La prise du pouvoir

Place à l’imagination !

MOTEUR !  Une pluie fine a commencé à tomber sur Paris. Les voitures se pressent dans les rues, pare-choc contre pare-choc. Sur les trottoirs les piétons vont à la file indienne.

En les voyant ainsi, je pense à des colonnes de bouteilles vides entraînées sur un tapis roulant, si étroit à l’approche des robinets de remplissage et des étiqueteuses, qu’elles brinquebalent et s’entrechoquent.

Chaque jour, les Parisiens célèbrent les noces de la ville et de l’industrie.

Aloïse Combaz « Lucrecia Borghia / Naples a son baiser de feu de l’école de curé », date imprécise, avant 1941. Crayon de couleur et mine de plomb sur papier 18 x 23 cm. Sourcing image : « Cahier au soulier », 1938 (Collection de l’Art Brut – Musée des Beaux-Arts de Lausanne). Bibliothèque Vert et Plume

Un homme (jambe de pantalon vert pomme) porte, assise sur son genou, une femme qui tient un petit sac rouge dans une main et un billet de 50 francs (suisses) dans l’autre.

SUITE. A la hauteur de la station RER, une colonne de bouteilles se détache du lot et s’enfonce sous terre. Je lui emboîte le pas et disparais à mon tour dans la bouche en faisant attention de ne pas trébucher sur les marches où des dizaines de tickets gisent abandonnés.

Nous sommes serrés les uns contre les autres, oublieux de nos différences, de tout ce qui nous tenaient éloignés les uns es autres un instant plus tôt. Nos odeurs se mêlent sans vergogne. Nos habits se frottent. Nos pieds aussi. Ma haute taille me permet de respirer encore. L’air soufflé qui soulève nos cheveux.

A peine les portes du train se sont elles ouvertes que nous nous engouffrons à l’intérieur. Du coin de wagon que j’ai réussi à conquérir, j’observe les cheveux blonds et les mèches blanches, un chapeau-moka et des casquettes aux pommes. Une femme grassouillette vêtue d’un manteau de laine usé jusqu’à la pelote. Elle est assise et boit au goulot sa bouteille de vin rouge, s’essuie la bouche sur le revers de sa manche. Son visage est aussi fardé que celui d’une putain de Fellini. La voilà qui soulève une fesse pour se gratter et, se maintenant dans cette postions, elle pivote vers la dame au chapeau moka sa voisine. L’interpelle sans façon pour parler du temps qu’il fait au dehors.

Chapeau-moka feint de n’avoir pas entendu, mais l’autre hausse le ton. Tous les regards se tournent vers elle. Un lecteur du Figaro écrit « gêné » sur sa grille de mots croisés.

Assurée du soutien des passagers, chapeau-moka passe à l’offensive. J’entends « situation grotesque » … « insupportable »… La femme au manteau de laine fait mine » de se lever et menace d’en venir aux mains.

Yaacov Agam « Aménagement de l’antichambre des appartements privés de l’Elysée », 1972-1974. Présidence de Georges Pompidou. Sourcing image : exposition temporaire du Centre Pompidou, 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Accès interdit aux visiteurs

SUITE / 2.  C’est à ce moment fragile que le train débouche à l’intérieur de la station Halles. Des exilés antillais dansent sur le quai. Des descendants d’Africains déportés vers l’Amérique pour servir d’esclaves dans les plantations de canne à sucre. La musique est diffusée par un gros appareil à transistors posé par terre, toutes antennes dressées, pareilles à des dreadlocks hirsutes.

« Ils sont envahissants », grommèle chapeau-moka entre ses dents usées.

Une lycéenne l’a entendue. « Et alors, chacun son tour ! » jette-t-elle sur un ton agressif.

Chapeau-moka est offusquée. L’adolescente s’en fiche. Elle ne quitte plus les danseurs des yeux. Fascinée par le spectacle d’un grand gaillard, vêtu d’un débardeur, qui s’approche du train en se déhanchant. Il ressemble à un dieu barbare sorti d’une BD américaine. Secoue des calebasses. L’adolescente pousse des petits cris perçants. Saute hors du train. Son corps obéit aussitôt au rythme de la musique. Elle se retourne pour encourager du geste ses copines à la rejoindre.

La phrase musicale est très simple. D’une violence grandissante. Elle réussit à interrompre la course des voyageurs en transit qui débouchent des galeries souterraines. Ils forment un cercle autour des Antillais. Nombre d’ados se laissent à leur tour ensorceler. La jeune fille retire son pull. Elle se colle contre le danseur qui a lâché ses calebasses et la retient par les hanches. Il éclate d’un énorme rire africain, crie que ce jour marquera la prise du pouvoir par les Noirs ! Il est aussitôt acclamé par les spectateurs les plus jeunes.

Aloïse Combaz « Lit de Napoléon », entre 1941 et 1951. Crayon de couleur sur papier, 24,5 x 66 cm. Sourcing image : Philippe Dagen « Folles variations sur le corps, la danse et son amour pour Guillaume II », Le Monde (août 2012). Archives Vert et Plume

L’homme d’Aloïse est Pape, Empereur, Napoléon en personne, ou de Gaulle. Moins souvent, un homoncule de sexe féminin..

SUITE / 3..  Garçons et filles dansent maintenant, poitrine et torse nus.

La lycéenne du RER sesurprend à rêver.

Elle s’imagine en égérie de Delacroix, escaladant les pierres renversées de la Bourse et de la Chambre des Députés. Une bande d’excités a rejoint les jeunes gens des Halles en marche vers la place de la Concorde. A la surprise générale, ils réussissent à s’introduire dans le Palais de l’Elysée tout proche. Enfoncent les portes des appartements privés. L’égérie de Delacroix hurle qu’elle vient de pénétrer dans le bureau du Président. Tous la rejoignent. L’adolescente essuie ses bottes sur le tissu des fauteuils centenaires, avant de s’affaler sur une pile de dossiers à traiter. Elle arrache ce qui reste de son chemisier. Son regard se perd dans les dorures du plafond à la française. « Que d’ors, que d’ors… » dit-elle d’une voix extatique. Tranquillement, sereinement, elle ouvre ses cuisses blanches aux insurgés venus des quatre coins de l’Empire. Un bataillon de jeunes gens qui se bousculent en rigolant. Les piles de dossiers basculent et s’écrasent sur le parquet ciré.

La lycéenne du RER revient à elle.

« Viens ! Viens avec nous ! », crie le danseur antillais. La sirène annonçant le prochain départ du train retentit. La jeune fille hésite. Ses amies la supplient de remonter dans le wagon. De nouveau la sirène. La lycéenne nous a rejoints. Les portes claquent derrière elle.

REM BOBINAGE.  Les insurgés sortent à reculons de l’Elysée. Franchissent le portail ouvrant sur la rue du Faubourg St-honoré. Les gardes, étendus sur le trottoir, se redressent, ramassent leur vieux fusil et reprennent la pose à l’intérieur de leur guérite. Les dossiers remontent sur le bureau du Président qui sort de sa cachette. Il appelle sa femme pour la rassurer, invite sa maîtresse à dîner.

COUPEZ !   Le RER s’s’efface dans l’obscurité. Il tressaute sur des rails disjoints. Les lumières vacillent. Chapeau-moka n’échappe pas à la malveillance d’un pickpocket qui a réussi à ouvrir son sac. Le calme revient dans les esprits.

Il fait nuit lorsque j’émerge enfin des souterrains où j’étais plongé. Je suis encore étourdi par tout ce que je viens de vivre. Je me demande s’ils vont en parler demain à la télé.

Flash infos artistes & homme politique

Yaacov Agam.  Né en 1928. Plasticien israélien établi en France à partir de 1951. Figure de « l’art cinétique ». Au sommet de sa notoriété au début des années 1970.

Aloïse Combaz, couverture du « Cahier au soulier », 1938. Collection de l’Art Brut – Musée des Beaux-Arts de Lausanne (Bibliothèque Vert et Plume, été 2012)

Aloïse Combaz. 1886-1964.  Artiste majeure de l’Art Brut. Née à Lausanne (Suisse romande) dans une famille peu cultivée et marquée par l’alcoolisme. Elle rêve d’amour et prend pour amant un prêtre défroqué. Sa sœur aînée l’expédie à Berlin où elle se prend de passion pour l’empereur Guillaume II qu’elle a entrevu une seule fois et à qui elle adresse en 1917 une lettre passionnée. De retour en Suisse en 1913. Cinq ans plus tard, son comportement de plus en plus incohérent incite sa famille à la faire interner. Elle est placée n 1920 à l’asile psychiatrique de La Rosière. Elle commence à écrire et à dessiner, ce qu’elle fera jusqu’à sa mort. Crayons de couleur sur du papier récupéré au début, puis fourni par le personnel de l’asile. C’est seulement à la fin de sa vie, quand sa notoriété ira grandissante, grâce à l’intérêt que lui porte Jean Dubuffet et André Breton, côté français, et le docteur Jacqueline Porret-Forel, côté suisse, qu’Aloïse recevra des pastels. (Source : article du journal « Le Monde » cité au-dessus)

Aloïse Combaz "Coupole fédérale", vers 1940. Sourcing image : catalogue de l'exposition "L'art en guerre, France 1938-1947" au MAM de Paris (automne-hiver 2012-2013). Bibliothèque Vert et Plume

Georges Pompidou. 1911-1974. Mort prématurément d’un cancer, il avait été élu président de la République française en 1969, succédant à Charles de Gaulle dont il avait été le Premier ministre., Ancien condisciple en khâgne du futur président ivoirien Félix Houphouët-Boigny, agrégé de lettres, il était féru de littérature et d’art moderne. Avait dirigé la banque Rothschild à Paris avant de rejoindre le gouvernement.

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