en levant la tête il peut encore apercevoir les montagnes à travers la baie vitrée qui inonde la pièce de lumière.

Églises des temps modernes

"The New Museum", New-York (photo internet dans indication de date)

Le Nouveau musée d’art moderne ouvert fin 2007 à New-York dans le sud de Manhattan illustre une fois de plus la capacité des Américains à insérer sans complexe des bâtiments modernes dotés d’une vie autonome dans un contexte de constructions plus anciennes, de la même manière que l’on peut associer chez soi un meuble Directoire avec un plateau de table contemporaine italienne en marbre posé sur des pieds en acier chromé.


L’art est en passe de devenir notre unique planche de salut

Dans un pays aussi ancien et traditionnel que la France, l’art moderne actuel a trouvé refuge dans des galeries spécialisées et des institutions fréquentées par un petit nombre de visiteurs. On y côtoie le plus souvent des enfants des écoles venus avec leurs professeurs, et paradoxalement beaucoup de personnes âgées soucieuses de rattraper le temps perdu, d’ouvrir leur esprit à de nouvelles formes d’expression. On y croise aussi nombre de queers ou « Boys with problems » pour qui l’art contemporain s’inscrit dans la continuité de leur mode de vie décalé, à moins que ce ne soit simplement pour draguer. Il y a les âmes sensibles qui considèrent l’art en général comme une source d’émotion essentielle. Et pour finir, les égarés qui sont venus là par erreur, ils ne savaient pas, s’ils avaient su ils ne seraient pas venus c’est quelqu’un d’autre qui leur a dit de venir franchement si ça c’est de l’art tout le monde peut en faire autant, et les snobs qui se plantent devant un tableau celui-là je le trouve bien et un autre celui-là par contre est vraiment moche je déteste ce bleu je n’ai jamais aimé le bleu je me demande ce que l’artiste a voulu dire ah oui ! je comprends c’est passionnant il faudra dire à Béatrice de venir.

Alexandre Orion« "Je ne savais pas… ». Graffeur brésilien (image internet, sans indication de date)

L’art moderne actuel est aussi capable de descendre dans la rue. Tentative de certains artistes de sortir du cadre rigide des institutions. Une manière plus radicale de bousculer le spectateur qui n’apprécie pas toujours qu’on vienne le titiller jusque chez lui ou ce qu’il croit être chez lui, une parcelle de l’espace public qu’il s’approprie, c’est chez moi.

L’art et les médias font bon ménage

mais l’art actuel n’est pas populaire comme le sont la musique ou le cinéma.

En dépit des efforts des artistes, l’art moderne actuel n’est pas un art populaire. Le public n’a pas été préparé à débattre (que ce soit à l’école ou à l’université) de la notion d’œuvre d’art, son contenu, son sens et sa portée. Beaucoup de personnes disent à son sujet qu’elles n’y comprennent rien ou qu’elles n’aiment pas, certaines prétendent que ce n’est pas de l’art. Il peut déchaîner les passions sous prétexte qu’il est scandaleux, blasphématoire ou pornographique. Les plus modérés le jugent trop intellectuel, hermétique, réservé à une élite.

Per Barclay « Conversation », 2006. Installation : 3 crânes en aluminium, trépieds et moteur. Sourcing image : exposition 20 ans de la galerie Guy Bartschi, Genève – Nuit des Bains, mai 2010 (photographie et mise en scène sur fond de ciel bleu, Vert et Plume)

Dans quel camp êtes-vous, pictural ou conceptuel ?

Le concept d’œuvre d’art  a été chamboulé comme tout le reste à la suite des deux grands conflits armés de la première moitié du 20è siècle. Il a été remis en cause et a été élargi par le mouvement Dada, puis Marcel Duchamp et Andy Warhol. On s’est retrouvé à la fin des années ’60 avec deux champs d’expression artistique différents. D’un côté les artistes qui s’expriment sur un plan essentiellement pictural (peinture, dessin, photographie et écriture). De l’autre, ceux qui font de l’art avec tout pourrait-on dire. Ils considérent les objets d’une manière conceptuelle, pas du tout le type de regard que nous leur jetons dans la vie quotidienne. D’où ce décalage fréquent entre l’oeuvre et le spectateur. D’où aussi le nom d’art conceptuel qui lui a été donné par le milieu où il évolue (galeries, critiques, revues et collectionneurs). Pour ces artistes, l’important est l’idée plus que sa réalisation.

Norbert Bisky "Crossing", 2009. Artiste allemand exposé à Genève par la galerie Charlotte Moser, quartier des Bains (printemps-été 2010). Photo Vert et Plume, mai 2010

A l’intérieur de l’art pictural, l’abstraction continue de s’opposer à la figuration. Cette dernière ayant été bannie depuis trop longtemps et la nature ayant horrreur du vide, il n’est pas étonnant qu’elle revienne en force, d’abord dans les pays anglo-saxons Etats-Unis et Allemagne en tête.
Comme le sculpteur Stephan Balkenhol, le peintre Norbert Bisky (tous deux allemands)  sont peu connus du public français. L’un et l’autre appartiennent au mouvement du renouveau de la figuration. Bisky est un artiste gay qui représente toujours des garçons solitaires,  même quand ils sont en groupe, en tenue de plage aux prises avec les apparences de ce qui pourrait être une représentation de la vie moderne, catastrophes naturelles comprises.
Un peu comme pour les médias, les évènements sont l’occasion de se divertir, de tuer le temps sans trop s’impliquer. En ce sens, le travail de Bisky serait le reflet presque parfait de la vie actuelle en Occident. Pas étonnant que le jeune homme allongé au premier plan dans le tableau au-dessus, voit tout-à-coup les débris des misères du monde lui tomber sur la terre, et se dise, le regard ahuri mêlé d’effroi, « mais que se passe-t-il ? Nous ne sommes donc plus à l’abri ! » Ou pire encore : « Pourquoi nous ? Qu’avons-nous fait pour mériter ça ? »

L’art abstrait appartient au passé

Tout cela a permis une explosion de l’esprit créatif. D’une manière générale, en s’interrogeant sur lui-même, l’art interpelle désormais le monde plutôt qu’il le représente, qu’il soit pictural ou conceptuel. L’art moderne actuel met beaucoup en scène les dysfonctionnements de notre époque au lieu d’incarner un idéal qui nous ferait rêver, la beauté de la nature ou des corps par exemple. Cela tient sans doute à ce qu’ils ont vu comment était réellement le monde et qu’ils ne parviennent pas à l’oublier.

S’il est devenu plus intellectuel (la formation des artistes dans les écoles supérieures des Beaux-Arts partout dans le monde industriel y est pour beaucoup), il est aussi de moins en moins abstrait, surtout dans le domaine pictural où l’on voit apparaître de jeunes artistes dont le travail est volontairement en rupture avec le demi-siècle qui vient de passer et trouvent leur inspiration chez les grands maîtres autant que dans leur propre imaginaire.

Gregory Forstner "L'hôtesse de l'air 13" (2007). Peinture à l'huile sur toile

Attachez vos ceintures !

Ce tableau était présenté au musée de Grenoble jusqu’au 27 septembre 2009 dans le cadre de l’exposition qui lui était consacrée. Gregory Forstner est franco-autrichien, né au Cameroun en 1975. Vit et travaille à New-York.

Avida dollars

Un nombre grandissant d’artistes sont soutenus financièrement par les instituions ou les fondations d’entreprises qui vont ensuite les exposer, de sorte que les œuvres qu’ils produisent répondent à un cahier des charges comme une dissertation à l’école illustre les propos du maître. On peut ainsi penser que l’œuvre d’art n’est pas exempte de préoccupations marketing.

L’art, source d’énergie

à consommer avec modération.

Pour ma part, je n’ai jamais pensé que l’art était d’un abord facile, je veux dire que je ne réagis pas devant une œuvre d’art comme un chien devant un os. Je ne viens pas dans un musée pour renifler les œuvres et me demander quel effet elles produiraient si elles étaient accrochées à un mur de ma salle à manger, est-ce que je pisserais autour en levant la patte pour signifier qu’elles m’appartiennent. L’art relève du domaine spirituel. Il m’arrive d’entrer dans une exposition et d’éprouver une émotion que j’imagine semblable à celle que devaient  ressentir Proust ou Rodin en visitant les cathédrales. Je suis transporté et mon esprit dialogue avec l’artiste à travers ses œuvres .

Juan Miro 'Le labyrinthe" (1963), jardin de la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence

Une promenade dans une exposition d’art actuel excite l’imagination, donne à voir des choses auxquelles nous n’avions pas forcément pensé. La visite des nouveaux bâtiments qui se dressent dans les grandes villes pour abriter l’art moderne, ou celle des bâtiments plus anciens restaurés dans le même but, attirent désormais plusieurs  millions de visiteurs chaque, à l’image de la Tate Modern à Londres.

Les portes du Paradis.

Peut-être le côté mystérieux et marchand à la fois de l’art moderne actuel donne-t-il à ceux qui le financent et le collectionnent l’idée de la rédemption, comme on achetait jadis les indulgences.

Maurizio Cattelan "La 9è heure" (image internet, sans indication de date)

La Neuvième heure (La Nona Ora), créée en 1999 : une effigie, en cire grandeur nature du pape Jean-Paul II cloué au sol par une météorite (vendue par Christie’s en 2004 pour 3 millions de US$). ( à suivre… )

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