La démarche créatrice

Sur les pas des pionniers

À GAUCHE:: Jasper Johns « Memory piece » (Frank O’Hara, 1961-70). Bois, metal sculpté, plomb, cuivre, sable. À DROITE:: Marcel Duchamp « Torture morte », 1952. Plâtre peint, mouches synthétiques, papier fixé sur bois, avec une vitre. Sourcing images : catalogue de l’exposition « Dancing around the bride », musée de Philadelphie (oct.2012 – janv.2013). Bibliothèque Vert et Plume, janv.2013

FLASH-BACK.  Jasper Johns disait qu’avec son travail, Marcel Duchamp était allé au-delà des frontières visuelles établies par l’art impressionniste. Un demi-siècle après, ils sont encore nombreux à regretter que ce pas ait été franchi.

Il faut dépasser le côté provocateur de l’œuvre pour en deviner la nouvelle signification et éviter de réagir en s’exclamant : « J’aurais pu en faire autant. »

La question n’est pas de savoir faire.

Oublier le sens premier d’un objet et formuler des idées nouvelles à son propos. Une démarche créatrice.

Les mots de Rimbaud au début de « Mauvais sang [ext. d’Une saison en enfer] » me reviennent toujours à l’esprit : Maîtres et ouvriers, tous paysans, ignobles. La main à plume vaut la main à charrue. – Quel siècle à mains ! – Je n’aurai jamais ma main.

Duchamp a écrit sous la prothèse du pied : « Torture morte ». parodie de « Nature morte ».

Jasper Johns rapporte que Duchamp se savait en avance sur son temps. De fait le pionnier précède tous les autres. Il est celui qui découvre avant les autres. L’esprit inventif qui fait d’autant plus défaut que le monde se replie sur soi et devient réactionnaire. Qu’il s’enfonce au lieu de se redresser. Reproche au pionnier d’aller trop vite. Ce monde-là doit réapprendre à marcher.

Y aura-t-il suffisamment de tiroirs ?

Alassane Drabo « Cadre d’union », 2005. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Design africain – S’asseoir, se coucher et rêver », musée Dapper (Paris, automne/hiver 2013 – juillet 2013). Bibliothèque Vert et Plume, 02/13.

Bien qu’il ne regarde guère derrière lui, le pionnier n’a rien oublié des enseignements du passé. Bien au contraire. La connaissance du passé est l’un de ses moteurs. Faire mieux, aller plus loin. Dans tous les domaines de l’activité humaine, le pionnier est animé par une volonté de dépassement.

Inventer de nouvelles formes d’expression de sorte que tous devront l’imiter avant de prétendre le surpasser à leur tour.

ZOOM SUR L’ACTUALITÉ DE L’ART .  De l’artiste africain contemporain, on pourrait dire qu’il a durant trop longtemps négligé son passé et ignoré l’esprit pionnier. De sorte qu’il ne lui reste guère d’autre choix que de courir derrière l’art occidental sans vraiment réussir à s’en démarquer. Ses préoccupations paraissent anecdotique, tant il est empêtré dans ses contradictions, et a du mal à convaincre.

Quand j’ai aperçu le meuble à tiroirs d’Alassane Drabo à la Fondation Dapper, j’ai pensé à un spécimen de cercueil ghanéen commandé par la famille d’un géographe dont elle préparait les funérailles.

CATALOGUE EXPO. L’artiste burkinabé voit dans son meuble la métaphore, d’un continent qui doit apprendre à se ranger lui-même, sans attendre une impulsion venue de l’extérieur. Le genre de discours que tiennent les hommes politiques.

Jean-Michel Basquiat, qui n’était pas africain mais avait la peau noire et se souciait de l’Afrique, avait su utiliser l’image du continent sur laquelle il dessinait une pioche et un diamant pour dénoncer l’exploitation des richesses du sous-sol au profit de grandes sociétés multinationales.

Le mystère des tiroirs d’Alassane Drabo reste à découvrir.

Les tiroirs les plus profonds sont-ils réservés à l’économie souterraine ? Les plus étanches aux prisonniers politiques, aux femmes violées, aux enfants dont CNN dénonce le travail dans les plantations de cacao eh Côte d’Ivoire ?

Quels tiroirs choisir pour ranger les souvenirs sanglants des accessions à l’indépendance ? Où mettre celui de Patrice Lumumba, lâchement assassiné début 61 au Congo, dans la province du Katanga ? Dans quel fond de ces tiroirs dissimuler la complicité sud-africaine indispensable au maintien du dictateur Robert Mugabe à la tête du Zimbabwe ? La rémunération des officiers supérieurs de l’Angola ? Et, pendant que nous y sommes – assez du vieil adage africain « Rien vu, rien dit, rien entendu » – , les pipes guinéennes à 6 millions de dollars ?

Y aura-t-il suffisamment de tiroirs pour les ranger ? Cela fait beaucoup de questions dont le secret est bien gardé.

Flash infos artistes

ARTISTE INVITÉ;  George (sans le « s », il est américain) Condo, ou la mémoire considérée comme un moyen d’expression, un medium dit le titre de l’article reproduit ci-dessous.

George Condo « The artist holding / Propriété de l’artiste – Uncle Joe / Oncle George [Bush

« Vous voulez atteindre un stade où votre travail inclut tout ce qui est survenu avant vous. En somme mon but est que mon art soit l’addition de toutes les formes d’art existant dans l’univers »
George Condo, interview accordée au magazine américain « Modern Painters » (archives Vert et Plume, vers 2005)

George Condo.  Né en 1957 à Concord, un des berceaux de la littérature américaine à proximité de Harward / Cambridge. Peintre américain, travaille à New-York.

Alassane Drabo.  Né en 1968 au Burkina Faso (Afrique de l’ouest). Installé aujourd’hui aux États-Unis.

Marcel Duchamp.  1887-1968. artiste plasticien français installé à New-York à partir de 1940. Naturalisé américain au lendemain de la guerre. Duchamp a révolutionné le concept d’œuvre d’art. Il a récemment fait l’objet d’une exposition u musée de Philadelphie dans laquelle John Cage, Merce Cunningham, Jasper Johns et Robert Rauschenberg parlent de Duchamp, de son influence sur leur travail et sur l’art en général. Le catalogue publié à cette occasion est un très beau livre illustré, avec de très nombreux textes passionnants à lire [en anglais].

Jasper Johns.  Lire : Il ne craignait pas d’être lyrique

Jasper Johns « Memory piece » (Frank O’Hara, 1961-70). Bois, metal sculpté, plomb, cuivre, sable. Sourcing images : catalogue de l’exposition « Dancing around the bride », musée de Philadelphie (oct.2012 – janv.2013). Bibliothèque Vert et Plume, janv.2013

LE MOT DE LA FIN. Dans le catalogue cité, le critique de la revue ART INTERNATIONAL, Max Kosloff, écrivait à propos de Jasper Johns et Marcel Duchamp : Duchamp, à côté de Johns, expose son terrible désespoir à propos de la capacité de l’art à mettre en valeur ou à souligner notre vie esthétique (…) C’est ce pessimisme de Duchamp, filtré et coloré par l’optimisme de Johns – grâce à la foi de ce dernier dans les capacités de sa propre imagination à transformer les choses – qui surgit dans les tensions les plus vitales de l’art américain contemporain (mars 1964).

2 commentaires

  1. rechab

    Ce n’est pas faux que beaucoup regrettent que ce pas ait été franchi… car, même si l’intelligence et l’intellect sont évidemment contenues dans les oeuvres d’art, ce qu’on appelle l’art contemporain, a tendance à délaisser les qualités visuelles qui font quand même le fondement des oeuvres dites d’art, depuis la nuit des temps
    qu’il puisse y avoir remise en question comme le faisait Duchamp ( à haut risque à son époque), ne l’empêchait pas de créer des peintures ou oeuvres remarquables ( étant donnés), par exemple
    aujourd’hui celui qui s’attache aux données de base des arts plastiques ( en particulier en peinture), est considéré comme un ringard.

  2. Plumebook Café

    Ce que vous dites des œuvres d’art contemporain peut l’être tout autant de nombreux tableaux exécutés au 18e siècle (la lecture de Diderot est à ce sujet instructive – une exposition lui est consacrée en ce moment à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne -, ou durant la 1ère moitié du 20e – les numéros spéciaux que le magazine L’Illustration publiait chaque année pour présenter les œuvres du Salon marquaient pour le coup le triomphe de la ringardise.
    Le talent n’est pas affaire de respect ou non des règles établies, mais bien d’énergie créatrice.
    C’est cela que l’article veut mettre en lumière.
    Et que cette énergie n’est pas donnée à n’umporte qui, comme semblent le croire ceux qui se prétendent un peu vite capable de faire aussi bien que les artistes dont ils n’apprécient pas le travail.
    Il n’en reste pas moins, vous avez raison sur ce point important, que les qualités visuelles d’une œuvre contribuent à sa reconnaissance par un large public, et permettent à l’artiste de jouir d’un crédit qui lui permettra de vivre de son art.
    Merci infiniment pour l’intérêt que vous portez aux articles du blog.

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