Le corps n’a plus de secret

Mise à jour : 11 06 2013

Les tensions érotiques électrisent l’espace public

Larry Clark « Kids », 1995. Film couleurs, durée : 1h31mn. Sourcing image : archives Vert et Plume

New-York, il a une quinzaine d’années. Les artistes américains continuaient de mener le bal; Dans la continuité du mouvement réaliste et naturaliste qui avait rendu célèbres entre 1850 et 1890 des peintres comme Gustave Courbet et Édouard Manet, des écrivains tels que Émile Zola, Gustave Flaubert et Alphonse Daudet.

Manhattan, avril 1993 – quartier chic de Soho.

Un café sur Prince Street, fréquenté par des hommes et des femmes qui aiment regarder les autres et être vus par eux.
Le matin, tôt. Les gens trempent leur croissant français dans une tasse de café italien.  Ils parlent fort comme savent le faire les Américains.
Eric Fischl, peintre en vogue, est assis seul à une table, les yeux dissimulés derrière des lunettes de soleil. Il attend le journaliste du « Monde » avec qui il a rendez-vous. Le voilà justement qui entre, le repère et vient vers lui. « How are you ? I’m glad to see you, please sit down… » Que vient faire ce Français aux Etats-Unis ? Explorer pour son journal les tendances de la peinture américaine.

INTERVIEW. La conversation entre les deux hommes s’engage. Fischl explique qu’il  ne peint pas directement d’après modèle dans son atelier. Mais d’après des photographies qu’il prend, qu’il entasse et ressort quand il cherche son inspiration. Il vient en France photographier les gens sur les plages. « Je ne pourrais pas le faire ailleurs », dit-il. La conversation prend un tour intéressant.
« En France, explique Eric Fischl, l’espace n’est pas perçu comme dangereux… Aucun danger ne menace celui qui regarde et celui qui est regardé. »
[Sur les plages mais pas uniquement, aux terrasses des cafés, dans les lieux publics en général, les Français adorent observer les autres qui la plupart du temps apprécient aussi de parader. Les jeunes venus des banlieues avec leurs vêtements et chaussures de sport immaculés qui s’installent aux Halles ou descendent les Champs-Elysées en faisant tout ce qu’il faut pour être remarqués. L’espace public donne à chacun le droit d’exister en tant qu’individu, ce qui n’est pas toujours possible dans le cadre familial ou celui du travail.
Sentiment éprouvé mais pas formulé de plaisir corporel ressenti par celui ou celle qui parade.]
« Tandis qu’en Amérique du nord … [où personne ne se regarde, on se demande même,  quand on est Français, s’ils ont remarqué que l’on était là], … l’espace est violent, parcouru de désirs et de réactions…. Les Américains croient qu’une incompatibilité définitive oppose intimité et vie sociale. »

Pour les Américains, le sexe relève d’un comportement antisocial…

Martin Eder « Gewicht / Le poids », 2009. Huile sur toile. Sourcing image : « Artpress » / Trois Berlinois / « Martin Eder, à l’ombre des jeunes filles en pleurs », n°375 (fév.2011). Collection Vert et Plume

Une peinture de théâtre, où de vrais corps évoluent sous nos yeux mais dans une autre dimension.
(d’après l’article de Artpress)

FICTION. Depuis que j’ai vu la fille des maillots de bain Hachème sur la paroi d’un abribus, je ne mange plus, je ne travaille plus, je ne dors plus. Pas celle qui est à genoux en bikini à 20 euros, non, celle qui est debout avec un ampliforme. Et quelles formes ! Un mont de Vénus qui me rappelle celui d’une actrice de Bergman vue à la cinémathèque de Beaubourg, les seins gorgés de lait des vaches Milka, de beaux cheveux noirs si abondants qu’on dirait une crinière, la peau bronzée style Caraïbes et, derrière elle, le ciel bleu, le soleil brûlant et la mer émeraude. Tout ça, il me le faut.
Je décide de prendre ma plus belle plume :
« Cher Monsieur Hachème,
Je souhaite que vous m’envoyiez, etc… Je ne veux pas juste une poupée gonflable, mais un vrai Ampliform qui se plie, que je puisse transporter avec moi, déplier quand j’aurai envie de caresser une femme. Ci-joint un chèque de 40 euros. »
J’ai reçu hier un Ampliform dans une minuscule pochette plastique transparente. Je suis tellement déçu. Ils disent des choses dans la pub qui sont si élojgnées de la réalité.  J’ai fini par essayer l’Ampliform. Pour la culotte, j’ai dû remonter les testicules dans le ventre là où ils étaient avant la puberté, et rabattre la queue entre les cuisses. Pour le sous-tif, c’est pas mal. Il met bien en valeur mes pectoraux. Ils vont en faire une tête mes potes à la piscine !

Depuis longtemps aux Etats-Unis, le sexe est suspect. Il est condamnable

Martin Eder « Nacht / La nuit », 2009. Huile sur toile. Sourcing image : « Artpress » / Trois Berlinois / « Martin Eder, à l’ombre des jeunes filles en pleurs », n°375 (fév.2011). Collection Vert et Plum

Son confesseur lui demanda si elle avait péché, seule ou avec une autre et combien de fois ?

« Les Français sont comme les Américains obsédés par le sexe », poursuit Fischl. « Mais ils l’admettent, ils n’en font pas un drame. »
[La persistance du puritanisme aux Etats-Unis, inspiré par la pratique religieuse, y est pour beaucoup. Par comparaison, la société française, au moins celle des couches sociales favorisées, s’est émancipée de la tutelle morale de l’Eglise, les jeunes catholiques par exemple vont même jusqu’à soutenir l’idée d’un mariage entre personnes du même sexe. Rien à voir avec les intégristes américains.]
Eric Fischl affirme que les Américains sont mal à l’aise avec leur corps. « Ils pensent qu’ils sont à l’intérieur d’un corps [dont ils voudraient pouvoir se débarrasser] et non qu’ils sont ce corps. »

La plage, théâtre de l’intime où chacun[e] est acteur[trice]

DÉFINITION. Intime. adj. (1300). 1°. Qui est profondément intérieur, contenu au plus profond d’un être, lié à son essence, généralement secret. 2°. Qui lie étroitement par ce qu’il y a de plus profond. 3°. Qui est tout à fait privé et généralement tenu caché aux autres. ANT. – Extérieur, ouvert, visible / Superficiel, étranger, public, froid, impersonnel.

« Plage de Pampelonne », vers 1980. Sourcing image : Images du sud « Un carré de sable sur la plage publique » In « The Spirit of Saint-Tropez », texte de Jean Servat. Editions Assouline, 2003. Bibliothèque Vert et Plume, mars 2004

Pampelonne (Saint-Tropez), juin 93.

Eric Fisdhl est arrivé en France. Il a convié le journaliste du « Monde » à le rejoindre sur la plage. Fischl : « Je regarde des gens dont le corps, bien que nu, est complètement social…. La plage est le lieu d’acceptation de la réalité physique de la vie. »
[… sauf de la part des nouveaux adolescents qui paraissent dissimuler l’essentiel de leur corps sous des caleçons si longs parfois qu’ils ressemblent à des pantalons.]
La mer est un prétexte de nudité. [Les années 60 ont connu le succès du naturisme qui était devenu pratique courante sur nombre de plages, celle de Pampelonne en particulier – « Le Gendarme de St.Tropez » avec Louis de Funès (film de Jean Girault, 1964) -.]
La plage en général est une excuse pour un exhibitionnisme calculé :

Eric Fischl « Close up », 1982. Huile sur toile. Sourcing image: catalogue de l’exposition au muse d’art moderne de Louisiana, Danemark (1991). Bibliothèque Vert et Plume

  • Le choix du maillot est  important, une ou deux pièces, rentrant dans les fesses ou les recouvrant, bikini, seins dissimulés ou mis en valeur. Les choix pour la femme sont multiples. Moins fantaisiste pour l’homme : forme culotte chez l’enfant, caleçon long à fleurs des ados, caleçon court près du corps des jeunes hommes, slip Tarzan des tenants de la gymnastique, maillot sous les bras des hommes âgés et bedonnants.
  • La préparation du corps : à l’approche de l’été, hommes et femmes s’inscrivent nombreux dans un centre sportif, pratiquent la musculation accélérée de leur corps qu’ils exposent aussi à des séances préparatoires d’U.V.
  • En 3è position mais également important l’achat des tenues de plage : tee-shirt à la mode que l’ado ne retirera qu’au moment de plonger quand il ne le conservera pas sur lui pour sortir de l’eau le vêtement collé à la peau, comme dans un film porno. Le short de sport, Lacoste pour les classiques, Adidas  pour les banlieues. Les tenues des femmes doivent permettre de se déshabiller rapidement sur la plage, le pantalon est prisé des femmes jeunes et minces qui le font l’air de rien glisser sur leurs jambes, découvrant des fesses rondes et un maillot minuscule qui fait office de petite culotte ou de string.

Le déshabillage des baigneuses et des baigneurs en public serait inconcevable en dehors de la plage. Il s’apparente à une séance de strip-tease, la plupart du temps bâclée, qui peut parfois être drôle.

L’espace pictural déterminé par la plage

Massimo Vitali « Viareggio », sept.1995. Photographie couleurs. Sourcing image : « Un nouveau paysage humain » - Rencontres d’Arles », éditions Actes Sud, 1998. Bibliothèque Vert et Plu

La perte d’identité que l’on observe sur la plage est source de liberté [la plage, lieu d’un défoulement collectif et régénérateur].

Relu « Un nouveau paysage humain ». Chap. « Plages italiennes » (lire la légende au-dessus).
Il est d’abord question de l’espace pictural, un concept qu’il est facile de restituer graphiquement en utilisant la fonction « Bordures et trames » de l’ordinateur [image au-dessous]. Une superposition de  plans horizontaux et figés : la plage au premier plan, puis la ligne d’horizon et l’horizon.
La plage cadre les baigneurs entre mer et ciel.
Il est aussi possible d’isoler sur les photographies des scènes de plage en zoomant dessus pour que d’autres viennent à l’esprit : ainsi les quatre baigneurs à gauche qui jouent à la balle avec des raquettes, une passion italienne.

Changement de décor

Dakar « Vue depuis la piscine de l’hôtel Teranga », 2008. Sourcing image : montage Vert et Plume, automne 2008

Il existe une différence entre la plage au bord de la mer, la vraie plage, et la plage à la montagne, aménagée en bordure d’un lac. Dans la première, soleil, sable et mer sont les 3 éléments essentiels du décor. Dans la seconde viennent s’ajouter les montagnes qui s’imposent au regard et barrent l’horizon dont la ligne n’existe pas. Aucune fuite n’est possible, sauf de marcher pendant 4 heures jusqu’au sommet.

Pire encore, le sable chaud est absent. Le sable est l’élément incontournable de la vraie plage, et sa couleur est le beige pas le noir.
[Robinson, privé de relation sexuelle, s’étend sur la plage, et quand il sent la chaleur du soleil envelopper son corps comme l’auraient fait les bras d’une femme, enfonce son sexe dans le sable où il déverse sa semence].

Les rituels de l’eau

On sort du temps, on s’éloigne des restrictions sociales et domestiques dans un espace perçu comme naturel. Un lieu de sociabilité spontanée.

La nudité [relative, l’exposition du sexe demeure tabou], est un droit qu’il convient de défendre par la pratique.
[Dans nombre de pays orientaux, ce droit n’est en effet pas reconnu].

Elliot Erwitt « Ile de Sylt, Allemagne », 1968. Sourcing image : « Elliott Erwitt, photographies 1946-1988 « , éditions Nathan Image, 1988. Bibliothèque Vert et Plume

Les baigneurs qui investissent la plage se répartissent en groupes distincts qui sont cependant perméables [chacun a la faculté de passer d’un groupe à l’autre selon le moment de la journée]. Ils s’installent sur des territoires distincts :

  • Le bord de l’eau
  • L’arrière de la plage
  • La crique abritée dess regards
  • Le terrain de jeux
  • L’ombre d’un arbre
  • Le coin des chaises longues et parasols
  • Le ponton
  • Les rochers
  • Le bar de la plage
  • La piste de danse en plein air

Karine Laval « Cascais », Portugal (2002. Sourcing image : internet

QUESTION. Les nouveaux adolescents ont-ils, poussés par le street-art issu des banlieues, restauré à leur insu d’anciens codes d’une pudeur que l’on croyait disparue ? Leur style d’habillement sur la plage a-t-il écarté la tentation d’exhibitionnisme (nudisme, cache-sexe ou string, body-building), en escamotant les principales zones érogènes que sont le sexe et les fesses ?  Ce à quoi certains répondent que leur pudeur de parade ne fait que les révéler impudiques

[La pudeur serait alors un comportement hypocrite, une fausse innocence derrière laquelle se cache l’impudique. – Les statistiques vont dans ce sens quand elles révèlent que près d’un garçon, de 14 à 18 ans, sur 4, a vu  au moins 10 films pornographiques dans l’année].

Face à ces garçons amis-amants-admirateurs, les filles s’exposent comme des objets de fantasme et de désir, leurs fesses dénudées à la manière des danseuses du Lido. Elles s’offrent volontiers au regard et leur image impudique circule sur les écrans.
[On revient au pouvoir qu’a la plage d’isoler chaque individu et de l’autoriser à s’exhiber comme si les autres n’existaient pas, l’inimaginable permissivité de la plage lieu de tous les débordements, y compris l’indignation, la colère, la méchanceté et l’esprit de vengeance].

Adieu à la solitude et aux charmes d’une vie sauvage

« Evasion », années 2000. Sourcing image : « Vogue Hommes International », automne-hiver 2006-2007. Collection Vert et Plume

« On ira tous au paradis. »

Les équipements des baigneurs sont de plus en plus lourds et nombreux (fauteuils, parasols, glacières, matelas, serviettes, bouées en forme d’animal géant, jouets, radio portative, boules de pétanque, raquettes et balles, ballons de foot. Comment ne pas être frappé par la ressemblance du baigneur moderne arc-bouté sur la poussette surchargée de son enfant avec la silhouette d’un client poussant son chariot plein à craquer dans le parking d’un supermarché !
Les comportements singuliers disparaissent au profit d’une nouvelle esthétique de groupe.

  • Les enfants se baignent avec leur tee-shirt pour se protéger des rayons « néfastes » du soleil.
  • Hommes et femmes se couvrent le corps de crème protectrice qui a remplacé la graisse à traire d’antan.
  • L’eau est autant sinon plus un danger qu’un plaisir, surtout quand elle est fraîche ou tumultueuse.
  • L’augmentation de la circulation des bateaux à moteur a conduit à parquer les baigneurs dans des enceintes balisées et surveillées.
  • Le maître-nageur musclé qui faisait rêver les jeunes femmes célibataires s’est métamorphosé en garde-chiourme.
  • Les bateaux mange-puces sur les lacs et croque-médues sur les mers nettoient chaque matin les bords de l’eau tandis que de jeunes éboueurs intérimaires débarrassent le sable des papiers, mouchoirs, bouteilles, carton de pizza et autres seringues.

Obscénité du vrai [*] et comportements urbains

Eric Fischl « Sans titre », 1984. Huile sur paier. Sourcing image: catalogue de l’exposition au muse d’art moderne de Louisiana, Danemark (1991). Bibliothèque Vert et Plume

[*] Titre original de l’article de Philippe Dagen consacré à Eric Fischl dans « Le Monde » en août 1993.

DÉFINITION. (Le Robert, 1972) Obscène. Adj. qui révolte, offusque ouvertement la pudeur. Qui présente un caractère très choquant. – Par ext. qui agit, parle d’une façon obscène. ANT. – Chaste, décent, innocent, pudique, pur, prude.

L’obscénité est sujette à controverse. La réaction qu’elle provoque n’engage que celui qui l’éprouve. Le mot  est souvent brandie par les puritains / réactionnaires à l’encontre d’artistes dont ils jugent le travail contraire au bon goût ou à la morale.

Dans l’espace réservé de la plage, on pourrait qualifier d’obscènes les comportements ordinaires d’un individu qui impose aux autres une intimité qu’il devrait par définition garder secrète.  3 exemples :

  • Les enlacements prolongés qui sont clairement des préludes à l’amour physique
  • L’exposition sans vergogne des chairs tombantes, des masses molles et inertes, des vergetures, plis et des replis en cascade…
  • Les appels téléphoniques pour exposer à voix haute des querelles familiales ou des ennuis de santé.
  • etc…

L’homme moderne s’accoutume à ce qui s’apparente plutôt à de la pornographie = introduction de la vulgarité dans ce qui était beau à l’origine.

Plus intéressant encore : les comportements urbains se sont étendus jusqu’aux limites de la mer dont on peut dire sans grand risque de se tromper qu’elle disparaîtra un jour ou l’autre derrière un écran de résidences hôtelières, restaurants, parasols, matelas et pistes de danse avec sono. A la manière des Pyramides de Gizeh derrière les immeubles du Caire.

A propos des Américains

En 1993 le peintre Eric Fischl dénonçait l’attitude des Américains à l’égard du sexe. Dans « Le Monde » du 25 08 2011, Pascal Bruckner (écrivant à propos des démêlées judiciaires de D.S.K. à New-York) n’est pas plus tendre avec eux : « Aux Etats-Unis, la sexualité est le biais par lequel chaque citoyen devient potentiellement la propriété des autres. La vie privée disparaît. L’impératif de transparence conduit au triomphe de l’hypocrisie et à la surveillance tous par chacun. »

Flash infos artistes

Larry Clark. Voir articles du blog dans « Recherche ».

Martin Eder. Né en 1968 à Augsburg (Allemagne). Installé à Berlin.

Eric Fischl. Né à New-York en 1948. Première toile réaliste en 1979.

Tseng Kwong Chi « Portrait d’Éric Fischl », vers 1989. Sourcing image : Uomo-Vogue spécial New-York, vers 1989 (archives Vert et Plume)

Tseng Kwong Chi. 1950-1990. Photographe américain d’origine chinoise. A fait des milliers de photographies du peintre Keith Haring en train de peindre ses immenses fresques murales. Une série d’autoportraits sur le thème « East meets West ».

Karine Laval. Lire Chacun sa bulle.

Massimo Vitali. Né en 1944 à Cöme (Italie du nord). Etudes de photographie à Londres. Rencontre importante avec Simon Guttmann fondateur de l’agence « Report ».Fin 70, travaille comme cameraman de cinéma et publicité.

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