La pause

Lac de Talloires (Haute-Savoie.), années 70

Pierre comprit qu’il venait de perdre son ami. Si à ce moment-là Patrick avait été capable de lire sur le visage de Pierre le désarrroi qui s’était emparé de lui, il n’en aurait pas compris le motif. Ainsi en va-t-il souvent entre deux personnes qui croient se connaître mais ne sont ensemble que par un concours de circonstances hasardeuses qui s’écroulent un jour sans prévenir. Un moment que l’un des deux protagonistes, le plus romantique, le plus faible aussi, jugeait si improbable qu’il ne l’envisageait plus. Tandis que l’autre, qui ne donnait à cette relation aucune signification particulière, se contentait de jouir de l’instant, le plus fort des deux mais aussi le plus égoïste, ne s’en trouve nullement affecté et poursuit son chemin sans se retourner.

Eric Rohmer "Le genou de Claire", la partie de tennis (1970). Film tourné à Talloires (vidéothèque Vert et Plume)

Ils s’amusèrent tellement que, les jours suivants, ils se retrouvèrent tous les quatre pour se baigner, déjeuner, jouer au tennis et aller, après un dîner tardif au restaurant, danser une bonne partie de la nuit.

Tous deux s’étaient connus au collège où leurs parents, qui travaillaient en Afrique, les avaient inscrits. Ils obéissaient à des sensibilités très différentes mais partageaient la même enfance africaine, l’un à Bangui, l’autre à Brazzaville. C’était elle qui les avait réunis, une expérience qu’aucun autre élève n’avait eue. Patrick était un garçon sportif, séducteur et assez sûr de lui pour franchir tous les obstacles. Pierre était d’une intelligence supérieure mais incapable de se sentir à l’aise dès lors qu’il était en groupe. Lui aussi avait un physique agréable, aimait le sport mais en solitaire, refusant de se joindre aux équipes de basket ou de volley où Patrick, qui portait toujours un short de sport très court, était la vedette du collège. Pierre passait une grande partie de ses vacances d’été dans la propriété que les parents de Patrick possédaient au bord de l’eau. L’après-midi, après la sieste ils jouaient ensemble au tennis.

Cette année-là pour la première fois Patrick quittait souvent la maison sans prévenir Pierre qui faisait semblant de ne rien remarquer, s’allongeant au soleil sur le ponton avec un livre assez volumineux pour ne pas voir passer l’éprès-midi. Un soir, Patrick rentra avec Laura que Pierre connaissait bien et une autre fille prénommée Héléna qui lui était visiblement destinée. Pierre  joua aussitôt le jeu. Patrick en parut le premier surpris. Ils s’amusèrent tellement que les jours suivants ils se retrouvèrent tous les quatre pour se baigner, déjeuner, jouer au tennis et aller, après un dîner tardif au restaurant, danser une bonne partie de la nuit.

Mais la nuit, Patrick  s’enfermait avec Laura dans la chambre de ses parents qui étaient absents, tandis que Pierre et Héléna occupaeint chacun une chambre séparée. Pierre n’osait dire à personne qu’il n’avait jamais fait l’amour avec une fille. Il n’avait aucune idée de la manière dont un garçon devait s’y prendre avec une fille, pas plus qu’il n’avait su tout au long de son adolescence s’y prendre avec un autre garçon, de sorte que personne au collège n’avait réussi à savoir de quel bord il était.

Ainsi Pierre était-il devenu le chevalier servant d’Héléna, jouant dans l’eau avec elle puis au tennis, entretenant de longues discussions à propos des auteurs qu’ils avaient étudiés durant l’année. Ils allaient au cinéma ensemble et en rentrant se baignaient au clair de lune, une occasion pour Pierre de tester l’effet que la vue du corps nu d’Héléna avait sur lui. A plusieurs reprises ils s’embrassèrent, mais n’allèrent pas plus loin.

Eric Rohmer "Le genou de Claire", la partie de tennis (1970). Film tourné à Talloires (vidéothèque Vert et Plume)

Pierre essaie de se concentrer sur le spectacle des deux garçons qui échangent des balles mais les images sont floues.

A la fin de l’été. Pierre et Héléna sont assis à l’ombre d’un catalpa. Ils regardent Patrick qui joue avec un de ses amis de passage. Pierre, qui porte ce jour-là un short de Patrick, remarque qu’en s’asseyant celui-ci est remonté jusqu’en haut de ses cuisses qu’il dévoile jusqu’à l’aine. Curieusement, la vue de ses propres jambes à la peau lisse et bronzée l’excite. Il est en proie à un désir érotique qu’il n’est évidemment pas en mesure de satisfaire seul. Il essaie de se concentrer sur le spectacle des deux garçons qui échangent des balles mais les images sont floues. Il ferme les yeux et imagine que Héléna s’est tournée de son côté et contemple à son tour ses jambes qu’elle trouve très belles, comme celles d’une fille. Qu’elle pose une main sur la cuisse qui est contre la sienne et commence à la caresser.

D’une manière presque imperceptible, Pierre a incliné la tête en arrière. Il attend que la main d’Héléna atteigne l’endroit où son sexe fait une bosse sous le coton blanc du short. Héléna se tourne vers Pierre. Elle approche sa bouche de la sienne dont les lèvres entrouvertes laissent échapper des mots d’une voix si étouffée qu’il nous est impossible de les saisir.

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