Le bonheur des images

Edward Hopper et moi

Parce que les femmes de Hopper ressemblaient à des étrangères, des femmes sans attache, qu’elles étaient habillées comme si elles partaient en voyage ou en revenaient, je n’avais aucune peine à les imaginer assises en même temps que moi dans le compartiment d’un train du début des années 80, où l’on était assis sur des banquettes qui se faisaient face, de sorte que l’on pouvait observer les autres passagers à la dérobée par-dessus les pages du livre posé sur ses cuisses ou en repliant un instant son journal pour attraper le feuillet suivant. Je parcourais l’Europe, Milan, Innsbruck, Bruxelles, Amsterdam, Zürich, Cologne, Luxembourg, Koblenz, Paris d’où je reprenais le train de nuit pour rentrer à Annecy. Je voyageais à la tombée du jour, quand les couleurs s’imprègnent de mystère et que les femmes de Hopper posent la pointe de leur soulier sur le marchepied d’un wagon. Et montent dans un train en partance pour une destination incertaine . Hopper, un peintre découvert au Whitney Museum de New-York et que peu de gens connaissaient alors.

Edward-Hopper « Compartment C, Car 293 », 1938. Huile sur tioile. Sourcing image: “VOIR, le magazine des Arts” (nov. 1991), rendant compte de la rétrospective du musée Rath à Genève. Bibliothèque Vert et Plume

Bien que leur style fût clairement anglo-saxon, je trouvais les vêtements, portés par les passagères de Hopper,  intemporels. Aujourd’hui encore, je ne serais pas surpris d’en rencontrer une si je reprenais le train dans les conditions d’autrefois.

Qu’elles ne soient pas françaises suffisait à exciter ma curiosité. A partir du souvenir de l’une ou l’autre, dans la chambre d’hôtel où je passais la nuit, je créais mes propres images dans lesquelles, quittant les tableaux du peintre, les passagères de Hopper devenaient MES personnages.

PREMIÈRE IMAGE. Un dessin évoquant la vignette d’un album de Tintin, L’Oreille Cassée par exemple. Une jeune femme est assise dans un train. Elle lit un livre d’Alain de Botton dans sa version française.

Je l’ai habillée à la façon d’un mannequin, un short qui met en valeur ses longues jambes fines, des bas et des escarpins avec lesquels elle joue machinalement. A tout moment l’un d’eux manque de tomber sur le linoleum qui recouvre le sol du compartiment. Elle a dans les cheveux un bandeau qui scintille  sous l’effet de la lumière crue des néons qui éclairent notre wagon de seconde classe. Le train est complet. Il n’y avait pas de place disponible en première où elle aurait été assise plus confortablement.

Je vais l’appeler Sandra comme l’héroïne du film de Luchino Visconti avec Claudia Cardinale. Elle doit être originaire des Antilles. Elle est si différente des autres passagers qu’elle seule retient mon attention. Elle se moque bien de savoir que les hommes autour d’elle l’observent sans en avoir l’air.

Plongée dans la lecture de son livre, Sandra est là, mais elle vient d’un autre monde dont la plupart de ceux qui l’entourent ne soupçonnent pas l’existence. Aussitôt, elle me fait songer à l’une de ces femmes étranges peintes par cet artiste américain, comment s’appelle-t-il déjà… ah oui ! Edward Hopper. Vous le connaissez ?

Le café au lait de Culoz

Edward Hopper « Voie ferrée au coucher du soleil », 1929. Huile sur toile. Sourcing image : « E.Hopper, 40 chefs-d’œuvre », bibliothèque visuelle, éd.Schirmer-Mosel (Berlin, 1988). Bibliothèque Vert et Plume, 1989.

SECONDE IMAGE. Mon personnage Sandra est cette fois représentée de dos, de sorte que l’on peut lire par dessus son épaule son livre ouvert à la page 180. Alaiin de Botton cite un extrait d’une lettre de Wordsworth à sa sœur, écrite au cours de l’automne 1790 après qu’il eût voyagé à pied dans les Alpes : « En cet instant où je revois en esprit beaucoup de ces paysages, je ressens un vif plaisir à l’idée que peut-être pas un seul jour de ma vie ne passera sans que je retire quelques bonheur de ces images. ».

Le train est arrêté en gare de Culoz. Un haut-parleur, installé sur le bord de la voie ferrée, diffuse une annonce à l’intention des voyageurs : « Culoz ! Culoz ! Vingt minutes d’arrêt. Culoz ! Culoz ! Les passagers en correspondance pour… » Nous sommes parvenus à proximité du Rhône, à la frontière entre la France et la Savoie. Je songe au café au lait de Culoz, mentionné par Henry James dans ses récits de voyage en Savoie. A ce moment-là, les passagers descendaient du train, ce que ni ma mystérieuse étrangère, dont je n’ai toujours pas percé le secret, ni moi ne faisons. Nous nous contentons de nous pencher en avant pour regarder par la fenêtre à quoi ressemble cette gare déserte, qui paraît si importante pour les employés du chemin de fer. Une gare où il ne se passe rien.

Flash infos artistes

Alain de Botton. Écrivain et journaliste d’origine suisse, né en 1989. Vit en Angleterre. Devenu célèbre avec son livre consacré à Proust. A lire, de préférence dans sa version originale en anglais, langue dans laquelle il a été écrit à l’origine. Le livre que la belle passagère de cet article tient dans ses mains a pour tire « L’art du Voyage », paru en 2002 au Mercure de France.

Edward Hopper. 1882-1967. Peintre et graveur américain. A fait l’objet entre oct.91et janv.92 d’une grande rétrospective au musée Rath de Genève où étaient accrochés 170 huiles, aquarelles, gravures et dessins, provenant pour l’essentiel du Whitney Museum de New-York. Les années parisiennes de Hopper (1906-1910), au cours desquelles l’artiste est paradoxalement devenu un « peintre américain », le premier à être reconnu comme tel en Europe, ont fait l’objet d’une exposition présentée en 2004 au musée d’art américain de Giverny. Enfin, la rétrospective parisienne de l’automne-hiver 2012-2013 qui a attiré plus de 700 000 visiteurs.

Edward Hopper "Waiter and diners / Serveur et dîneurs", 1906-1907. Aquarelle et encre sur papier. Sourcing image : "E. Hopper - Les années parisiennes, 1906-1910" (Musée d'art américain Giverny, 2004). Bibliothèque Vert et Plume

Henry James.  1843-1916. Écrivain américain, naturalisé anglais.

Luchino Visconti.  1906-1976. Réalisateur italien de Rocco et ses frères (1960), Le Guépard (1962), Sandra (film sorti en 1965), Mort à Venise (1971) et Ludwig (1972)

William Wordsworth.  1770-1860. Poète anglais.

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