La nature humaine

Le travail a été inventé quand il n’était pas né

Michel-Ange "Jugement dernier" (détail), 1536-1541. Chapelle Sixtine, Rome (mur de l'autel). Sourcing image : "Le Monde" article consacré à la publication de la correspondance de l'artiste, fév. 2011 (archives Vert et Plume)

Depuis plusieurs années, il écartait systématiquement de son esprit l’idée de travail. Il ne voulait pas en entendre parler. Bien qu’il ait pendant tout ce temps été inscrit sur la liste des demandeurs d’emploi il s’arrangeait pour n’en décrocher aucun. Son père, avec qui il continuait d’entretenir une relation intime, avait menacé de lui couper les vivres. Pourtant ce n’est pas ce qui le persuada un jour d’accepter un poste dans une grande entreprise. Personne ne sait au juste quelle mouche l’avait piqué.

Il a acheté un costume, une cravate et des souliers noirs

Simon Starling "Work made-ready for Kunsthalle Bern", 1996. Sourcing image : Artpress magazine, nov. 2001 (collection Vert et Plume)

Sur le chemin du bureau il s’arrête dans un café et commande deux croissants qu’il trempe dans son double expresso.
Gagner de l’argent. Il s’assied dans un fauteuil devant un ordinateur. Envoie des messages à longueur de journée. Répond au téléphone pour résoudre les problèmes  posés par des interlocuteurs distants. A la fin du mois il reçoit un salaire. Assez pour vivre et s’acheter les bouquins qui lui plaisent.

Quand la nuit tombe il redevient un corps et parle avec ses mots

Rue du Chemin-de-Croix, il a découvert une librairie ouverte jusqu’à minuit qui fait la part belle à l’art et à l’érotisme. Il faut emprunter un escalier métallique étroit pour accéder au rayon des livres d’art après avoir traversé une pièce réservée à des ouvrages plus conventionnels mais pas tous dépourvus d’intérêt où le nu s’exhibe sur des couvertures de papier glacé grand format.

Arthur Tress “Temps d’orage”, 1995. Photographie noir et blanc. Sourcing image : archives Vert et Plume

Un état d’attente nue

Dès qu’il ouvrit le premier livre d’Arthur Tress, il aima les photos de cet artiste. Il y en avait deux différents qui se complétaient. Il les prit et passa à la caisse. Une jeune femme calcula la remise à laquelle sa carte de fidélité donnait droit. Un garçon tenait ses livres sous le bras en attendant le verdict. Lui demanda comment il allait régler. Sa réponse fusa. Cash. Il aimait prononcer ce mot qui faisait maquignon, lui rappelait son enfance. Les foires aux bestiaux. Il n’avait jamais vu un paysan payer autrement. Comme eux il donnait des claques sur le cul des livres qu’il examinait pour signifier qu’ils lui plaisaient.
Il sortit de sa poche une liasse de billets de 5 euros retenus par une agrafe épaisse. Humecta avec la langue l’extrémité d’un doigt et compta sous leur nez le nombre de billets qui leur revenaient. Il était tenté de négocier une remise supplémentaire. Une des couvertures de Tress était déchirée. Il voulut écarter les mâchoires de la bête, inspecter la dentition, donner une nouvelle claque. Entendre le bruit que fait la paume de la main sur des fesses nues. Mais les livres étaient déjà dans le sac.

Dans sa chambre il caressse ses livres et respire l’odeur du papier

Burne Hogarth « Tarzan of the apes », dessin (années 30-40). Nouvelle édition couleurs édité par The Hamlyn Publishing Group, 1973 (Bibliothèque Vert et Plume)

L’ivresse de la vie physique

Les écrivains et les artistes sont-ils les derniers humains avec suffisamment de temps libre pour se préoccuper d’amour et de sexe ? Des idées lui viennent en lisant les romans des autres. Parfois une bouffée de nostalgie l’enivre. La traduction française d’une phrase de Pasolini, écrite dans la première période de sa vie littéraire. Il était enseignant dans la province du Frioul au nord est de l’Italie : « Il se tenait dans une attitude gracieuse et tendrement ennuyée. » Brève évocation d’une adolescence lointaine. Le Clézio dans son livre « l’Africain » parle de l’ivresse de la vie physique. Emprunter à Pasolini ce morceau de phrase écrit en 1945 parlant de son amour immobile pour le jeune Nisiuti : « …je vivais dans un état d’émerveillement, d’attente nue. »

Repères biographiques des artistes

A gauche : Arthur Tress « Stormy weather-Temps d’orage » (1995. A droite: Burne Hogarth “Le jeune Tarzan lisant dans la cabane de ses parents. Montage Vert et Plume, 2010

Les deux hommes  sont nus et tiennent leurs mains appuyées sur la tête.
Tandis que le premier est accroupi et semble redouter une catastrophe, le second au contraire est bien assis, les jambes écartées, plongé dans la lecture d’un livre qui a appartenu à son père.

Burne Hogarth. 1911-1996. Le plus célèbre dessinateur de Tarzan qu’il a habillé de sa culotte léopard seconde peau et dont il a glorifié la musculature dans le décor d’une jungle inextricable. Créateur de « Drago ».
Michel-Ange Buonarotti
. 1475-1564. Remarqué à l’âge de 15 ans par Laurent le Magnifique à Florence, il réussit à faire passer pour uns statue romaine récemment découverte une sculpture qu’il vient de faire de Cupidon endormi.
Simon Starling.  Artiste plasticien anglais né en 1967.
Arthur Tress
. Photographe américain né en 1940 à Brooklyn.

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