Culture du sport

CHRONIQUES D’UN ÉTÉ ORDINAIRE – 5.

Cette fois, le naturel ne reviendra pas

Jacques-Henri Lartigue « Départ d’une course à pied », vers 1910. Sourcing image : exposition Lartigue au musée Angladon, Avignon (oct. 2010). Photo Vert et Plume

LA COURSE A PIED fournit un prétexte pour se débarrasser de ses vêtements de tous les jours et exposer son corps aux caprices du temps, une façon de se rapprocher de l’état de nudité qui prévalait aux dires des hellénistes chez les anciens Grecs. En somme, un retour aux sources de l’Occident. Une façon aussi de se distinguer du commun des mortels, de voir les choses différemment. Presque un état d’esprit qui n’est pas sans influence bénéfique sur le corps tout entier.

Regarder un enfant courir. La course à pied est le sport emblématique de l’être humain qu’une vie le plus souvent sédentaire prive de l’usage de ses jambes. Désormais, l’homme moderne a honte de la partie inférieure de son corps qu’il dissimule, même pour se baigner, sous un caleçon qui descend jusqu’à mi-mollets. Il est essoufflé dès qu’il doit monter un escalier au lieu d’emprunter l’ascenseur. Il se plaint sans cesse de son corps qui ne lui obéit plus.

Il y avait de la fougue

Rugby, match France-Irlande, vers 1996. Sourcing image : journal « L’Équipe », archives Vert et Plume, janv.97

QUELQUE CHOSE D’AUTHENTIQUE DANS LE RUGBY que le foot n’a pas. Cette rusticité des joueurs, la brutalité des contacts, la virilité des prises et des attitudes, la détermination des visages, l’engagement des gestes.
Les shorts étriqués que portaient les joueurs, avant que ce sport ne devienne hyper-professionnalisé, participaient du même esprit. N’obéissant ni à la mode ni à la pruderie. Au contraire, ces shorts mettaient en valeur la puissance des cuisses et soulignaient le galbe sans-gêne des fesses. La chair était à nu comme celle de l’animal, il y avait du cheval au galop dans ces joueurs-là, de la fougue, du naturel. Ca n’avait pas l’air d’être du chiqué. Ce n’était pas encore devenu un sport de demoiselles.

Le sport est une discipline de l’esprit

Dirk Biggenbergs « Gianluca Cordella », Anvers (23 oct.2001). Sourcing image : VOGUE Hommes International « Le Meilleur des Mondes », printemps-été 2002 (collection Vert et Plume)

UNE SCÈNE DU TEMPS DE SON ADOLESCENCE lui revient à l’esprit. Lorsque le prof d’anglais du collège voyait les élèves jouer au foot, il ne résistait pas à la tentation de se joindre à eux. Posant son bréviaire sur le muret qui bordait le terrain, il ôtait sans façon sa soutane qui était boutonnée sur le devant et la suspendait à la branche d’un tilleul avant de s’élancer en souriant parmi les joueurs qui l’applaudissaient.

Il portait un pantalon de golf et une ample chemise blanche. Ses beaux cheveux noirs se soulevaient sur sa tête au rythme de sa course. Quand le match était terminé, il se rhabillait et pressait les élèves d’en faire autant pour ne pas arriver en retard à l’étude.

Une fois que tout le monde avait quitté le terrain, il allait récupérer son bréviaire et reprenait imperturbablement sa promenade dans les allées.
Quelques années plus tard, personne n’avait été vraiment étonné d’apprendre qu’il avait choisi d’abandonner l’habit pour se marier avec une jolie femme.

Flash infos artiste

Jacques Henri Lartigue. 1894-1986. Artiste dandy et photographe français représentatif des débuts du XXè siècle quand aristocratie et bourgeoisie s’essayaient à la pratique des sports en tous genres, courses automobiles, natation, athlétisme, etc. Ce n’est pas par hasard qu’il avait été choisi par le président Giscard d’Estaing pour faire son portrait officiel au lendemain de son élection.

Lartigue est le photographe du mouvement pour rendre compte d’une époque que l’on imagine au contraire empêtrée dans les conventions. Sans doute la raison pour laquelle son travail a si bien résister au temps.

Jacques-Henri Lartigue « Baignade dans La Manche », vers 1910. Sourcing image : exposition Lartigue au musée Angladon, Avignon (oct. 2010). Photo Vert et Plume

Lartigue c’est 100 000 clichés, 7000 pages d’un journal qu’il aura tenu toute sa vie pour complèter ce que les photographies ne pouvaient traduire entièrement, et 1500 peintures, un art dont il essaya de tirer des revenus durant les années 30 et 40 après que la fortune de sa famille eût cessé de briller. Il était de ceux qui préféraient l’art au travail, perçu comme une menace pour la liberté.

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