Le coin du feu

Quand je suis tombé sur les deux images qui se sont ensuite retrouvées dans cet article, une photographie de la campagne, une peinture de la ville, j’ai pensé aussitôt à la fable de La Fontaine « Le Pot de terre et le Pot de fer », que le fabuliste (1621-1695) termine sur cette recommandatio à son lecteur : « Ne nous associons qu’avec nos égaux. »

Le pot de fer

Gerhard Richter « Stadtbild Madrid », 1968. Huile sur toile (277 x 292 cm). Sourcing image : « Contre-Images », livre édité à l’occasion de l’exposition au Carré d’Art de Nîmes, été 2004. Bibliothèque The Plumebook Café 10/04
Gerhard Richter « Stadtbild Madrid », 1968. Huile sur toile (277 x 292 cm). Sourcing image : « Contre-Images », livre édité à l’occasion de l’exposition au Carré d’Art de Nîmes, été 2004. Bibliothèque The Plumebook Café 10/04
Campagne et Ville, ou si l’on préfère, Nature et Urbanisme, ne peuvent que se détruire, si j’en crois la fable. Ils sont inégaux et pourtant condamnés à vivre ensemble, « s’associer » dirait La Fontaine.
Ce dernier nous raconte qu’un jour un « Pot de fer proposa au Pot de terre un voyage… »
« Le Pot de terre s’en excusa, disant qu’il serait sage de garder le coin du feu .
Car il lui fallait si peu, si peu, que la moindre chose de son débris serait cause… »
« Pour vous [poursuivit-il à l’attention du Pot de fer] dont la peau est plus dure que la mienne… »
Mais le Pot de fer, qui ne l’écoutait guère, l’interrompt : « Nous vous mettrons à couvert… si quelque matière dure vous menace d’aventure, entre deux je passerai et du coup vous sauverez. »
Voici notre Pot de terre rassuré.
Les deux camarades s’en vont l’un à côté de l’autre…
« Clopin-clopant comme ils peuvent », écrit La Fontaine.
Malheureusement, « l’un contre l’autre jetés au moindre hoquet qu’ils trouvent…
Le Pot de terre en souffre… »
Ainsi, « Il n’eut pas fait cent pas que par son compagnon il fut mis en éclats, sans qu’il eût lieu de se plaindre. »

et le pot de terre

Jean-Marc Bustamante [né à Toulouse, 1952] « Tableau n°42 », 1982. Photographie cibachrome et cadre de chêne. Sourcing image : « Contre-Images », livre édité à l’occasion de l’exposition au Carré d’Art de Nîmes, été 2004. Bibliothèque The Plumebook Café 10/04

Jean-Marc Bustamante [né à Toulouse, 1952] « Tableau n°42 », 1982. Photographie cibachrome et cadre de chêne. Sourcing image : « Contre-Images », livre édité à l’occasion de l’exposition au Carré d’Art de Nîmes, été 2004. Bibliothèque The Plumbook Café 10/04

La ville promet en maintes circonstances de respecter la campagne qui l’entoure.
Mais elle ne cesse de s’étendre, bétonnant et goudronnant ce qu’elle a promis d’honorer. 
Les autoroutes et les voies ferrées qui relient les villes entre elles, coupent la campagne en deux morceaux qui vivaient ensemble depuis des millénaires. Elles répandent le vacarme de la circulation là où règnait autrefois le bruissement du vent, le chant des oiseaux, le frottement de la pierre du laboureur aiguisant sa faux, le tintement des cloches des troupeaux, la corne du berger, la sonnerie de l’Angélus.
On se claquemure chez soi. On admire le paysage à travers ses double-vitrages comme on regarderait un tableau.
Littérature, poésie, musique sont foulées au pied.
 Les Pots de fer répètent que la ville est un lieu de concentration et de développement de la matière grise, de l’innovation, de la création et du capital. Une mine d’emplois.
Les Pots de terre s’inquiète de l’urbanisation grandissante. S’interrogent tout-à-trac :
 « Comment va-t-on redonner vie à nos campagnes, nos villages ? Comment l’écologie réussira-t-elle à recoudre nos champs ? Comment les pauvres feront-ils pour se réconcilier avec les riches…, comment les immigrés trouveront-ils leur place dans un monde d’enracinés…, comment la langue survivra-t-elle à la disparition de l’écriture…, comment les défenseurs de la santé auront-ils gain de cause contre les industries de l’agro-alimentaire…, comment les diplômés apprendront-ils à coopérer avec ceux qui n’ont pas d’instruction, comment … comment… »
Les Pots de terre n’ont pas fini d’égrener leur liste d’inégalités qu’ils volent en éclats sous les coups de bulldozer de la Croissance Coercitive. 
Les Pots de fer savent qu’à quelque chose malheur est bon. Ils se consolent en regardant le soir sur leur écran l’état de leur compte en banque…
et poursuivent leur chemin, faisant comme si de rien n’était.
 

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*