Le chant des libertés

Le dernier des surréalistes, acte II

Contexte : l’exposition « Soulèvements » de Jean-Jacques Lebel, qui s’est tenue à l’automne 2009 et début janvier 2010 à La Maison Rouge à Paris.

Jean-JacquesLebel : "Picabia fait du Pop Art dès 1923."

Jean-JacquesLebel : "Picabia fait du Pop Art dès 1923."

Montage de l’exposition : le visiteur est invité à rentrer dans le labyrinthe intellectuel de l’artiste et à suivre le cheminement de sa pensée à travers un mélange non seulement de ses œuvres avec celles d’autres artistes, mais aussi d’œuvres provenant de contextes différents voire contradictoires, incluant en particulier l’art africain ancien (statues Lobi, masques, etc.)
Mode d’emploi : suivant l’exemple de Lebel, j’ajoute mes propres collectes de textes à la restitution de son exposition. C’est un jeu auquel on apprend à jouer à l’école, qu’il faut transmettre.

Entre insurrection et sédimentation

L’atelier d’André Breton, 42 rue Fontaine à Paris, occupé par l’artiste de 1922 à 1966, année de sa mort. Photo de Gilles Ehrmann (Au fil de l’encre, 1996-1997). Dans) Préface de Julien Gracq : « … le théâtre de mes amis et moi », une formulation reprise par Lebel. « Il y avait ici, écrit Gracq, un refuge contre tout le machinal du monde. »
L’atelier d’André Breton, 42 rue Fontaine à Paris, occupé par l’artiste de 1922 à 1966, année de sa mort. Photo de Gilles Ehrmann (Au fil de l’encre, 1996-1997). Dans sa préface, Julien Gracq parle du « théâtre de mes amis et moi », une formulation reprise par Lebel. « Il y avait ici, écrit Gracq, un refuge contre tout le machinal du monde.


Jean-Jacques Lebel, à propos de sa collection d’œuvres d’art: « Sous l’influence directe et déterminante de Breton, ma démarche est celle du collecteur. C’est une attitude qui se nourrit d’amitiés, d’échanges, de hasards et du travail de toute une vie. Cela s »est décidé très tôt. .. Je procède non comme un collectionneur spéculateur, mais comme un ethnologue qui collecte et recueille çà et là, au gré de mes périples dans les sociétés étrangères… et toutes me sont étrangères, la plus étrangère et absurde étant à mon sens la société capitaliste.»

Un mur de l’atelier, qui n’aurait jamais pu être transformé en musée tant il était étroit, a fait l’objet d’une dation, entrant ainsi dans les collections du Centre Pompidou. Le reste des livres et objets d’art a été vendu aux enchères. Julien Gracq : « Le foisonnnement des objets d’art cramponnés de partout aux murs a rétréci peu à peu l’espace disponible ; on y circule que selon des cheminements précis… »  Commentaire

Un mur de l’atelier, qui n’aurait jamais pu être transformé en musée tant il était étroit, a fait l’objet d’une dation, entrant ainsi dans les collections du Centre Pompidou. Le reste des livres et objets d’art a été vendu aux enchères. Julien Gracq : « Le foisonnnement des objets d’art cramponnés de partout aux murs a rétréci peu à peu l’espace disponible ; on y circule que selon des cheminements précis… » Commentaire

« Ce matin la fille de la montagne tient sur ses genoux un accordéon de chauves-souris blanches.
Un jour un nouveau jour cela me fait penser à un objet que je garde.

André Breton «  Signe ascendant- Fata Morgana » (éditions Gallimard 1949)

Le jeu des 19 amis

J.J. Lebel cite les noms des artistes avec qui il a eu la chance de sympathiser dans sa vie. Il est amusant de s’amuser à son tour à dresser sa propre liste et de la comparer avec la sienne qui n’est pas ordinaire :
André Breton
Benjamin Péret
Marcel Duchamp
Man Ray
Michaux
Allen Ginsberg
William S.Burroughs
Edouard Glissant
Paul Thévenin
Joyce Mansour
Gilles Deleuze
Félix Guattari
Christian Lagant
Kostas Axelos, philisophe (Athènes, juin 1924 – Paris, fév. 2010)
Edgar Morin
Eric Dolphy
Ornette Coleman
Erró (son frère d’adoption), né Gudmundur Gudmunsson (le fils de Gudmun) en 1932 en Islande. Installé à Paris après la guerre. Artiste pop-art. Exposition de collages à Pompidou de fév. à mai 2010.
Cornelius Castoriadis
Règle du jeu : Jean-Jacques Lebel est né à Paris en 1936. Son père était critique d’art. Il comptait Marcel Duchamp parmi ses amis. Si vous êtes né 25 ou 50 ans plus tard, votre liste de référents ne comprendra pas les mêmes noms. Amusez-vous à compter le nombre de ceux que vous connaissez dans la liste au-dessus.

La charge magique des objets

Jean-Jacques Lebel, « La Tribu des Amis ». Installation, 1985-2009
Jean-Jacques Lebel, « La Tribu des Amis ». Installation, 1985-2009

Au terme « montrage » utilisé par Lebel, que je trouve  aussi moche que « monstration », autre expression des professionnels de l’art, je préfére celui « agencement » ou tout bonnement « installation » pour nommer cet ensemble d’œuvres qui n’ont à priori rien à voir ensemble mais dont la réunion séduit le regard du visiteur et l’incite à se poser quelques questions. Fini de roucouler.   //  D’un coup tous les artistes du monde sont invités à s’exprimer sur in pied d’égalité. Au diable l’unité de style, la cohérence esthétique, la pureté ! Vive le désordre, le métissage des genres, la confusion des sexes !

La peinture sauvage

Victor Brauner, « Cérémonie », 1947. « L’art civilisé, domestiqué, formaté par le marché et, pour tout dire, châtré, m’emmerde. » Jean-Jacques Lebel (catalogue de l’exposition, 2009)
Victor Brauner, « Cérémonie », 1947. « L’art civilisé, domestiqué, formaté par le marché et, pour tout dire, châtré, m’emmerde. » Jean-Jacques Lebel (catalogue de l’exposition, 2009)

Victor Brauner a toujours été passionné par les arts dits primitifs. Moins pour y puiser une inspiration formelle que parce qu’il y reconnaît à l’œuvre des esprits dont il se sent proche. Ses expériences essentielles sur la cire (voir ci-dessous)  l’ont mis dans la situation d’un sauvage et d’un magicien dans sa propre culture.
Repères biographiques :  né en Moldavie en 1903 (Roumanie). Il assistait en cachette aux séances de spiritisme de son père. S’installe à Paris en 1932. André Breton préface le catalogue de sa première exposition en 1934. Se réfugie dans le sud de la France pendant l’occupation allemande. Est caché en Provence par René Char après avoir échoué à embarquer à Marseille pour l’Amérique. Il apprend à peindre à la cire. Expose à la galerie Maeght en 1947. Quitte le groupe surréaliste et développe un style très personnel. Meurt en 1963. Epitaphe par l’artiste, sur sa tombe au cimetière Montmartre :  « Peindre, c’est la vie, la vraie vie, ma vie. »
Beaucoup de ses tableaux sont à Pompidou et au Musée d’art moderne de la ville de Paris.
Lire la fiche expo. De l’artiste à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne : http://www.fondation-hermitage.ch/run?iset=1307&refpage=27983

Inventer la vie

Jean-Jacques Lebel, reconstitution de la chambre d’Antonin Artaud à l’hôpital psychiatrique de Rodez, en 1943. Installation,  2004-2009
Jean-Jacques Lebel, reconstitution de la chambre d’Antonin Artaud à l’hôpital psychiatrique de Rodez, en 1943. Installation, 2004-2009

2 textes d’Antonin Artaud (1893-1948),

« portes, cellules, grenier, repas, la chambre que j’avais à choisir était-elle un grenier ou une étable, un abri ou une prison ?
étais-je un homme ou un animal ?
un monde inépuisable de pensées était là, dont je savais très bien avoir au fond la clef, – mais qui ne se décidaient jamais à me la tendre, parce qu’aucune de ces pensées n’étaient moi, bien qu’elles fussent tout ce qu’en fait je pensais. »

Extrait de « Nouveaux écrits de Rodez – Les mères à l’étable, rêve. » (Publié dans L’Heure Nouvelle », 1946)

« J’avais cessé de m’ennuyer, de chercher à ma vie une raison et j’avais cessé d’avoir à porter mon corps.
J’ai compris que j’inventais la vie, que c’était ma fonction et ma raison d’être et que je m’ennuyais quand je n’avais plus d’imagination (…)

Extrait de « Les Tarahumaras – Une note sur le Peyotl », 1947

L’installation de Jean-Jacques Lebel était au sous-sol, à l’intérieur d’une alcôve, de sorte que son intensité dramatique s’en trouvait renforcée. La voix enregistrée d’Artaud résonnait. Assis par terre à côté du lit, un jeune homme prenait des notes sur des feuilles de papier posées sur ses jambes repliées.

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