L’art pour éclairer notre regard

  Pierre Léopold Albert Marquet, peintre français né à Bordeaux le 26 mars 1875 (Rimbaud a eu 20 ans au mois d’octobre précédent], décédé des suites d’un cancer le 14 juin 1947 [les ministres communistes ont été renvoyés du gouvernement de Paul Ramadier soutenu par les socialistes et le centre chrétien MRP]… n’est pas le peintre du « temps suspendu » comme il est écrit en sous-titre du catalogue d’une exposition au Musée d’art moderne de la ville de Paris (25 mars – 21 août 2016), mais celui d’un temps disparu

Un Paris disparu, des quais de Seine disparus, une Alger disparue, des bords de mer disparus.
Sauf dans les peintures de Marquet dont il faut acheter le catalogue pour se pincer en le feuilletant, se dire que l’on ne rêve pas, la France fut ainsi, Alger fut ainsi, Paris aussi, les bords de mer également.
Peut-être tout cela reviendra-t-il un jour…
En vérité, si la France de Marquet a disparu de nos rues, de nos maisons, de nos informations au quotidien. Pas morte pour autant, elle a sa place dans notre mémoire, continue d’alimenter nos conversations entre amis. 
La connaître, plutôt que l’ignorer, avec l’insolence de la jeunesse par exemple, peut éclairer notre regard.

Fallait-il rougir d’être Français ?

Albert Marquet « Sergent de la Coloniale », vers 1906-1907. Huile sur toile (90.2 x 71.1 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)
Albert Marquet « Sergent de la Coloniale », vers 1906-1907. Huile sur toile (90.2 x 71.1 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)
 
Une question que l’on se pose en  apercevant le premier tableau peint par Albert Marquet dans ses jeunes années, le seul qui soit d’une assez grande dimension, 
Le portrait de l’un de ses amis sans doute, ou celui d’un cousin de passage, en uniforme « de la coloniale », le port de tête altier, le regard hautain, les épaulettes étincelantes. Image d’une armée qui parade.
« La Coloniale », ce mot que l’on a appris à haïr à partir des années 70.
Ce Sergent de l’armée française, d’avant 1914, est un séducteur, les femmes croisent son regard dans la rue, les hommes sont fiers de la France qu’il symbolise à leur yeux.
Accrocher ce tableau aujourd’hui dans une exposition officielle est justifié par la qualité du portrait certes, mais on ne peut pas s’arrêter là.
Il y a quelques années encore, on aurait crié à l’apologie du colonialisme… 
et voilà que l’on est autorisé, encouragé, à trouver beau ce portrait d’un Sergent de la Coloniale, peint entre 1906 et 1907, qui a des airs de capitaine.
N’aurions-nous plus à rougir de l’Histoire de mon pays ? Pouvons-nous relever la tête et croiser le regard d’un descendant de colonisé ? 
Monsieur Marquet, en tout cas, nous y autorise.

Un temps partagé entre la France et l’Algérie

Albert Marquet « Le port d’Alger (la douane), lumière dans le port »,1942. Huile sur toile (65 x 81 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)
Albert Marquet « Le port d’Alger (la douane), lumière dans le port »,1942. Huile sur toile (65 x 81 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)
 
Le port marchand devient militaire pendant la seconde guerre mondiale, les paquebots font face aux cuirassiers en manœuvre.
 
Hiver 1920. Albert Marquet a 45 ans. Il décide de se rendre à Alger où il demeurera jusqu’à l’approche de l’été pour soigner une grippe qui persiste depuis trop longtemps.
Au mois de novembre de l’année précédente les Algériens musulmans ont participé aux élections municipales. L’émir Khaled est élu à Alger.
Au mois de mai, Marquet est de retour à Paris.
Janvier 1921. Deuxième séjour en Algérie. Marquet s’installe sur le port ou les hauteurs de la ville pour peindre.
En juillet on inaugure la ligne de chemin de fer grâce à laquelle seront transportés vers le port de Bône les phosphates de Tebessa et le minerai de fer de l’Ouenza.
Curieux de découvrir le Sahara, Marquet a emprunté le train et les autobus pour rejoindre les oasis du sud.
En juin, il est de retour à Paris.

Prémices d’une Algérie algérienne

Albert Marquet « Le port d’Alger embrumé », 1942. Huile sur toile (65 x 81 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)
Albert Marquet « Le port d’Alger embrumé », 1942. Huile sur toile (65 x 81 cm). Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)

On imagine le bonheur du passager venant en ce temps-là de Marseille à bord d’un paquebot, découvrant le port d’Alger au terme de la traversée de la Méditerranée, apercevant les gens se pressant sur le quai pour accueillir les nouveaux arrivants.
Au-dessus du port, la ville qui comptait 215.000 habitants en 1926, dont 170.000 Européens.

 

 
1922.Retour à Alger et nouvvelle randonnée à dos de chameau vers le Sahara en compagnie de Marcelle Martinet et d’un ami, avant de se rendre en Tunisie.
L’émir Khaled, qui réclame l’égalité des droits entre Français et Algériens musulmans est contrait de quitter Alger pour la Syrie, placée sous mandat français par la S.D.N.(après la chute de l’empire Ottoman).
10 février 1923. Albert Marquet épouse Marcelle Martinet, qui va le soulager de tous ses soucis d’exposition et de vente. Le couple passe six mois en Tunisie, en particulier à Sidi Bou Saaïd.
1924. Retour à Alger.
Au mois de juillet, l’émir Khaled tient un meeting à Paris pour défendre ses idées d’égalité des droits et obtient le soutien du parti communiste.
1925. Désormais le couple Marquet va passer chaque hiver à Alger ou dans les environs.
Le 13 mai, Maurice Viollette, radical-socialiste nommé gouverneur général de l’Algérie, propose d’accorder la nationalité française à 100.000 Algérien musulmans sans renoncer pour autant au statut musulman. Les colons français, qui s’opposent à une telle évolution, obtiennent son remplacement.
Dans le même temps l’opposition algérienne s’organise à Paris.
De 1941 à mai 1945. Albert Marquet refuse d’organiser des expositions de ses tableaux dans Paris occupée par l’armée allemande. Le frère de Marcelle va les vendre avec succès en Algérie, 
Le couple Marquet achète une maison à la campagne où ils vont vivre en été tandis qu’ils passent l’hiver à Alger. 
Fin janvier 1946. Dernier séjour du peintre à Alger.
Juin 1947. Disparition de Marquet 
Il ne verra pas les gouvernements français s’engager dans vingt années de guerres, non plus  coloniales – la construction de l’Empire est terminée -, mais de rejet systématique des aspirations des peuples à l’indépendance. L’Algérie et l’Indochine en première ligne.  

Sources des infos biographiques et Historiques

Chronologie de la vie de l’artiste. Extraite du catalogue de l’exposition cité dans la légende des peintures.
lbert Marquet jouant aux échecs avec Marcelle à Paris, vers 1938-1939. Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)

lbert Marquet jouant aux échecs avec Marcelle à Paris, vers 1938-1939. Sourcing image : catalogue de l’exposition Marquet au MAM de Paris, printemps-été 2016 (bibliothèque The Plumebook Café)

Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962
Paru aux éditions de La Découverte à Paris et et Barzakh à Alger   , 2012
(bibliothèque The Plumebook Café, 02/13)    
 
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