La fin de l’année scolaire

J’ai fait le tri des derniers dossiers. Jeté dans une poubelle tous les documents que j’avais conservés depuis plusieurs années, qui n’intéressaient personne d’autre que moi. J’ai jeté beaucoup de photos de mes premières expériences. Je ne me souvenais plus avoir été si jeune…

Dan Eldon « Deziree Safari », photomontage (extrait de « The journey is the destination », journal de voyage en Tanzanie. Dan Eldon (1970-1993) était le fils d’un couple anglais installé en 1977 à Nairobi (Kenya

Dan Eldon « Deziree Safari », photomontage (extrait de « The journey is the destination », journal de voyage en Tanzanie. Dan Eldon (1970-1993) était le fils d’un couple anglais installé en 1977 à Nairobi (Kenya

 

… J’ai effacé le contenu de ma messagerie que personne ne lirait de toutes façons. Sur la table ronde qui me servait lors des réunions, j’avais posé une valise dans laquelle je jetais pêle-mêle les papiers que j’avais l’intention de conserver encore. Avant sans doute de les détruire eux aussi.

Tout à coup je me suis remémoré la fin de l’année scolaire au collège de T***. La lumière du soleil pénétrait par les hautes fenêtres ouvertes de l’étude. Le couvercle de mon pupitre était relevé et j’ôtais les punaises qui retenaient sur la face intérieure la grande feuille de papier buvard que j’avais fixée en début d’année pour coller dessus l’emploi du temps puis des images, des citations d’auteurs français ou latins et des dessins. Entre les élèves, c’était à celui qui réalisait la plus belle déco. Quand le surveillant passait dans les allées, il jetait un coup d’œil pour s’assurer que nous n’avions pas utilisé des images ou employé des mots proscrits.

 

 Installation de Franko B, 2008. L’artiste, originaire de Milan, vit et travaille à Londres depuis 1979

Franko B, installation (2008). L’artiste, originaire de Milan, vit et travaille à Londres depuis 1979

… Je mettais de côté les livres de classe que je rapporterais plus tard à l’économe qui créditerait mon compte d’une valeur variable selon leur état. Nous prenions grand soin des dictionnaires de latin et de grec qui valaient cher et de toute évidence ne nous serviraient à rien en dehors du collège. Dans mon cartable je rangeais mes affaires personnelles. Je prenais soin du Petit Larousse illustré qui était mon ouvrage préféré, celui que je parcourais plusieurs fois par jour.

L’atmosphère dans l’étude était à la fois joyeuse et mélancolique. Certains camarades nous quittaient en disant qu’ils ne reviendraient pas l’année suivante. Il y avait ceux, dont je faisais partie, qui allaient passer de l’étude des petits à celle des grands. Ceux qui redoublaient et qu’on allait laisser définitivement derrière nous. Je posais des questions au sujet des nouveaux professeurs que j’aurais à la rentrée. Certains avaient la réputation d’être sévères. Je redoutais déjà leur jugement. Ils avaient tous un surnom, ce qui par contre m’amusait et les rendait d’un coup plus humains.
Je quittais le collège à vélo, mon cartable attaché sur le porte-bagages avec des tendeurs. La perspective des « grandes vacances » comme nous les appelions alors occupait déjà mon esprit.
Avec ma mère et mes frères, nous passions tout l’été dans le golfe de Saint-Tropez. Je retrouvais chaque année les mêmes amis, très différents de mes camarades de collège. Un autre monde empreint d’une grande liberté, baigné de soleil et enchanté par le crissement incessant des cigales. J’avais le sentiment qu’elles me faisaient la fête. En montagne il n’y avait que des choucas qui tournent au-dessus de nos têtes en émettant des cris menaçants comme s’ils voulaient que nous nous en allions. Là-bas c’était tout le contraire. Et puis il y avait la mer et la plage où nous passions le plus clair de notre temps. Nous étions comme des sauvages, pieds nus vêtus seulement d’un maillot de bain du matin jusqu’au soir, la peau noircie par le soleil, les cheveux décolorés par le sel, la plante des pieds recouverte de corne.

 

Michael Clegg & Martin Guttmann « The Financiers » (1987) – image ext. du livre “The masculine masquerade, masculinity and representation” (exposition au MIT List Visual Art Center, Cambridge USA – 1995); Ces 2 artistes sont nés en 1957, le premier à Dublin, le second à Jérusalem. Travaillent à New York, Berlin et Vienne

Michael Clegg & Martin Guttmann « The Financiers » (1987) – image ext. du livre “The masculine masquerade, masculinity and representation” (exposition au MIT List Visual Art Center, Cambridge USA – 1995); Ces 2 artistes sont nés en 1957, le premier à Dublin, le second à Jérusalem. Travaillent à New York, Berlin et Vienne

Au moment de refermer la porte de mon bureau parisien j’ai jeté un dernier coup d’œil à l’intérieur. Il ne ressemblait à rien, ne me faisait penser à rien. De jeunes collègues, garçons et filles, fêtaient un anniversaire dans l’open-space. Ils m’invitèrent à boire un verre de vin champagnisé et parfumé à la fraise.

Je n’ai croisé personne que je connaissais dans l’escalier, j’ai dit au revoir aux hôtesses de la réception qui ne m’ont sans doute pas reconnu, et je me suis retrouvé sur le trottoir dans la rue avec ma petite valise à roulettes. Je suis parti sans me retourner.

« Le Cri des Nègres », organe mensuel des travailleurs nègres (1937-1936), fondé par Lamine Senghor. Tirailleur dans l’armée française durant la 1ère guerre. Il mourut en France de la tuberculose fin 1927 - image reproduite dans le n° spécial de Gradhiva, anthropologues des arts (revue fondée par Jean Jamin et Michel Leiris, l’auteur de « L’Afrique Fantôme »), à l’occasion de l’exposition « Présence Africaine » au Musée du Quai Branly, fin 2009

J’ai remarqué une femme assise par terre, le dos appuyé contre la façade de l’immeuble, les jambes allongées devant elle légèrement écartées. Le plus curieux était ces gros livres renversés sur ses cuisses. Elle en tenait un grand ouvert dans les mains et paraissait absorbée par sa lecture. Je m’arrêtais un instant pour déchiffrer les titres de tous ces ouvrages : « Civilisations africaines », « Histoire politique de l’Afrique depuis les indépendances », « Economie de l’Afrique », « Vendre aux pauvres ».

La femme avait des cheveux blonds très longs qui dissimulaient une bonne partie du visage.
Je me suis penché vers elle pour attirer son attention et lui ai demandé depuis quand était-elle là ?
« Trente huit ans », me répondit-elle.
« Vous lisez beaucoup de livres sur l’Afrique, vous devez être une experte ? »
« Oui, ou du moins j’essaie de le devenir. Je ne suis encore jamais allée en Afrique. Noire je veux dire, je ne connais que l’Afrique du nord. »
Je me suis accroupi, j’ai ouvert ma valise sur le trottoir, pris tous les dossiers qu’elle contenait.
« Tenez, lui ai-je dit, ils vous reviennent, prenez-en soin. »
Elle a levé la tête dans ma direction, elle a esquissé un vague sourire.
Ma valise était si légère quand je me suis relevé, je l’ai prise par la poignée avec le petit doigt, un sourire aux lèvres. Les passants se pressaient autour de moi, les voitures klaxonnaient. J’étais déjà un autre homme sans pour autant savoir ce que j’allais devenir.

« L’ouvrier nègre », revue internationale des ouvriers nègre, était dirigé par le communiste américain James Ford ? Publiée entre les deux guerres, à Hambourg puis à Moscou - image reproduite dans le n° spécial de Gradhiva, anthropologues des arts (revue fondée par Jean Jamin et Michel Leiris, l’auteur de « L’Afrique Fantôme »), à l’occasion de l’exposition « Présence Africaine » au Musée du Quai Branly, fin 2009

« L’ouvrier nègre », revue internationale des ouvriers nègre, était dirigé par le communiste américain James Ford ? Publiée entre les deux guerres, à Hambourg puis à Moscou – image reproduite dans le n° spécial de Gradhiva, anthropologues des arts (revue fondée par Jean Jamin et Michel Leiris, l’auteur de « L’Afrique Fantôme »), à l’occasion de l’exposition « Présence Africaine » au Musée du Quai Branly, fin 2009

Flash infos artiste & politique

1. L’histoire des mouvements politiques noirs dans l’entre-deux-guerres est passionnante. Inutile d’en chercher la trace dans les manuels scolaires. En France, les Noirs n’existent pas en tant que tels, ce sont des citoyens comme les autres, leur histoire se confond avec celle des Blancs. Vieux débat entre défenseurs d’une identité et partisans de l’assimilation. Les choses changent depuis peu et les chercheurs attachés au Quai Branly tentent de rattraper le retard pris sur leurs collègues américains. La période comprise entre 1920 et 1930, est le moment-clé de l’Atlantique Noir, nous expliquent-ils. Des échanges intenses se développent entre l’Amérique, les Antilles, l’Afrique et l’Europe, suscités par le renforcement de la ségrégation aux Etats-Unis et la revendication d’une plus grande égalité des droits à l’intérieur des Empires coloniaux. C’est la naissance d’un militantisme panafricain qui va tenter de s’organiser en partis politiques et en syndicats, les uns et les autres malheureusement voués à l’échec. Il s’exprimera aussi à travers des journaux dont celui de Lamine Senghor qui avait créé en 1926 le Comité de Défense de la Race Nègre. Le premier numéro de « La Voix des Nègres » contenait un appel à tous les nègres et les humanitaires du monde. Lamine Senghor proposait de créer à Paris des institutions nègres (musée, bibliothèque, revue, foyer…)

2. Les raisons d’un échec.  Faute de moyens, d’unité et de témérité, les intellectuels engagés dans la revendication d’une identité noire à cette époque ne réussirent pas à trouver de base populaire suffisante pour asseoir leurs idées politiques. En France, les Noirs étaient trop peu nombreux et les ouvriers noirs qui travaillaient sur les navires et dans les ports étaient noyautés par le parti communiste qui n’entendait pas laisser la place à un parti et un syndicat concurrents. En Afrique, l’administration coloniale réprimait la divulgation de leurs thèses. Des exemplaires du « Cri des Nègres » furent acheminés clandestinement par des marins, mais les masses n’étaient jamais touchées. En définitive, le mouvement demeura celui d’une élite (concept de la négritude) sans base militante et sans perspective électorale.

Voyage du Président français à Dakar le 25 juillet 2007. (Photo parue dans le journal « Le Monde » de la voiture présidentielle de son hôte, le Docteur Abdoulaye Wade). A cette occasion, Nicolas Sarkoey a prononcé devant la Parlement sénégalais son fameux « Discours de Dakar »

Voyage du Président français à Dakar le 25 juillet 2007. (Photo parue dans le journal « Le Monde » de la voiture présidentielle de son hôte, le Docteur Abdoulaye Wade). A cette occasion, Nicolas Sarkozy a prononcé devant la Parlement sénégalais son fameux « Discours de Dakar »

C’est désormais un lieu commun de dénoncer les méfaits du colonialisme. La lecture des recherches récentes rend compte d’une réalité infiniment plus complexe et intéressante. De l’histoire des ouvriers et des employés noirs durant  l’entre-deux-guerres, je retiens qu’ils ont été sciemment tenus, par le parti colonial et l’administration tant en métropole que sur le continent, à l’écart des évolutions du monde moderne et dans l’acceptation résignée de leur condition. A l’inverse, les élites ont été protégées, manipulées par le sort enviable qui leur était effectivement réservé. Pendant le même temps, les ouvriers français s’organisaient et faisaient triompher leurs revendications, une première fois en 1936 et une seconde fois 10 ans plus tard. De ce maintien du peuple noir dans l’ignorance et la résignation, de cette duperie qui perdure avec les nouvelles élites, l’Afrique ne s’est pas encore sortie.

3. Dan Eldon.  Jeune garçon puis adolescent extraverti, Dan Eldon avait aimé l’aventure et les voyages au point de devenir à vingt ans photojournaliste. Reporter en Somalie au pire moment de l’intervention américaine, il meurt un jour de colère populaire, massacré par la foule. Sa vie et sa mort illustrent l’ambiguïté persistante des rapports entre les différents groupes de populations où que ce soit dans le monde (Noirs et Blancs en Afrique), leur redoutable fragilité, et d’une manière encore plus générale les limites de l’aventure.

 

 

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