La ville américaine

Souvenir d’un voyage de Guillaume et Charlotte Ducamp à Chicago (printemps 2009)

CARNET DE VOYAGE. Dans l’avion, je lis « La Pensée Métisse », un travail élaboré à partir de l’expérience mexicaine de son auteur qui m’inspire des réflexions à propos de l’Afrique. Souvent remarqué que certains livres m’aident à formuler ma propre pensée sur un sujet voisin de celui qui est traité. J’achète ainsi des livres que j’aime sans aller nécessairement jusqu’au bout. Mais j’ai besoin de les garder à portée de main.

Il était attiré vers une ville par une photographie, un tableau ou la lecture d’un texte

Harry Callahan « Lake Michigan », 1949. Sourcing image : Harry Callahan « Eleanor » at the High Museum of Art, éditions Steidl (2008). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

Le lac Michigan.

Exactement le genre de ville où Guillaume aurait aimé vivre. Repartir à zéro. Très loin du décor étriqué de son pays. Laisser le passé derrière soi pour n’y plus revenir. Chicago était une ville plantée d’immeubles édifiés par les architectes américains les plus célèbres. Une école d’art en plein air. Au bord du lac Michigan qui communiquait avec le lac Huron qui communiquait avec le lac Supérieur au nord et Érié au sud qui communiquait avec le lac Ontario à l’est.

CARNET DE VOYAGE. Le métissage auquel il faut se référer aujourd’hui n’est pas tant le mélange des populations que celui des modes de pensée et d’expression. Apprendre par exemple à parler des langues qui étaient ignorées par nos ancêtres, comme les langues africaines.
Difficile de comprendre que l’idée d’une race prétendument pure (peau blanche, yeux bleus, cheveux blonds) se popragerait dans un pays comme la Russie qui a combattu l’Allemagne nazie.

La brume dérobait aux yeux les rivages du côté opposé de sorte que Guillaume se serait cru au bord d’une mer intérieure qui avait vu Indiens et trappeurs traverser ses eaux sur leurs canoës.

Il aimait les villes américaines construites au bord de l’eau

CARNET DE VOYAGE. Découverte du lac Michigan. Le vent glacé du Canada nous interdit de rester longtemps. La météo américaine annonce une amélioration à partir de demain. Un petit écureuil gris nous observe. Il n’a pas l’air d’avoir très chaud non plus. Il court se réfugier à l’intérieur du Théâtre du Lac. Heureux habitants qui ont un théâtre construit au bord de leur lac. Nous n’avons pas même une terrasse de café à côté du nôtre.

Chicago, mai 2009. Panorama de la ville depuis la plage. Sourcing image : photo Vert et Plume

Chicago.

Le plus surprenant était de tourner sans remords le dos au spectacle offert par le lac pour contempler celui de ces immeubles, pareils à de paisibles géants, qui se déployaient en épousant les courbes d’une immense plage de sable où les habitants se promenaient en toute quiétude. Comme si la ville avait été un lointain mirage qui rendait leur démarche légère. Certains couraient, d’autres allaient à vélo sur une piste que personne ne songeait à se disputer.

La ville américaine est d’autant plus séduisante qu’elle est en adéquation avec l’histoire économique du pays et avec l’imaginaire du visiteur européen. Ce sont les gratte-ciel, le métro aérien, les digues, les ponts que l’on vient voir à Chicago.

CARNET DE VOYAGE. Je lis que la pensée occidentale n’est plus universelle. J’espère que cela ne signifie pas que nos valeurs démocratiques ne le sont pas, qu’il existe comme le prétendent les Orientaux d’autres manières que la nôtre de concevoir la démocratie. Il n’y en a qu’une, celle initiée par les anciens Grecs dont la pensée constitue avec celle des Romains, des Juifs et des Chrétiens le fondement de la culture européenne.
Je suis incapable de partager la vision de nombreux dirigeants africains pour qui le déplacement du pouvoir du colon vers le colonisé suffirait à le rendre légitime et bon pour les peuples sur lesquels il est exercé.
En général, ce qui paraît simple est erroné.

Harry Callahan « Chicago », 1953. Sourcing image : Harry Callahan « Eleanor » at the High Museum of Art, éditions Steidl (2008). Bibliothèque Vert et Plume, 2011

Une métropole qui a réussi accueillir toutes les audaces de l’architecture moderne sans pour autant sacrifier ses quartiers anciens. Ce qu’aucune ville en France n’accepte de faire, préférant sanctuariser l’ancien et tenir le moderne à l’écart au lieu de les associer.

CARNET DE VOYAGE. Comme s’ils ne connaissaient rien à la ville où ils opèrent, les chauffeurs de taxi exigent l’adresse exacte de l’endroit où nous désirons nous rendre même s’il s’agit du monument le plus célèbre.

Guillaume avait atterri ici avec Charlotte deux jours plus tôt. Ils parcouraient la ville à pied d’une extrémité à l’autre. Des distances qu’ils mesuraient avec incrédulité sur leur carte, quand ils se retrouvaient le soir dans leur studio de Lincoln Road avant d’aller dîner.

CARNET DE VOYAGE. Avons longé LAKE SHORE DRIVE  – magnifique – au soleil couchant.

Chicago, mai 2009. Promenade le long de la plage. Sourcing image : photo Vert et Plume

Ils étaient venus passer une quinzaine de jours à Chicago. Leurs amis s’étaient étonnés qu’ils décident de rester aussi longtemps dans la même ville au lieu d’en profiter pour visiter la région. Une idée que Guillaume avait écartée sans réfléchir tant il lui paraissait nécessaire de demeurer le plus longtemps possible dans un endroit aussi chargé d’histoire, aussi bien culturelle que sociale. Déjà l’idée qu’ils devraient retourner en France était douloureuse.

CARNET DE VOYAGE. J’ai acheté quelques vinyles de chanteurs de blues que j’avais déjà. Pour la pochette en carton dur avec les textes américain et le dessin ringard des années 70. En réalité j’ai acheté des pochettes dans lesquelles je pourrai glisser mes disques si ceux-là sont rayés. Impossible de tous les écouter en entier avant de payer. Je suis sûr que je me fais avoir…

Aucune ville ne livrait ses secrets au premier venu. Il fallait y séjourner plusieurs fois pour prétendre la connaître un peu. S’il s’écoutait, Guillaume passerait son temps à retourner dans les quelques endroits de la Terre où il s’était vraiment senti heureux. N’en recherchait pas d’autres.  Rien ne le hérissait autant que ces gens qu’il entendait parfois faire la liste des pays qu’ils avaient visités comme s’ils s’enorgueillissaient d’un tableau de chasse.

Chicago, 2009. Comme un navire échoué sur le sable. Sourcing image : photo Vert et Plume

Charlotte, qui n’était jamais venue à Chicago auparavant, comprenait maintenant pourquoi Guillaume avait tenu à lui faire découvrir cette ville. Partageait son enthousiasme, oubliait elle aussi la France. Vérifiait le matin sur son guide qu’ils n’avaient pas oublié de visiter un bâtiment ou un jardin qu’elle ajoutait alors à la liste de ceux qu’elle avait cochés pour la nouvelle journée qui commençait.

Dans son esprit, Chicago était la ville où les Noirs du sud avaient trouvé refuge et travail, et inventé de nouvelles formes de jazz

CARNET DE VOYAGE. La colonisation de l’Afrique n’a pas fait disparaître les anciens modes de vie. Le temps africain n’a pas été remplacé du jour au lendemain par un temps européen érigé en modèle de vie, bien que l’idée de la ville européenne se soit presque immédiatement imposée au colons comme la seule manière d’instaurer des règles sanitaires modernes dans des pays qui en étaient dépourvus. Peut-on le leur reprocher à une époque où la mondialisation est érigée en unique rhétorique du développement et imposée cette fois à la planète toute entière ?
Ne pas tenir de discours sur la colonisation qui ne se rapporte pas à un pays et à une époque précise. Le discours général, théorique – j’ai envie d’écrire « idéologique » – de ceux qui n’ont jamais passé plus de 8 jours de suite sur le continent africain, n’est plus audible.

Larry Clark « Punk Picasso », 2003 (photographies, textes, objets. Extrait d’une série d’encadrements exposés à la Biennale de Lyon en 2003. Sourcing image : photo Vert et Plume, déc.2003

Guillaume avait en tête les lieux qu’il voulait revoir, les maisons qu’il voulait visiter,  les expositions où il voulait aller, les livres et naturellement les disques de blues qu’il voulait acheter.

Chaque fois qu’il posait le pied sur une terre étrangère, il se réjouissait. « Voilà, songeait-il, je suis sorti de l’ordinaire ! »

CARNET DE VOYAGE. A défaut de pouvoir noter ses impressions sur le champ, à l’instant où l’on aperçoit un objet, un monument, un animal ou une personne dans la rue, il faut le faire dès que l’on s’arrête pour se rafraîchir ou déjeuner. Ne pas attendre le soir, encore moins le lendemain qui aura chassé de notre esprit les curiosités de la veille. C’est la lecture des notes prises en marchant qui fera resurgir plus tard les souvenirs du voyage que l’on pensait disparus. Mieux que les photos qui imposent leur figuration tandis que que l’écriture fait la part belle à l’imaginaire.

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