Le choc Rothko

Une journée de liberté dans une ville. Il fait très beau, presque chaud. À 10 heures, j’ai emballé mes affaires dans mon sac, fric, lunettes, téléphone, pull et zzzmm…, je m’suis tiré de l’appart sombre avant qu’un indésirable ne sonne et me retarde. Je fais l’entreprise buissonnière. Joyeux, j’ai tout un programme en tête.

Sur les Champs Elysées, les cohortes de touristes. Aujourd’hui, je leur ressemble. Tous ceux qui ne courent pas sont des touristes. Les Parisiens courent par habitude. Ils ont toujours l’air d’être en retard, de chercher à rattraper le temps perdu.

Mark Rothko « L’entrée du métro / Subway scene », 1938. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Rothko au MAMP, Paris (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Ceux qui pensent que le monde aujourd’hui est plus doux et plus charmant que les passions primordiales et prédatrices dont sont issus ces mythes, ceux-là ne sont pas conscients de la réalité, ou bien ne veulent pas la voir dans l’art. »
(Mark Rothko en 1943)

Métro. Vite fait, je me retrouve sur l’avenue du Pdt Wilson. Les gens font la queue devant le musée d’art moderne. Je remonte la file, énervé, je reviens sur mes pas. Je me raisonne. J’ai le temps. J’ai surtout envie de voir les peintures de Rothko. Cela m’a pris en feuilletant le catalogue dans la petite librairie de la Madeleine, rue d’Anjou (elle a fermé depuis), à côté de mon bureau. J’étais subjugué. Je me suis dit que je ne pouvais pas rater un artiste pareil, que j’étais complètement fou de ne pas y être allé plus tôt. L’expo touchait à sa fin, je DEVAIS la voir.

Je ne savais pas encore quel effet elle produirait sur moi. Dans la librairie, j’avais d’abord songé à une palette de couleurs pour peindre les murs entre lesquels je suis si souvent enfermé, faire entrer la lumière. Mais je passais complètement à côté. La honte. Rapidement, j’ai senti qu’il se passait quelque chose, je ne parvenais pas à le décrire à ce moment-là. Je n’avais pas l’esprit assez libre. Je n’avais rien lu à propos de Rothko, seulement aperçu les titres des magazines dans les kiosques : « ROTHKO, L’ÉVÈNEMENT ».

Je me méfie des articles de presse préfabriqués, journalistes de connivence avec les organisateurs, les artistes (quand ils sont encore en vie, ce n’était pas le cas de celui-ci), tous fabricants d’événements, éditeurs de catalogues et de bouquins, de numéros spéciaux qu’il faut vendre au plus grand nombre.

Mark Rothko « Sans titre (recto) », 1947. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Rothko au MAMP, Paris (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Les tableaux les plus intéressants sont qui expriment ce que l’on pense bien plus que ce que l’on voit. »
(Mark Rothko, dans une conférence-débat qu’il tient en 1947)

La magie a opéré dès les premières toiles. De toute évidence, j’étais dans un état réceptif. Je crois que j’étais en manque depuis trop longtemps. Trop travaillé, je m’étais coupé d’une grande partie de moi-même qui, au contact des toiles, resurgissait et se réappropriait enfin mon cerveau. Exit les histoires de marketing, de publicité et de profit ! J’ai été si ému devant certaines œuvres de Rothko que j’ai senti à plusieurs reprises des larmes dans mes yeux (surtout avec les dernières qui annonçaient la mort de l’artiste et… la nôtre). Une soif d’émotion qui ne demandait qu’à être étanchée. Il faut croire que le travail tue ! Et je venais d’un coup de baguette magique de ressusciter !

Au restaurant où je trouve refuge en sortant du musée, j’ai demandé un Bic et noirci les marges du Monde pour tenter de restituer mes sentiments.

Mark Rothko « N°5 (N°22) », 1950. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Rothko au MAMP, Paris (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Il doit y avoir une hantise évidente de la mort. L’art recèle toujours des évocations de la condition mortelle. (…) L’art tragique, l’art romantique parlent de la connaissance de la mort. (…) L’autre ingrédient d’une œuvre d’art est la sensualité, son rapport charnel avec les choses qui existent.» L’espoir est le dernier des 7 ingrédients cités par l’artiste « pour rendre l’idée tragique plus supportable ». Il en met 10%…
(Mark Rothko lors d’un discours au Pratt Institute de New-York en 1958)

Je n’ai pas en mémoire le souvenir d’une émotion aussi intense en découvrant l’œuvre d’un peintre que je ne connaissais pas. Rothko, j’ai déjà envie de me contredire et d’écrire que je l’ai toujours connu, qu’il était en moi depuis des années, depuis que je suis né.

C’est à partir de 1945 que le maître a vraiment commencé à peindre de la manière qui le caractérise aujourd’hui dans l’esprit du public. Si l’on regarde ses tableaux sur Google Images, on a le sentiment que l’on est venu choisir une nouvelle couleur pour peindre ses volets. C’est terrible de voir de quelle manière l’empilement des images peut les vider complètement de leur substance ! Rothko, le peintre de l’expressionnisme abstrait, selon les historiens de l’art.

J’ai envie de dire qu’il y avait un va-et-vient entre les œuvres et mon propre cerveau. La peinture m’adressait un message que mon esprit recevait cinq sur cinq et mes émotions se déployaient en retour sur la toile immense, accrochée au mur, comme une image qui aurait été produite par mes propres cellules cérébrales. Subjugué, envahi, transporté à l’intérieur de moi-même. Cela ressemblait fort à une expérience mystique. Pas étonnant, je l’ai lu après, que des toiles de Rothko aient été accrochées dans une chapelle qui porte son nom.

L’artiste était parvenu à toucher au plus profond des choses quand d’autres sont éblouis par leur seul reflet.

Mark Rothko « Mural, section 4, aussi appelé Seagram Mural), 1959. Technique mixte sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Rothko au MAMP, Paris (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Quand on peint un grand tableau, quoi qu’on fasse, on est dedans. C’est quelque chose qui ne se commande pas »,
dit Rothko en 1951.

Les visiteurs étaient introduits au compte-goutte dans le musée de sorte que je n’étais presque jamais gêné pour contempler les œuvres. Couleurs vives mais transparentes, sans épaisseur, recouvrant jusqu’aux bords extérieurs de la toile qui n’était pas encadrée. . Au cœur des peintures les plus sombres, vieil ocre, couleur de terre africaine (je pensais aux feuilles d’écorce peintes de signes par les pygmées du Gabon) j’entrevoyais dans la pénombre des panneaux entrouverts qui évoquaient des portes ouvrant sur un monde à explorer. Portes de cathédrale florentine, hautes et massives qu’il faut pousser avec les deux bras, le corps arc-bouté.

J’ai vu défiler la vie, couleur blanche de l’aube, couleurs de l’éclat du jour, couleurs de l’âge adulte, de la construction du monde, enfin noir et gris de la vieillesse et de la mort. Une frange rouge orangé, dernier soupir, dernier regard sur le ciel qui disparaît, absorbé par la nuit. La rétine de l’œil qui se replie comme le rideau d’un ancien appareil photographique.

Mark Rothko « N° 61 (Rouille et bleu / Rust and blue) (Brun, bleu, brun sur bleu / Brown, blue, brown on blue), 1953. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Rothko au MAMP, Paris (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Nous affirmons que le sujet est essentiel et que les seuls thèmes valables sont ceux qui ont un caractère tragique et intemporel. C’est pourquoi nous déclarons notre parenté d’esprit avec l’art primitif et archaïque. »
(Lettre adressée au critique du New-York Times par Rothko, Gottlieb et Newman, publiée dans le n° du 13 juin 1943)

Rarement l’ambiance d’une exposition fut aussi recueillie. Chapelle de l’art où glissaient les silhouettes des visiteurs. Vieilles dames grenouilles de musées et de pâtisseries. L’une d’elles disant à son amie :« Il n’y a rien à comprendre, il faut sentir. ». Un couple évoquait des personnages invisibles, abstraits. Une jeune femme suggéra à l’homme qui l’accompagnait :  « Des présences… ». Lui : « Oui, c’est tout-à-fait ça… », se demandant, en continuant à avancer, pourquoi il n’avait pas employé ce mot de « Présences » le premier.

Nous avions tous conscience d’être ces personnages invisibles. Hommes et femmes qui passent et disparaissent. Un groupe de lycéens tantôt me précédait, tantôt me suivait. L’un d’eux, plus que tous les autres, demeurait en arrêt devant les œuvres. J’aurais aimé l’interroger, savoir ce qu’il ressentait à son âge. Une femme courbait le buste devant une toile pour mieux montrer du doigt à son mari la ligne rouge qui marquait la séparation entre deux aplats de couleur différente. D’autres personnes se passionnaient pour la technique. Comment ne pas se rendre compte que nous étions pour la plupart, moi le premier, ignares en la matière. Qui nous a appris à l’école ou à l’université les techniques propres à la peinture ?

Paris, 1er avril 1999

Flash infos artiste & source des citations

Mark Rothko « Sans titre / Untitled», 1959. Acrylique sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition Rothko au MAMP, Paris (printemps 1999). Bibliothèque Vert et Plume

« Pour l’artiste, ce qui se passe dans la tête d’un critique reste un des mystères de la vie. C’est sans doute pour cela que l’on entend tout le temps l’artiste se plaindre d’être incompris. »
(Lettre adressée au critique du New-York Times par Rothko, Gottlieb et Newman, publiée dans le n° du 13 juin 1943)

Expressionnisme abstrait. Lire : http://leplacart.wordpress.com/2011/12/27/lecole-de-new-york-et-lexpressionnisme-abstrait/

Markus Rothkowitz. Naît le 26 sept.1903 en Russie. Son père Jacob est pharmacien. Il émigre en 1910 aux Etats-Unis. Son fils, devenu artiste, prendra le nom de Mark Rothko en janvier 1940.
Rothko, considérablement affaibli par la maladie, se suicide en fév.1970. Son ami, le poète Stanley Kunitz, avait dit de lui qu’il était « le dernier rabbin de l’art occidental », une formule que l’artiste avait appréciée.

Sources. Tous les propos de l’artiste cités dans cet article sont extraits du catalogue mentionné dans la légende des images.

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