Le chaos de la vie

INTRODUCTION.  L’endroit d’une pareille vision était si incongru que cela aurait suffi à expliquer l’étonnement de Guillaume. Assis sur la plage au soleil il regardait passer devant lui les gens en maillot de bain qui allaient d’un bout à l’autre de la plage pour se distraire lorsque la silhouette désarticulée d’un homme entièrement vêtu et chaussé, dont le corps avait vraisemblablement été déformé par la maladie ou une paralysie accidentelle, qui avançait dans sa direction, le subjugua.
L’homme ressemblait à s’y méprendre à la sculpture que Rodin avait imaginée après ce voyage enthousiasmant qu’il fit à Rome en 1876, puis modelée quatre ans plus tard sans trop d’hésitation, tant l’image était à ce moment-là claire dans sa tête, quand il voulut réaliser pour ses « Portes de l’Enfer » la figure d’un Adam.
Guillaume était véritablement subjugué par cette soudaine apparition d’une figure qu’il n’aurait jamais pensé apercevoir ailleurs que dans un livre ou un musée. « Ainsi les statues peuvent-elles s’incarner dans le corps d’un homme, aussi déformé qu’il soit », songeait-il en observant sa démarche d’une incroyable lenteur, d’une formidable complexité. L’homme qu’il était le seul à observer de la sorte était devenu à ses yeux l’ébauche d’un personnage aux traits encore incertains qui cherchait à s’extirper de la glaise dans laquelle il avait été modelé. Peut-être l’image du premier homme émergeant enfin de l’interminable règne animal où il avait été durant des siècles en gestation.

Le corps en marche

Rodin, « Adam » 1880-1881. La même figure reproduite quatre fois, qui avance lentement (montage Vert et Plume)

Rodin, « Adam » 1880-1881. La même figure reproduite quatre fois, qui avance lentement (montage Vert et Plume)

L’infirmité de cet homme se trouvait transcendée par sa ressemblance inouïe avec la figure de l’Adam imaginée par Rodin plus d’un siècle auparavant.


L’homme qui avancait sous les yeux de Guillaume, au milieu des baigneurs si indifférents qu’il réalisa être le seul à le considérer sous ces traits-là, autrement dit à le voir tout simplement parce qu’on ne regarde pas une personne dont on dit qu’elle a un handicap, on fait comme si elle n’existait pas pour ne pas être gêné. Guillaume n’était pas gêné du tout, il le trouvait au contraire beau comme un symbole, beau comme un exclus, beau comme quelqu’un qui va se casser la gueule, beau comme une personne qui va disparaître, beau comme tout ce qui est éphémère.
« L’homme-statue », c’était ainsi que Guillaume le désignait désormais dans sa tête, se tenait dans l’exacte posture de l’Adam de Rodin, le même port de tête, l’émouvante et douloureuse torsion du buste, le bras droit toujours rejeté en arrière et le gauche en travers du torse comme un simulacre de bras articulé.
L’homme-statue avait ceci d’incroyable qu’il réussissait à se mouvoir sans perdre l’équilibre, tout en respectant les positions imaginées par Rodin pour les différents membres, une jambe placée plus haut que l’autre, cela donne un rythme de déplacement qui rappela à Guillaume celui d’un jouet mécanique dont le ressort arrive en fin de course.
Soudain l’homme-statue s’immobilisa. Sa silhouette se balance légèrement d’avant en arrière avant de trouver l’équilibre. Prenant sur lui de faire un violent effort, il parvint à redresser la tête, cette tête de bronze figée par le sculpteur/Créateur dans cette position absurde, joue collée contre l’épaule, menton appuyé sur le sommet de la poitrine.
A ce moment Guillaume reçut en pleine figure la formidable détresse de la paralysie, de la maladie. Et voila que l’homme-statue jetait un regard autour de lui. Nul ne savait ce qu’il comprenait vraiment, ce qu’il ressentait. Puis la tête retomba, épuisée, dans sa position initiale.
L’homme-statue reprit sa marche de pantin dégingandé. Guillaume ne le quittait toujours pas des yeux. Jusqu’à ce que sa silhouette fut avalée par la foule des baigneurs,

La métaphore d’un drame

Auguste Rodin, La Porte de l’Enfer (Bronze) – Musée Rodin, Paris. Exposition « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière d’Evian, durant l’été 2009

Rodin « La Porte de l’Enfer », bronze (musée Rodin). Sourcing image : « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière, Evian (2009), catalogue de l’exposition (Bibliothèque Vert et Plume)

La figure du handicap n’était pas regardée par Guillaume comme une réduction du corps, mais un corps glorifié, une tentative désespérée pour sortir de la matière qui le retenait et marcher vers la vie contre laquelle il se cognait.
Une sorte de figuration du processus de création.

CONTEXTE HISTORIQUE DE LA PORTE
Rodin reçut en 1880 une commande de l’État pour la porte du future musée des Arts Décoratifs. On attend de l’artiste qu’il crée une œuvre d’un style classique qui rassurerait les conservateurs. Rodin au contraire songe à un sujet moderne, il veut associer les personnages individuels qu’il va créer pour orner les « Portes » aux poèmes de Charles Baudelaire qui composent « Les Fleurs du Mal ». Le mot Enfer ne doit pas être compris dans le sens biblique, pas de notion de vie après la mort. L’Enfer est pour Rodin la métaphore d’un drame se déroulant parmi les vivants (attente, séparation, naissance et mort). C’est la vision du poète-penseur dont la sculpture est assise sur le linteau des Portes dès 1882 dans une photo de la structure en bois de l’œuvre en gestation, comme si le Penseur réfléchissait à l’œuvre en train de se faire.
La figure d’Asam au contraire est instable, sur le point de basculer. Le dessin de ce qui devait être Adam est repris pour les « Trois ombres » penchées au-dessus de la Porte. Elles sont la même figure reproduite trois fois, qui tourne en rond sans direction et sans but.
(D’après le texte de Hans Belting extrait de « Le chef-d’œuvre invisible », éditions Jacqueline Chambon (2003). Bibliothèque Vert et Plume.
Lire aussi: Il est entre la vie et la mort

Les comptes-rendus de l’atelier

Auguste Rodin, dans son atelier avec « La main de Dieu » (1898). Sourcing image : Hans Belting « Le chef d’œuvre invisible », éditions Jacqueline Chambon (2003). Bibliothèque Vert et Plume

Auguste Rodin, dans son atelier avec « La main de Dieu » (1898). Sourcing image : Hans Belting « Le chef d’œuvre invisible », éditions Jacqueline Chambon (2003). Bibliothèque Vert et Plume

« Loin de l’idéal bourgeois de l’art, le projet des Portes de l’Enfer est devenu le chantier d’une idée d’œuvre… » Hans Belting (source citée)

Rodin avait réussi à convaincre le public qu’il était engagé dans un projet d’une importance historique. Il avait impressionné tout le monde par cette simple déclaration. L’imagination du public s’enflamma à la lecture des comptes-rendus d’atelier et devant les études pour les figures individuelles qu’on exposait çà et là, qui allaient bientôt être considérées comme des œuvres à part entière. L’idée gagna un tel pouvoir sur l’œuvre que la Porte n’avait plus besoin d’être complétée. En demeurant inachevée dans l’atelier de Rodin, alors que presque tous ses motifs avaient déjà été moulés, l’œuvre devint le symbole de l’atelier comme tel.
Hans Belting (source citée)

Rodin « La Porte de l’Enfer », bronze (musée Rodin). Sourcing image : « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière, Evian (2009), catalogue de l’exposition (Bibliothèque Vert et Plume)

Rodin, projet pour la Porte de l’Enfer (1880). Crayon graphite, plume et lavis d’encre brune sur papier gris collé sur feuille de papier de comptes. Annoté en bas à côté de deux croquis peu lisibles. Sourcing image : « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière, Evian (2009), catalogue de l’exposition (Bibliothèque Vert et Plume)

FIN

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