La fabrique des icônes

« J’ai le goût, le besoin de me relier à tous les âges de ma vie, passée ou à venir. De mon enfance à aujourd’hui je ne vois pas ces fameuses étapes que tout homme traverse, reniant et oubliant chaque fois l’âge d’avant… Ce qui favorise ma circulation vers l’enfance, c’est que tout ce que j’aime, que je fais, continuerai à faire, je l’ai choisi dès le commencement. »
Tony Duvert (cité par Gilles Sebhan « Tony Duvert, – L’enfant silencieux », 2010. Source : bibliothèque Vert et Plume.

« J’étais insoucieux de tous les équipages »

Cartes de l’exposition « Rimbaudmania. Au centre : couverture d’une édition illustrée du Bateau ivre. Les poèmes de Rimbaud ont inspiré de nombreux artistes (Fernand Léger, Picasso, Sonia Delaunay, Giacometti)

Cartes de l’exposition « Rimbaudmania. Au centre : couverture d’une édition illustrée du Bateau ivre. Les poèmes de Rimbaud ont inspiré de nombreux artistes (Fernand Léger, Picasso, Sonia Delaunay, Giacometti)

Lire lentement Le Bateau Ivre, à haute voix.

Article mis à jour le : 5 juillet 2011.
Le visage de Rimbaud continue de fasciner tant de personnes à travers le monde qu’il est pareil à une image pieuse reproduite sur les supports les plus variés. Saint Rimbaud est aussi devenu le patron des gays qu’un artiste a présenté le torse nu et musculeux entre David de Michel Ange et acteur porno. Embrasser Rimbaud le matin sur les lèvres fait disparaître les maux de tête et dormir avec le visage de Rimbaud sous l’oreiller évite de se relever pendant la nuit.
Exposition « Rimbaudmania, éternité d’une icône », Paris de mai à août 2010, Charleville-Mézières (« cette inqualifiable contrée ardennaise ») de sept.à déc. 2010).

« Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots »

Jean-Louis Forain, lavis de brun « Arthur Rimbaud » (vers 1872, Arthur aurait 18 ans). Image reproduite dans le journal « Le Monde » en fév.2007. Ce portrait était connu des amateurs de Forain mais pas de ceux de Rimbaud ! Source : archives Vert et Plume

Jean-Louis Forain, lavis de brun « Arthur Rimbaud » (vers 1872, Arthur aurait 18 ans). Image reproduite dans le journal « Le Monde » en fév.2007. Ce portrait était connu des amateurs de Forain mais pas de ceux de Rimbaud ! Source : archives Vert et Plume

« Il avait l’œil bleu et les cheveux en désordre » réussit à dire Jean-Louis Forain sur le tard en parlant de Rimbaud qu’il avait connu à 20 ans.

Les représentations de Rimbaud par des peintres ont forcément été réalisées après coup sans que l’on sache vraiment dans quel délai ni dans quelle mesure elles sont fidèles à leur sujet. Elles se rapportent à la période traditionnelle de révolte de l’adolescence. Les cheveux sont longs et mal peignés, les vêtements ne sont plus imposés par les parents ou l’école, on fume et on boit beaucoup d’alcool, on se couche tard et les réveils sont difficiles. Tout ceci se lit dans le portrait de Forain.
A l’inverse les photographies de Rimbaud sont datées et fidèles à la réalité mais elles ne montrent que le pré-adolescent. Après plus rien sauf des images floues d’un Rimbaud adulte. De sorte qu’il est impossible de croiser images peintes et photographies. A chaque âge Rimbaud apparaît sous de nouveaux traits. Ainsi entend-t-on souvent dire à propos de n’importe qui : « Ah, si je n’avais pas su que c’était lui, je ne l’aurais pas reconnu ! »

Etienne Carjat, photographie d’Arthur Rimbaud, oct. 1871. Arthur a 17 ans. Les premiers textes que l’on a de lui ont été écrits quand il avait env.10 ans et un premier dessin intitulé « Navigation » quand il avait env.14 ans.

Étienne Carjat, photographie d’Arthur Rimbaud, oct. 1871. Arthur a 17 ans. Les premiers textes que l’on a de lui ont été écrits quand il avait env.10 ans et un premier dessin intitulé « Navigation » quand il avait env.14 ans.

Paul Verlaine son ami parle d’un « visage parfaitement ovale d’ange en exil »

RÉCIT DE LA VISITE. Il était venu voir cette expo parce qu’il est comme tout le monde fasciné par le personnage d’Arthur Rimbaud mais ce n’est pas tant le physique du poète qui l’attire que sa pensée subversive, son rejet profond d’une société désespérément bourgeoise, cette façon qu’il a eu de vivre avec rien tirant le diable par la queue, réussissant à ne pas être servile à ne pas renoncer à celui qu’il était justement depuis le plus jeune âge. Pas commode, Arthur Rimbaud, un caractère de cochon, clairvoyant quand les autres sont aveugles, intransigeant et bien sûr solitaire.
En même temps qu’il songe en visitant l’expo à ce qu’a été la vie du poète toutes ces paroles et ces images sur Rimbaud le gênent, pourquoi tant parler de lui au lieu de lire et relire ses textes au point de s’en imprégner comme d’un parfum à vous tourner la tête.
« Véritable dieu de la puberté comme il en manquait à toutes les mythologies », écrivait André Breton. L’exposition de Paris installée dans un sous-sol de la Galerie des bibliothèques fait penser à une crypte où les reliques du saint sont pieusement conservées, des enregistrements de ses poèmes permettent d’entendre les mots de Rimbaud d’une manière qui n’est pas forcément la nôtre.

Définition. Icône. n.f. Peinture religieuse exécutée sur un panneau de bois. Icônes byzantines, russes. Par ext. image faisant l’objet d’une vénération, un respect religieux fait d’adoration et de crainte. Rimbaud, à la fois ange et démon. La possession d’une icône est souvent empreinte de superstition.

« Je sais les cieux crevant en éclairs et les trombes »

Damien Cuypers, illustrations du « Bateau ivre », éditions courtes et longues (Paris, 2010). Source : bibliothèque Vert et Plume

Damien Cuypers, illustrations du « Bateau ivre », éditions courtes et longues (Paris, 2010). Source : bibliothèque Vert et Plume

A bas l’Empire !

1871, le second Empire a été emporté par la défaite militaire contre les Allemands qui assiégent Paris, proclament à Versailles dans la galerie des Glaces la naissance de leur propre empire et imposent aux Français de leur céder l’Alsace et une partie de la Lorraine. Arthur a 17 ans. Cette année-là il écrit « Le bateau ivre ».

« Tarzan et les aventuriers », couverture de l’album n°17 édité par Hachette en 1951. Source : bibliothèque Vert et Plume

« Tarzan et les aventuriers », couverture de l’album n°17 édité par Hachette en 1951. Source : bibliothèque Vert et Plume

« La race maudite a tout couvert ! »

« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. »

Arthur Rimbaud « Le bateau ivre », 1ère strophe (ext. « Œuvre-vie » par Alain Borer, éditions Arléa (1991). Source : bibliothèque Vert et Plume.

« Je reviendrai…, avec la peau sombre, l’œil furieux… »

Harar, Rimbaud House « Permanent museum » (Harar, cultural guide – Shama books et ambassade de France en Ethiopie, 2007). Source: bibliothèque Vert et Plume, 2008

Harar, Rimbaud House « Permanent museum » (Harar, cultural guide – Shama books et ambassade de France en Ethiopie, 2007). Source: bibliothèque Vert et Plume, 2008

« Les hommes asservis à leur condition d’hommes. »

« Je reviendrai avec des membres de fer, la peau sombre, l’œil furieux : sur mon masque, on me jugera d’une race forte. J’aurai de l’or : je serai oisif et brutal. Les femmes soignent ces féroces infirmes retour des pays chauds.
Arthur Rimbaud « Une saison en enfer – Mauvais sang », 1873 (Collection Arléa poche, 1997 – fac-similé de l’édition originale. Source : bibliothèque Vert et Plume)

Il note sur son carnet: Arthur a 19 ans.
Il se demande si cette prophétie de Rimbaud sur lui-même n’était pas le signe qu’il maîtrisait totalement sa vie, que son départ était une forme de suicide parce qu’il se rendait bien compte qu’il ne pourrait pas supporter plus longtemps la société des hommes. Tout était là d’emblée dans le garçon qui écrivait en 1869 (Arthur avait 15 ans) dans son poème latin « Jugurtha » : « Mieux vaut se taire. »

« Je serai mêlé aux affaires politiques. »

Montage Vert et Plume : en haut : collage d’Erró. En bas : voyage de François Fillon, premier ministre français en Chine le 21 déc2009 à Pékin pour célébrer le commencement des travaux d’une centrale nucléaire. Image publiée par le journal « Le Monde »

Montage Vert et Plume : en haut : Erró, collage « La Bandiera Rossa / Le Drapeau Rouge », collage – 1973. En bas : voyage de François Fillon, premier ministre français en Chine le 21 déc2009 à Pékin pour célébrer le commencement des travaux d’une centrale nucléaire. Image publiée par le journal « Le Monde »

Vive la République !

« Je serai mêlé au affaires politiques. Sauvé.
Maintenant je suis maudit, j’ai horreur de la patrie. Le meilleur, c’est un sommeil bien ivre, sur la grève. »

Arthur Rimbaud « Une saison en enfer – Mauvais sang », 1873  (Collection Arléa poche, 1997 – fac-similé de l’édition originale. Source : bibliothèque Vert et Plume)

« On ne part pas. »

Norbert Bisky (de gauche à droite) « Radio FM », 2009 / « Bailout », 2008-2010 / « Wag », 2010. Galerie Charlotte Moser, exposition mai-juillet 2010, Genève / quartier des Bains. Photo Vert et Plume, mai 2010

Norbert Bisky (de gauche à droite) « Radio FM », 2009 / « Bailout », 2008-2010 / « Wag », 2010. Galerie Charlotte Moser, exposition mai-juillet 2010, Genève / quartier des Bains. Photo Vert et Plume, mai 2010

Saint Bisky, veillez sur nous !

« On ne part pas – Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mes côtés, dès l’âge de raison – qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne.
La dernière innocence et la dernière timidité. C’est dit. Ne pas porter au monde mes dégoûts et mes trahisons.
Allons ! La marche, le fardeau, le désert, l’ennui et la colère. »

Arthur Rimbaud « Une saison en enfer » – Mauvais sang », 1873  (Collection Arléa poche, 1997 – fac-similé de l’édition originale. Source : bibliothèque Vert et Plume)

Norbert Bisky « Sauvetage », 2008-2010 (peinture à l’huile). Galerie Charlotte Moser, exposition mai-juillet 2010, Genève / quartier des Bains. Photo Vert et Plume, mai 2010

Norbert Bisky « Sauvetage », 2008-2010 (peinture à l’huile). Galerie Charlotte Moser, exposition mai-juillet 2010, Genève / quartier des Bains. Photo Vert et Plume, mai 2010

Saint Rimbaud, ayez pitié de nous !

« A qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ? Quelle sainte image attaque-t-on ? Quels cœurs briserai-je ? Quels mensonges tenir ? – Dans quel sang marcherai-je ? »
Arthur Rimbaud « Une saison en enfer » – Mauvais sang », 1873  (Collection Arléa poche, 1997 – fac-similé de l’édition originale. Source : bibliothèque Vert et Plume)

Flash infos artistes

1. Norbert Bisky. Né en 1970 à Leipzig (ancienne Allemagne de l’est). Vit et travaille à Berlin. Ses parents étaient des communistes convaincus. Il a grandi avec les chants populaires, les uniformes et les drapeaux rouges. Ses peintures en gardent la mémoire visuelle. Il mêle iconographie chrétienne, sujets classiques de l’art, culture gay et images d’actualité-catastrophe. Ses personnages ne sont plus aussi fiers qu’il y a quelques années, ils ressemblent désormais davantage à des survivants.
2. Damien Cuypers. Vit et travaille à Paris.
Lire et au sujet de l’artiste et visionner ses illustrations d’une ancienne chanson « Le trou de mon quai » : http://www.gonefishing.fr/article-a-surveiller-damien-cuypers-47423922.html
3. Erró. En travaux

Erro « La Bandiera Rossa / Le Drapeau Rouge », collage – 1973. Exposition Erró, 50 ans de collages – Centre Pompidou , fév.mai 2010. Source : bibliothèque Vert et Plume

Erró « La Bandiera Rossa / Le Drapeau Rouge », collage – 1973. Exposition Erró, 50 ans de collages – Centre Pompidou , fév.mai 2010. Source : bibliothèque Vert et Plume

Travailleuses, travailleurs, priez pour nous !

4. Jean-Louis Forain (1852-1931). Sa brève relation avec Verlaine et Rimbaud.

Jean-Louis Forain, crayon, encre de Chine et lavis sur papier « Sur les pas de Verlaine. La promenade du voyou à la campagne (vers 1873). Un couple de faubouriens devant les fortifications de Paris. Ex^position Forain à la Fondation de l’Hermitage, Lausanne (oct.1995-janv.1996). Source : bibliothèque Vert et Plume

Jean-Louis Forain, crayon, encre de Chine et lavis sur papier « Sur les pas de Verlaine. La promenade du voyou à la campagne » (vers 1873). Devant les fortifications de Paris. Exposition Forain à la Fondation de l’Hermitage, Lausanne (oct.1995-janv.1996). Source : bibliothèque Vert et Plume

Durant les années 1871-1873 Jean-Louis Forain a été très proche de Verlaine et de son ami Rimbaud qui l’appelaient « Gavroche ». Forain avait 2 ans de plus qu’Arthur avec qui il partagea pendant 2 mois un logement dans un galetas de la rue Campagne-Première. « La vie avec Rimbaud, aurait dit plus tard Forain, était impossible parce qu’il buvait de l’absinthe et de formidable façon. » Ils menaient tous les trois une vie de bohème et étaient sans argent. Devenu célèbre et reçu dans le grand monde, marié, père d’un garçon, possédant une belle maison à la campagne en plus de son appartement à Paris, devenu très catholique, allant en pèlerinage à Lourdes, Forain ne tenait pas à ce qu’on évoquât cette époque où il avait été comme Arthur l’ami intime de Verlaine qui appelait Forain sa « chatte brune… très douce » et Rimbaud sa « chatte blonde… féroce. » (propos rapportés par la femme de Paul Verlaine). On se demande si un jour l’histoire de ces trois-là pourra être réécrite.
Forain serait le prototype ordinaire de l’homme qui oublie et surtout renie l’âge d’avant à chaque nouvelle étape de la vie.
5. Arthur Rimbaud. Tous les portraits de Rimbaud figurent dans le livre de Jean-Jacques Lefrère « Face à Rimbaud » paru en 2006 aux éditions Phébus, à l’exception du lavis de Forain qui n’était pas encore connu.
Lire aussi : Mandrake ou Rimbaud ?

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