Le Cabinet secret

DÉFINITION.  Cabinet secret. Lieu servant autrefoi, dans les musées et les bibliothèques, à enfermer les œuvres d’art et les ouvrages dont l’expression ou le contenu étaient réputé érotique, voire pornographique. L’accès au Cabinet secret étant réservé aux universitaires et aux historiens de l’art. Il pouvait aussi, comme c’était le cas au musée de Naples, être monnayé.

Michel avait ressenti la nécessité de s’isoler

Glen Baxter "Peinture à l'eau", années 2000. Sourcing image : "Le Monde" (archives Vert et Plume)

On ne pouvait pas vivre uniquement dans l’instant.

Sous prétexte d’expérimenter une nouvelle technique d’aquarelle, il voulait réfléchir à la question de l’homoparentalité qui faisait débat et à propos de laquelle il avait du mal à se faire une opinion. Pour cela,bien qu’il avait conscience que comparaison n’était pas raison,  il avait choisi de quitter momentanément la société des humains pour se rapprocher de celle des poissons.

Depuis qu’il vivait sous l’eau, il avait entrepris d’observer leur comportement sexuel et leur mode de vie en groupe. Il avait voulu savoir s’il existait des poissons homosexuels et dans ce cas si la singularité de leurs pratiques était d’ordre génétique ou simplement le résultat d’un déficit affectif survenu dans l’enfance. Des poissons qui auraient cherchét une compensation au moment de l’adolescence ou de l’âge adulte dans une relation amoureuse avec d’autres du même sexe qu’eux.

Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant qu’à l’inverse de la très grande majorité des vertébrés chez lesquels un individu naît mâle ou femelle, conserve ce sexe durant toute sa vie et se reproduit avec un partenaire de sexe opposé, les poissons se caractérisent par une très grande diversité en termes de sexualité et même de détermination du sexe. Des facteurs génétiques ou environnementaux peuvent être à l’origine de leur orientation mâle ou femelle. Certains poissons sont en mesure de changer de sexe au cours de leur vie. Ainsi en va-t-il des poissons de corail dont les communautés comprennent de fortes proportions de femelles et un petit nombre de mâles. Si l’un des mâles meurt, la plus grosse femelle va changer de sexe pour le remplacer. Inversement chez d’autres espèces, des mâles vont devenir des femelles fonctionnelles après leur reproduction.

Ces observations avaient bouleversé les anciennes certitudes de Michel. En dépit de ses idées traditionnellement conformistes, il s’était demandé si l’homme n’avait pas pris un sérieux retard sur les poissons et s’il ne fallait pas donner raison aux homosexuels qui revendiquaient le droit au mariage et à l’homoparentalité.

Sexualité des poissons : http://www.biodiversite2007.org/article.php3?id_article=102

Il s’était attelé à l’étude des modes de reproduction

Joel Peter Witkin « Who naked is », 1996. Sourcing image: “Joel Peter Witkin” par Eugenia Parrig, editions Phaidon (2001 et 2007)

« Il est touchant », soupira Michel en tenant le minuscule organe du bout des doigts.

Il s’était mis dans la peau d’un poisson pour examiner le sexe mâle des humains. Il avait dû faire preuve de beaucoup de discrétion pour se procurer dans une morgue le pénis fraîchement découpé d’un vieillard qui attendait d’être conduit au cimetière. Rentré chez lui, il s’était enfermé à clé dans son atelier et avait examiné la chose de près.

Comment imaginer qu’un organe aussi laid ait pu cristalliser à ce point les passions ? Si, contrairement aux poissons, les humains mâles  n’étaient pas capables de se changer en femelles pour permettre une fécondation, comment pouvaient-ils prétendre procréer en couple et élever des enfants ?

Disant cela il se rendait compte du crime de lèse-majesté qu’il commettait à l’endroit de ces mâles qui depuis des siècles régnaient sans partage sur leur espèce. Pour écarter le mauvais sort qu’ils auraient pu lui jeter en représailles, il se signa. Se plaçant sous la protection de ce Dieu tout-puissant dont il était écrit qu’il avait créé les animaux avant de songer à l’homme, puis à la femme.

Il aurait volontiers recommandé aux humains de ne pas se presser mais de faire au contraire preuve de patience. Attendre que la science réussisse à généraliser l’hermaphrodisme à l’intérieur de leur espèce par exemple. D’ici là, ils devaient assumer leurs différences et  accepter l’idée que s’ils voulaient avoir des enfants ils devaient vivre avec une femme durant une partie de leur vie.

L’équilibre fragile du couple l’avait frappé

Spinthria. – Danseurs de corde », fresque de Pompéi (date inconnue). Scène d’orgie qui faisait, dit l’auteur, les délices de l’empereur Néron. Sourcing image : « Le Cabinet secret du musée royal de Naples – Gravures, bronzes et sculptures érotiques », commentées par le colonel Famin, éd. Joëlle Losfeld, d’après l’édition originale de 1857 (Bibliothèque Vert et Plume, automne 95)

Ces deux jeunes gens étaient diplômés de l’école du Cirque de Sodome et Gomorrhe..

Michel avait observé qu’en France comme en Écosse, où il était né, la durée de longévité des couples humains se réduisait un peu plus chaque année. On aurait dit qu’ils vivaient désormais sur une corde raide d’où ils pouvaient tomber à tout moment, tant le monde où ils avaient été projettes après l’adolescence était différent de celui auquel ils s’étaient préparés. Le fossé entre éducation et réalité économique était devenu si large et profond que nombreux étaient ceux qui peinaient à le franchir.

Les plus cyniques, mais aussi les plus extravertis, n’hésitaient pas à se livrer devant les caméras de la télévision (ou en se servant de leur téléphone portable) à des ébats érotiques. Ils pouvaient faire étalage de leur adresse et de leurs performances (nombre d’orgasmes successifs, laps de temps écoulé entre deux érections, etc). Au lieu de suggérer comme autrefois qu’ils se livraient au coït, on disait qu’ils « faisaient l’amour » ou mieux qu’ils « baisaient ». Au moins les choses étaient claires. La manière dont ils le faisaient était complexe. Elle dépendait des goûts de chaque partenaires ou des positions qu’ils adoptaient. Ainsi le jeune homme en tunique que l’on voit au-dessus n’avait-il d’autre choix que celui de sodomiser la femme accroupie devant lui, étant donné l’impossibilité pour elle de lui offrir l’accès à un orifice plus commode sans risquer la chute et la perte de la prime de 5000 euros offerte par le producteur de l’émission.

L’occasion pour Michel de relever que les humains étaient prêts à consentir des sacrifices dès lors qu’ils entrevoyaient la possibilité de gagner de l’argent en échange. Michel songeait que s’ils étaient rémunérés les mâles humains et leurs femelles seraient peut-être capables de préserver leur union. Mais où trouver l’argent ? Fallait-il demander aux enfants de s’endetter pour conserver leurs parents jusqu’au terme de l’adolescence ?

Cette faiblesse notoire de l’espèce humaine fournissait aux défenseurs de l’homoparentalité une occasion de réclamer le droit d’élever des enfants au prétexte qu’ils en étaient autant sinon plus capables que les autres. Pour ce faire, certains couples homosexuels (mâles, en l’occurrence) confiaient les spermatozoïdes de l’un d’entre eux (le mâle-mâle) à une femelle qui était fécondée artificiellement et portait l’enfant-foetus jusqu’à la naissance, puis le remettait à son père biologique et son compagnon (le mâle-femelle). Ce dernier se rendait vraisemblablement compte de l’imposture mais n’osait pas la dénoncer pour des raisons faciles à comprendre.

En matière de sexualité, les poissons xonservaient leur formidable avance. Dans la plupart des cas, les poissons hermaphrodites se reproduisent par couple. Quelques rares espèces peuvent pratiquer l’auto-fécondation. C’est le cas d’une espèce hermaphrodite vivant en milieu tropical dont certains individus sont piégés dans de petites mares après la saison des pluies. Les fortes températures de la saison sèche, qui lui succède, provoquent l’évaporation rapide de l’eau. Pour assurer la survie de l’espèce, le poisson est  alors capable de produire en même temps des œufs et du sperme. Ces œufs vont s’enkyster pour se protéger de la sécheresse. Le retour des pluies provoquera la reprise du développement embryonnaire et les alevins, ou bébés-poissons, retourneront à la rivière. Devenus des adultes, ils  se reproduiront par couple d’hermaphrodites.

Ce processus, déjà exceptionnel chez les poissons, était à présent inconcevable chez ces humains dont Michel trouvait les prétentions démesurées, frôlant parfois le ridicule.  Leur unique force résidait dans leur capacité à se rassembler pour transformer leurs intérêts en enjeu politique et obtenir des satisfactions juridiques à défaut d’avancées biologiques.

Le climat pouvait influer sur la plasticité du sexe

Maison des Vettii « Priape pesant son membre viril », date inconnue (env. 50 avt.J.-C.). Peinture murale murale dans l’entrée de la villa. Sourcing image : « Eros à Pompéi, le cabinet secret du musée de Naples », photographies d’Antonia Mulas – éditions Robert Laffont (1975). Bibliothèque Vert et Plume

Michel avait entendu dire qu’un pénis surdimensionné n’était pas un atout.

Il n’avait pas échappé à Michel que le pénis du mâle humain se rétractait au contact de l’eau froide tandis qu’il se dilatait lorsqu’il lui était offert de se balancer librement dans la chaleur et l’humidité. Sa taille pouvait prendre des proportions très variables, allant de celle d’un d’un doigt à celle d’une trompe.

Le mâle humain était doté en proportion de sa taille de l’organe le plus important de toutes les espèces. Il en faisait grand cas, n’hésitant pas à le mettre en valeur sous ses vêtemnts et à l’exhiber lorsque l’occasion s’en présentait. Il allait jusqu’à le photographier, et s’il était artiste à en exposer les tirages sur papier glacé. Ceux que la nature n’avait pas gâtés n’hésitaient plus à recourir à la chirurgie  esthétique pour faire remodeler leur organe, en augmenter l’épaisseur et parfois la longueur.

Les poissons n’ont pas ces fantasmes. Leur  sexualité est caractérisée par une importante plasticité dans la différenciation du sexe. Au point que tous les bébés-poissons se trouvant par exemple dans une eau contenant des hormones mâles, ou consommant des aliments qui en contiennent, vont devenir des mâles. Ou… des femelles en présence d’hormones femelles.

Le dernier organe

Louise Bourgeois « Mother and Child II. » / « La mère et l’enfant », 2007. Sérigraphie sur toile, 3/7 + 3 EA. Signature brodée en bas à droite. Sourcing image : galerie Karsten Greve, Paris (2009). Photo Vert et Plume (FIAC, Grand-Palais, sept.2009)

Sa vie durant, Louise avait entretenu une relation  particulière avec le sexe mâle.

Certaines espèces de poissons sont sensibles à la température de l’eau : tortues, crocodiles, certains amphibiens. Survenant à des périodes critiques du développement, une augmentation significative de la température est capable de modifier la proportion de mâles et de femelles. Dans certaines espèces, les fortes températures avantagent les mâles, dans d’autres ce sont les femelles.

Comme chez la plupart des vertébrés, une reproduction efficace requiert une population équilibrée en mâles et en femelles. Une déviation en faveur des uns ou des autres peut affecter la reproduction et à terme la survie de l’espèce.

Michel avait lu à plusieurs reprises que chez les humains des dangers menaçaient également la virilité des mâles. Dans le Nordeste brésilien, des garçons naissaient avec un pénis atrophié pour cause de pesticides (Le Monde, 19 05 2012). L’incapacité où ils se trouvaient d’acquérir les mêmes facultés que les poissons, si elle perdurait, pourrait aboutir à l’extinction des mâles. Peut-être était-ce cette menace que les artistes, d’une manière inconsciente,  pressentaient depuis l’Antiquité en élevant la représentation du phallus au rang d’œuvrs d’art, comme un monument à la gloire d’un héros menacé par l’impuissance et la stérilité.

Le dernier organe mâle (aux proportions idéalisées, doté de bourses gorgées de semence) que les femelles, ayant enfin réussi à se débarrasser de la concurrence du masculin,  auraient enfermé dans un Cabinet secret dont on libérerait une fois par an l’accès, le jour de la Fête du Sexe et de la Procréation.

Flash infos artistes & lieux

Glen Baxter. essinateur et humoriste anglais, né en 1944. Vit à Londres. Diplômé de l’école des Beaux-Arts de Leeds. Célèbre en France depuis 1988, année de parution du recueil « L’heure du thé« .

Louise Bourgeois. Lire sur ce blog : Pour la liberté de pensée

Musée royal de Naples. Le Cabinet secret de ce musée contenait les statues, bronzes et peintures érotiques retrouvées sur les sites archéologiques romains. La 1ère édition des reproductions de ces œuvres date de 1836. L’édition de 1857 (reproduite en 1995, qui a été utilisée ici) commençait par une préface du colonel Famin qui se terminait ainsi : « Gloire éternelle à la religion qui, renversant dans la fange ces idoles impures, et déroulant sous nos yeux le code de la chastté, a rendu nos sensations plus pures et nos plaisir plus vifs ! Grâce à elle, le but de l’existence a cessé d’être une honte, et le grand principe de tout ce qui est s’est montré dans sa pureté. »
Dans une édition de 1906 à la librairie Offenstadt, l’éditeur avait jugé bon d’habiller de caleçons ceux des personnages qu’il trouvait par trop indécents…

Peintre de la vie sous-marine. Il ne s’appelait pas Paul comme dans cet article mais Mathurin Méheut.  Il s’était fait connaître du grand public en 1913, après des compositions qui synthétisaient la vie de l’océan, par une suite d’études, aquarelles et gouaches évoquant « la faune et la flore des eaux glauques, la mystérieuse vie sous-marine… Il était allé surprendre les habitants des océans dans leurs abîmes familiers ». Source : mentionnée dans la légende ci-dessous.

Mathurin Méheut, 1913. Le jeune peintre breton au travail. Sourcing image : L'ILLUSTRATION n° daté 20 déc. 1913 (collection Vert et Plume)

« Dans la mesure où il était possible de satisfaire nos curiosités dans ce domaine inviolé, M. Mathurin Méheut l’a fait. »
(le journaliste de L’Illustration)

Priape. Divinité protextrice des jardins, Priape, dont le sexe sans complexe est toujours bandé. Il symbolise la fertilité, la capacité à donner la vie, celui que l’on invoque au moment d’espérer un enfant. Priape  sait comment contrer les esprits malins. Il éloigne le mauvais œil.

Joël-Peter Witkin. Lire sur ce blog : Les bottines de K.
Rétrospective à la B.N.F., site Richelieu, printemps 2012.
Si au 19è siècle les spécialistes des sciences naturelles contemplaient les spécimens d’espèces animales et végétales que leur avaient rapportés les explorateurs, c’est le spécimen lui-même qui, dans la mise en scène de Witkin, s’abîme dans la contemplation d’un organe qui pourrait bien avoir été celui de ces illustres savants. Lire sur ce blog : La Ville-Soleil

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