Le chemin vers les hauteurs

L’homme politique et le journaliste

Sous le titre :« Promenade au port de Marseille », dessinateur inconnu (1877). Sourcing image : Augustine Fouillée alias G. Bruno « Le tour de la France par deux enfants », livre de lecture courante (Cours moyen), éditions Librairie Classique Eugène Belin (1877, réédition de 1976). Bibliothèque The Plumebook Café 12/76

Sous le titre :« Promenade au port de Marseille », dessinateur inconnu (1877). Sourcing image : Augustine Fouillée alias G. Bruno « Le tour de la France par deux enfants », livre de lecture courante (Cours moyen), éditions Librairie Classique Eugène Belin (1877, réédition de 1976). Bibliothèque The Plumebook Café 12/76

AU LIEU DE PRENDRE DE LA HAUTEUR, VOILA QUE NOTRE CONVERSATION S’ÉGARE.  Au cours d’un dîner, entre le fromage et les fraises, j’ai une conversation animée avec l’un des invités après que j’ai fait allusion à la tradition chrétienne que les Européens ont reçue en héritage. Je montre les rayons de ma bibliothèque et je redis, en paraphrasant Umberto Eco, que les Européens ont les mêmes racines gréco-romaines, juives et chrétiennes. Il brandit aussitôt le principe de laïcité, comme un moine du Moyen-âge son crucifix, pour arrêter mes paroles. Notre discussion tourna au débat télévisé. Je suis devenu l’affreux homme politique, animé par des convictions qui différent des siennes. Lui, le généreux journaliste, défenseur de la République laïque, multiculturelle et universaliste. Je suis frappé par la manière avec laquelle il attrape mes propos au vol, et me les renvoie à la figure en les déformant. Pour ce faire, il utilise des mots qui ne sont pas ceux que je viens de prononcer. De sorte que je suis constamment obligé de me défendre, dans incapacité de développer mes arguments et donc de convaincre les autres invités qui nous regardent plus qu’ils ne nous écoutent. Assise à côté de moi, la femme de mon contradicteur commence à réclamer ma tête. Il est trop tard pour tenter d’élever le débat. Je dois me rendre, avant d’être exécuté.

Quoi de mieux que des ailes pour s’élever ?

Antoni Gaudí « Le dragon ailé », motif d’ornement sue le portail d’accès aux pavillons Güell (1884-1887). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Antoni Gaudí « Le dragon ailé », motif d’ornement sue le portail d’accès aux pavillons Güell (1884-1887). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

LES AILES DU DRAGON.  Le dragon est une figure récurrente dans les œuvres de l’architecte espagnol Antoni Gaudí (1852-1926). Elle serait héritée d’anciens cultes animistes que l’architecte espagnol christianisera petit à petit jusqu’à la transformer en une représentation du démon qui, dans la chapelle du Rosaire de la Sagrada Familia, dépose une bombe dans la main de l’ouvrier anarchiste.
Gaudí âgé était-il devenu réactionnaire ? Ami du clergé à n’en pas douter, honni par les républicains, il le fut, puisqu’ils saccageront, après sa mort, son cabinet de travail, détruisant dessins et esquisses.
Une autre interprétation de la représentation du dragon, empruntée au dictionnaire des Symboles (éditions Taschen, 2010), coïnciderait davantage avec l’idée que l’on se fait de Gaudi en visitant ses réalisations.
Le dragon, figure spirituelle du panthéon médiéval où sont assis avec lui la Sirène, la Licorne, le Géant et la Sorcière. Il est une sorte de serpent ailé qui symbolise l’harmonie entre le souterrain et l’aérien.
Le dragon entre et sort de la matière obscure du psychisme. Il représente l’esprit ou l’intelligence du Cosmos, et ce qui chez l’individu arbitre les différentes formes de compréhension.

 

Ce qui se trouve à l’intérieur

Antoni Gaudí « Colegio Theresiano », 1888-1890. . Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Antoni Gaudí « Colegio Theresiano », 1888-1890. . Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

UNE MORALE ARCHAÏQUE.  L’adjectif austère revient dans toutes les descriptions de ce collège de Barcelone qui ne se visite pas. Une austérité qui caractérise la quasi-totalité des anciens établissements religieux d’enseignement secondaire, construits le plus souvent avec des moyens financiers limités.
Mieux vaut parler de sobriété. Elle sied à un lieu consacré à l’enseignement et à l’étude.
Le Colegio Theresiano peut être regardé comme le symbole d’une conception traditionnelle, presque archaïque pour ne pas dire réactionnaire, de la morale, qui sous-entend une stricte discipline du corps associée  à la rigueur de l’esprit. De quoi faire fuir une armée d’adolescentes et adolescents nés après 1968.

Antoni Gaudí « Couloir intérieur du rez-de-chaussée », colegio Theresiano (1888-1890). . Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Antoni Gaudí « Couloir intérieur du rez-de-chaussée », colegio Theresiano (1888-1890). . Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

DES CORRIDORS HAUTS ET ÉTROITS.  Pourtant l’intérieur du bâtiment est parcouru par de longs corridors propres à enflammer l’imagination des garçons. Une succession d’arcs paraboliques (tronqués au-dessus de leur base), hauts et étroits, ne dessinent rien d’autre que la forme dilatée des lèvres du sexe féminin. Le ventre de la femme accueillant  les déplacements silencieux d’élèves invisibles, engagés sur le chemin de la vie heureuse.

Will McBride « Salem boarding-school », Allemagne (1963). Sourcing image : « I, Will McBride », Könemann éditeur (1997). Biubliothèque The Plumebook Café, 03/99

Will McBride « Salem boarding-school », Allemagne (1963). Sourcing image : « I, Will McBride », Könemann éditeur (1997). Biubliothèque The Plumebook Café, 03/99

DÉFINITION DE LA VIE HEUREUSE.  Une éducation stricte, considérée néanmoins (ceci est important) comme une forme de bonheur, est indispensable pour éviter aux élèves, qui désirent marcher vers les hauteurs (occupées par la vie heureuse), de se perdent en chemin.
Par opposition, les routes plus plates, nécessitant moins d’efforts, ne conduiront que vers des désirs terre-à-terre.
Cette conception de la vie heureuse a été e »explicitée en 1336 par Pétrarque dans une lettre célèbre que l’on continue d’éditer sous le titre « L’Ascension du Mont Ventoux » (éd. Séquences, 1990).
Pétrarque vivait entre Avignon et Carpentras. L’ascension du Ventoux, qu’il effectue en compagnie de son jeune frère, lui inspire une succession de principes qui ne sont pas éloignés de ceux qui sous-tendent l’éducation que recevaient les élèves du collège de Salem, en Allemagne (photographié par Will McBride).
TROIS GRANDS PRINCIPES.  1. apprendre tout particulièrement à lutter contre l’inconstance, dont les hommes ordinaires font preuve dans leurs actions.  2. Il n’est rien de grand au regard de la grandeur de l’esprit humain.   3. Ne pas chercher à l’extérieur ce qui se trouve à l’intérieur.
Il ne fait guère de doute, à mes yeux, que ces principes ont aussi occupé l’esprit d’Antoni Gaudí, un homme qui, ne l’oublions pas, était né en Espagne au milieu du 19è siècle, à des années-lumière de l’homme de 2014.

L’ivresse des sommets

Antoni Gaudí « Intérieur de la coupole du Palais Gûell, surmontant les fenêtres des chambres à coucher » (1886-1891). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Antoni Gaudí « Intérieur de la coupole du Palais Gûell, surmontant les fenêtres des chambres à coucher » (1886-1891). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

JUSQU’AU CIEL.  On a toujours la tête tournée vers le haut en visitant un édifice construit par Antoni Gaudí. Dans la Casa Batlló, la Sagrada Familia bien-sûr, mais avant tout dans le Palais Güell où le visiteur est d’abord conduit dans l’obscurité des caves et des écuries avant de gravir les marches qui l’entraînent vers la lumière des étages supérieurs.
Jusqu’au vestibule-salon de musique où les membres de la famille et leurs invités se réunissaient pour écouter de la musique interprétée par un orchestre, sous la coupole du palais où semblaient briller les étoiles du firmament.

A-Gaudi-1898-1915-Colonia-Guell

Antoni Gaudí « Intérieur de la crypte de l’église de la Colonia Güell » (1898-1915). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

UN MONDE ENCHANTÉ.  Après la visite des chambres, le visiteur est convié à monter plus haut encore, par un escalier étroit (tout un symbole) jusqu’au Ciel ! Là où se trouvent dans les immeubles contemporains climatiseurs, extracteurs, paraboles, antennes, mécaniques d’ascenseur…, toit-terrasse auquel les habitants n’ont pas accès, Antoni Gaudí avait donné libre cours à son imagination et créé un monde enchanté, peuplé de formes et de décors sylvestres, que l’on parcourt, le regard à la fois stupéfait et enjoué.

Antoni Gaudí précédant un groupe de visiteurs officiels dans la Sagrada Familia (années 1920, image éditée sans mention de datée). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Antoni Gaudí précédant un groupe de visiteurs officiels dans la Sagrada Familia (années 1920, image éditée sans mention de datée). Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

ASSIS À LA DROITE DU PÈRE.  À la fin de sa vie, célibataire endurci semble-t-il, Antoni Gaudí avait peut-être acquis la conviction que seuls les élus, dont il avait l’ardente désir de faire partie, pouvaient espérer jouir après leur mort d’une félicité parfaite.
À l’empathie pour les idées républicaines de sa jeunesse, avait succédé le désenchantement d’un vieillard qui n’avait plus qu’une idée en tête : achever la construction de la Sagrada Familia avant de s’asseoir à la droite de Dieu. Sorte de rêve monarchique. N’ayant plus d’argent, il passait son temps dans une cabane qu’il s’était fait construire sur le chantier.
Réfugié dans la solitude, il mourut quelques jours après avoir été renversé dans la rue, sans que personne ne songe à s’émouvoir de sa disparition.
Quand, en 1936, éclata en Espagne la guerre civile, des milices républicaines saccagèrent l’atelier d’Antoni Gaudí, détruisant esquisses et projets de celui qui passait à leurs yeux pour un partisan de la réaction.

Flash infos artistes, bâtiments & lieux

Augustine Fouillée.  1833 [née Tuillerie à Laval]-1923 [à Menton]. Femme de lettres française, auteure du Tour de la France par deux enfants dont il fut tiré 7.4 millions d’exemplaires entre 1877 et 1914. Le livre continua d’être édité jusqu’en 1950, puis fit l’objet de rééditions occasionnelles, la dernière en date en 2012. Le tirage total s’élevait à 8.4 millions en 1976. Le nom de l’illustrateur n’est jamais mentionné.

Antoni Gaudí.  Juin 1852-juin 1926.

Ancien hôpital de la Santa Creu restauré, Barcelone. À droite : vue d’une salle commune au début du 20e siècle (photos The Plumebook Café, 11/13)

Ancien hôpital de la Santa Creu restauré, Barcelone. À droite : vue d’une salle commune au début du 20e siècle (photos The Plumebook Café, 11/13)

Gaudí, gravement blessé, fut transporté en juin 1926 dans cet hôpital.

Arrière-petit-fils et fils de chaudronniers installés à Reus en Catalogne,  Antoni Gaudí devient non seulement architecte mais designer, créateur d’un style sorti de son imagination, associant l’image de la nature (lumière incluse) à toutes les parties de l’édifice. Des oeuvres que des milliers de touristes viennent visiter et photographier.

L’ancien hôpital de la Santa Creu abrite désormais la Bibliothèque Catalane. Les salles communes ont été converties en salles de lecture.

L’ancien hôpital de la Santa Creu abrite désormais la Bibliothèque Catalane. Les salles communes ont été converties en salles de lecture.

Héritage de Gaudi.  La quasi totalité de ses réalisations sont situées à l’intérieur de l’agglomération de Barcelone, accessibles à pied et en bus.

Panorama des œuvres d’ Antoni Gaudí. Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Panorama des œuvres d’ Antoni Gaudí. Sourcing image : « Gaudí » par Salvador Tarrago, éditions Escudo de oro (Barcelone, 1974). Bibliothèque The Plumebook Café 09/74

Guerre civile espagnole. Juillet 1936 – avril 1939. Elle opposa l’armée républicaine qui soutenait, avec l’aide de nombreuses milices et combattants venus de l’étranger, le gouvernement légal de la IIe République espagnole, aux nationalistes, emmenés par le général Franco.

« Cent ans après Goya », Espagne 1936. Sourcing image : L’ILLUSTRATION du 8 août 1936 (collection The Plumebook Café)

« Cent ans après Goya », Espagne 1936. Sourcing image : L’ILLUSTRATION du 8 août 1936 (collection The Plumebook Café)

À Barcelone : Carmélites arrachées à la tombe et exposées sur le parvis d’une église. Légende de la photo publiée en France le 08/08/36
Lire également : Le dernier été

La guerre civile donna lieu à de nombreux massacres et exactions dont les images, publiées chaque semaine en France par le magazine L’ILLUSTRATION frappèrent l’opinion publique qui redoutait une prise du pouvoir par les communistes.

Will McBride.  Né en 1931 à St-Louis dans le Misssouri. Photographe américain et dessinateur, installé en Allemagne durant les années Adenauer. A collaboré durant la seconde moitié des années 60 avec le grand magazine de photographie allemand de l’époque « twen », qui était distribué en France. Auteur de nombreux reportages, d’essais photographiques (Siddhârta entre autres, inspiré du livre de Herman Hesse. McBride a composé de nombreuses mises en scène et portraits homo-érotiques. Il est devenu peintre et sculpteur.

Salem School.  À l’époque où les photos de Will McBride ont été prises pour être publiées dans le magazine « twen », Salem est une école allemande située sur le pourtour du lac de Constance qui a la réputation d’accueillir les enfants de l’aristocratie et des familles snobs de la bourgeoisie. L’école défend les valeurs d’honnêteté intellectuelle, de respect envers les plus faibles et d’attachement au respect de la vérité.

Colegio Theresiano.  En 1887, l’ordre religieux de Saint Thérèse décide de construire un centre d’enseignement scolaire.
Gaudí, en même temps qu’il construisait le Palais Güell,  fut chargé des travaux qui avaient débuté avec un autre architecte. Il conserva la forme rectangulaire du plan initial car les fondations avaient déjà été faites. Mais il changea le projet structurel de l’édifice. À partir de deux grands clairevoies et couloirs, Gaudí fit pénétrer la lumire depuis le dernier étage jusqu’au rez-de-chaussée. Sur la façade, où l’on trouve aussi des fenêtres d’arc parabolique, la composition des créneaux est couronnée par la toque doctorale de sainte Thérèse. La symbolique religieuse est complétée par les pinacles des extrémités de l’édifice, qui possèdent une croix à quatre bras dans la partie supérieure.

2 commentaires

  1. Maurice La

    Hello,

    Quel est le lien entre le 1er paragraphe et ceux qui suivent ?

    Et ne manque t’il pas un mot dans cette phrase  » Je montre les rayons de ma bibliothèque et je dis, en paraphrasant Umberto Eco, que les Européens les mêmes racines gréco-romaines, juives et chrétiennes »
    C’est dommage que le cœur de la polémique ne soit pas davantage exposé car du coup on a du mal à suivre ce qui vous opposait, précisément

  2. Plumebook Café

    Salut! Merci de m’avoir signalé l’omission. J’ai corrigé.
    L’objet de la dispute avait moins d’importance à mes yeux que la manière dont le débat était conduit. Une discussion dans le genre débat TV qui ne débouche sur rien.
    Et l’impossibilité d’élever le débat… d’où la nécessité d’avoir des ailes pour prendre de la hauteur.
    Il faut suivre, n’est-ce pas?
    C’est le jeu.
    Je ne procède pas d’une façon linéaire, mais par rebonds successifs.
    Un jeu et un style que j’affectionne.Ils traduisent l’idée que je me fais de la vie: un vagabondage.

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