Le costume de la candeur

« Fuck growing up ! » = Rien à foutre de grandir, tel était le cri de ralliement de la collection Agnès b. hommes pour l’été 2012.

Héritage des années 30, culottes courtes en flanelle et chaussettes montantes (prisées pour habiller les garçons de la bourgeoisie, les fils d’ouvriers et de paysans portant des culottes en toile ou en velours coupées à hauteur des cuisses) appartenaient encore à la France de l’après-guerre jusqu’au début des années 60. Elles continuent de hanter l’esprit de ceux pour qui elles symbolisent l’âge de transition entre l’enfance (les jambes à demi nues)  et la prime adolescence (l’allure sage et sérieuse du petit homme).

La fuite devant l’âge adulte

agnès b. « Fuck growing up ! », collection homes (été 2012). Tee-shirts d’artistes. Sourcing image: dépliant à l’intention des clients des magasins (archives Vert et Plume)

« … ma mère et ma grand-mère ne se plaisaient à me voir en culottes courtes que dans leur crainte que je grandisse trop vite (…) les culottes courtes ne viennent cacher ou ne révèlent que l’ultime portion d’une nudité d’avance largement concédée. »
Alain Fleischer « L’amant en culottes courtes », éditions du Seuil (août 2006). Bibliothèque Vert et Plume, 2006.

Remettant la main sur cette image de mode qui précède, j’ai eu la curiosité de relire des notes prises à l’époque où mon fils avait lui-même entre 13 et 14 ans, l’âge auquel – écrivait Alain Fleischer dans son livre – les attributs de l’enfance et les pulsions de la maturité se trouvent conjuguées.

CARNET (1991).

« A » est la première lettre du prénom e mon fils.

Ainsi A. apprécie-t-il les phrases dont les terminaisons riment entre elles. Il écrit des poèmes en prose sur l’ordinateur.

Je trouve une fleur sur la table et une petite boîte dont le couvercle est percé d’une fente, avec cet avis : « Mettez 5 F ou j’enlève la fleur ».

A. est entré dans une phase d’accumulation du capital. Contre la somme de 25 F par mois, il débarrasse la table et lave les casseroles. Pour 20 F supplémentaires, il nettoie aussi la voiture. Avec sa calculette, il calcule ses gans et programme la date d’achat d’un nouveau jeu vidéo.

A. veut bien manger de la ratatouille (nous venons de rentrer du Midi) mais pas les « branches » que sa mère a ajoutées au moment de la cuisson.

Avec sa sœur A. regarde Love Story. Au moment où le film se termine, il se lève discrètement et va s’enfermer dans sa salle de bains. Essuyant ses larmes, sa sœur le rejoint et éclate de rire en le découvrant assis sur la cuvette des toilettes en train de pleurer lui aussi.

A. lit toutes les B.D. à caractère érotique de ma bibliothèque. Mais il déteste que l’on aborde le sujet des relations sexuelles durant les repas. Sa sœur ne partage pas son point de vue. Il faut dire qu’elle est dans une position différente de son frère : chaque jour elle doit se défendre des garçons qui la suivent sur le chemin du ciollège, tandis que son frère hésite encore à jouer au chasseur.

Quand je serre A. dans mes bras je réalise qu’il est devenu un petit homme. Mais si je change ma manière de faire avec lui, il s’approche de moi et pose son visage sur mon épaule, frotte sa joue sur mon cou. Tout juste s’il ne ronronne pas (par jeu évidemment). Si je lui passe la main dans les cheveux il se regarde dans la glace pour se recoiffer. Ce n’est plus sa mère mais lui qui choisis la manière dont le coiffeur coupera ses cheveux.

A. est vautré sur le canapé. Il s’ennuie. Je lui dis que l’ennui est un luxe qu’il a raison de s’offrir. Parvenu à mi-vie on n’a plus le temps de s’ennuyer.

Je demande à A. d’éteindre la télévision. Il veut que je le porte dans mes bras jusque dans sa chambre. Il faut emprunter un escalier étroit en colimaçon. A. est fier que je puisse le soulever sans effort. Il aime être chouchouté par son père. Nous rions tous les deux de bon cœur en grimpant les marches.

A. nous raconte que le prof de techno bande sous leur nez pendant le cours. Assis, les élèves ont les yeux à la hauteur de son bassin. Ils observent avec amusement le sexe du prof qui enfle sous son pantalon. A. fait remarquer « qu’il l’a vraiment très grosse ». Sa sœur l’écoute bouche bée. A. semble trouver ça naturel. « Ben oui, il doit penser à quelque chose d’érotique en faisant son cours ».

Une pièce de vêtement dont il est fait grand cas

MiTacq & Charlier « La patrouille des Castors / Le tra^tre sans visage », 1960. Sourcing image : album n°3 de l’Intégrale, éd. Dupuis (bibliothèque Vert et Plume)

« La tradition des culottes courtes chez les garçons était aussi une mesure de précaution et d’économie : moins de surface de tissu, … sans compter les jambes de pantalon à rallonger sans cesse là où les culottes courtes peuvent passer de courtes à très courtes sans inconvénient ».
Alain Fleischer « L’amant en culottes courtes », éditions du Seuil (août 2006). Bibliothèque Vert et Plume, 2006.

LIVRE D’ALAIN FLEISCHER / EXTRAITS.  « Les culottes courtes étaient à la fois le signe d’une certaine innocence, le charme particulier à l’enfance des garçons de l’époque.

« L’âge où les garçons portaient des culottes courtes était celui d’une sorte d’état de grâce imposé à tous, dans tous les lieux, et les jambes nues, outre le sentiment de liberté de mouvements qu’elles procuraient, étaient aussi celles de la course pour fuir devant les jambes des adultes vêtues de pantalons ou de bas. Elles étaient le costume d’une certaine candeur, le signe d’une fragilité et d’une immaturité qui incitent à l’indulgence.

« … les jambes des filles se reluquent de bas en haut… [celles] des garçons se regardent de haut en b as, c’est-à-dire depuis là où elles surgissent avec force du vêtement, jusqu’aux pieds où se constate l’emprise future du corps sur la terre…

« Le signal du passage des culottes courtes au pantalon était donné lorsque le poil aux parties devenait trop voyant… il fallait cacher cette disgrâce qui dénonce l’adulte naissant et la perte de la virginité…

« En culottes courtes, les jambes nues, j’ai longtemps aimé en moi, sans le savoir, cette féminité qui tempère la nature masculine et la virilité trop vite contentes d’elles-mêmes.

« Là où le pantalon impose de se déboutonner, les culottes courtes offrent un accès plus libre.

« Si la nudité des jambes est comme la preuve de leur ingénuité, le maintien des culottes courtes à l’approche de la puberté devient plus trouble ».

Flash infos artistes et écrivain

agnès b. Maison de mode fondée par Agnès Troublé née à Versailles en 1941. Créatrice de mode et mécène de l’art contemporain, collectionneuse et galeriste (la galerie du Jour, rue Suincampoix à Paris).

Michel Charlier. 1924-1989. Scénariste blege né à Liège, collaborateur du journal Spirou : Les belles histoires de l’oncle Paul, Buck Danny, Blueberry, Marc Dacier… et La patrouille des Castors avec les dessins de Mitacq de 1954 à 1979.

Alain Fleischer. Né à Paris en 1944. Artiste plasticien et écrivain français.

Lire sur le blog : La beauté du texte /  parag. Le Texte Vivant

Michel Tacq [MiTacq].  1927-1994. Scénariste et dessinateur dont les scouts de la Patrouille des Castors furent les personnages les plus célèbres.

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