La distinction

Assis devant un paysage anglais sous un ciel d’Afrique où des nuages cotonneux  s’installent pour la nuit dans un immense ciel bleu. Au sol, l’obscurité déjà trop grande m’interdit de décrire avec précision ce coin de la campagne kenyanne  non loin de Nairobi. Demain, quand il fera jour, je prendrai des photos avant de partir.

Jean Dunand « Sénégal et Cameroun », panneau en laque argent (1931). Décoration du salon de repos du Palais Permanent des Colonies lors de l’exposition de 1931 (Léon Jaussely & Laparde, architectes). Sourcing image : n° spécial de L’ILLUSTRATION » daté 22 08 1931 (collection Vert et Plume) TEXT

SUITE.   Ce sont les oiseaux que j’entends et la télévision qui rapporte les dernières péripéties du Dakar, un rallye automobile qui semble passionner les Anglo-saxons autant que les Français naguère.

En me promenant à l’intérieur de l’hôtel qui date de l’époque coloniale, je devine à quel point les colons et les soldats anglais qui vivaient ici devaient se sentir importants. Installés dans ce décor tellement british qu’ils n’auraient pu s’offrir dans leur propre pays. Et ces  immenses parcelles du paysage naturel qu’ils s’étaient appropriées et avaient trasformées au point de se sentir comme chez eux sur le continent africain : pelouses, bosquets, fleurs, sentiers, ruisseau, rien ne manquait. Ils devaient éprouver un curieux sentiment de sérénité et de puissance m^lées. Fierté aussi d’avoir réussi à domestiqué, plus que les hommes, la nature elle-même qu’ils avaient trouvée si sauvage à leur arrivée.

Le besoin de paraître est toujours aussi fort aujourd’hui. Les Kenyans de la classe moyenne supérieure et de la classe dirigeante éprouvent à leur tour le besoin de se distinguer de ceux qui sont demeurés en bas de l’échelle. Ils s’habillent, parlent, se déplacent d’une toute autre manière qu’eux, avec lesquels ils ne sauraient être confondus.

Après tout n’est-ce pas une part importante, même si elle est superficielle, de ce que l’on nomme civilisation ? Les bonnes manières, l’habillement et l’accent. En un mot la distinction, titre du livre de Bourdieu que j’avais le plus aimé lire. Mieux encore qu’en Europe où les individus essaient, autant que faire se peut, de se ressembler, on sent ici un énorme besoin inverse de différenciation. Paraître, montrer que l’on a réussi à s’en sortir, et assez arrogant pour signifier que l’on a pas l’intention de redescendre les échelons. L’égalité entre les citoyens ou mieux, la justice, ce sera pour demain [*].

Kenya, janv. 2004.

Thomas Huber « Bei Tag / De jour », 1984. Peinture sur toile. Sourcing image : « Mesdames et Messsieurs », Conférences 1982-2010. Éd. Mamco Genève, 2012 (bibliothèque Vert et Plume)

« Un monde d’images où l’imagination et la réflexion se superposent. »
Source : introduction au livre de Huber cité au-dessus.

[*] Réfléchir au retour du modèle inégalitaire partout dans le monde, sous la pression de ces nouvelles classes bourgeoises des pays émergents, face à une Europe divisée, qui n’a plus de certitudes. Sous la pression d’un autre côté des ultra-conservateurs américains. Ce que les Européens continuent d’appeler « crise » pourrait masquer ne incapacité à reconquérir par leur intelligence et leur travail le pouvoir qu’ils avaient acquis autrefois avec l’aide des armes.
Revisiter le vieil adage : « Bien mal acquis ne profite jamais ».

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Jean Dunand.  1877-1942. Artisan de talent, créateur de décors et motifs en laque et coquille d’œuf, devenu artiste dira la presse, après son travail de décoration du Palais permanent des Colonies lors de l’Exposition Coloniale de 1931.  Lire :

http://www.jean-dunand.org/biographie7.htm

Exposition Coloniale de 1931.   Destinée à présenter aux Français d’alors qui voyageaient peu à l’étranger, mais aussi à l’ensemble des Européens puisqu’il existait des pavillons d’autres pays (comme la Hollande, en 1931), le travail réalisé dans les pays des différents empires. L’exposition de 1931 marquait un tournant : après le temps des explorations, puis de la conquête (la « pacification », disait-on), était venu celui de la mise en valeur économique.

En haut, à gauche et à droite : masques de l’ex-Dahomey / Bénin et de la Côte d’Ivoire, ce dernier en bois de « mé ». Au centre, masque de danse de la régiion de Bandiagara (ex-Soudan – Mali). En bas, deux masques du Bénin. Sourcing image : galerie du pavillon de l’A.O.F., exposition coloniale de 1931. N° spécila de « L’Illustration daté 22 août 1931 (collection Vert et Plume)

Mais pas seulement puisqu’en 1931 les arts, d’abord appelés « indigènes » étaient particulièrement mis en valeur. « Arts nègres » pour l’Afrique, avec les masques (voir image). Et mise en valeur des richesses intellectuelles et architecturales de l’Extrême-Orient avec une mise en scène féérique du temple d’Angkor-Vat illuminé la nuit par les faisceaux des projecteurs.

Fini le temps des exhibitions (expo. 2011 au quai Branly), avec mise en scène de la « vie primitive » des Africains, qui n’excitaient plus la curiosité du public mais seulement sa pitié. On avait construit de vrais pavillons dédiés à un ou plusieurs pays, construits dans le style architectural local. A l’intérieur, une présentation muséale de l’histoire de la colonisation, de la mise en valeur du territoire avec photos et graphiques à l’appui.

Léon Jaussely.  Architecte et urbaniste français. 1875-1932.

Thomas Huber. Artiste peintre suisse né en 1955 à Zürich. Vit entre la Suisse et l’Allemagne. « L’œuvre de Thomas Huber repose sur l’idée que le monde est entièrement représentable. Une idée qui s’énonce partie par partie dans sa peinture sous forme de figures et de symboles que l’artiste commente dans des conférences inséparables de l’acte pictural. » (source : site du Mamco-Genève)

Albert Laprade.  1883-1978. Architecte français. Concepteur avec Léon Jaussely du Palais permanent des Colonies.

Palais permanent des Colonies. 1931. Devenu le Palais de la Porte Dorée, transformé, après la création du musée du Quai Branly, en Cité nationale de l’histoire de l’immigration. Un site à la rentabilité réputée précaire, dont on entend peu parler.

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