La culture de château

Les nouveaux explorateurs

Eugénio Dittborn « Recherché : l’infini debout », 2012. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Intense Proximité » (Palais de Tokyo, printemps-été 2012). Bibliothèque Vert et Plume

Le bec, les yeux et les pattes de l’infini debout.

Lorsqu’il essaie d’écrire, installé à proximité d’un chantier de construction où des ouvriers, venus d’un pays européen lointain, crient, s’interpellent, poussent des coups de gueule, s’invectivent, rient, tchatchent pire que des concierges, il songe aussitôt que la force, la brutalité, ce qu’on nomme aussi la virilité l’emportent sur les valeurs qui sont les siennes : la réflexion, la douceur et, n’ayons pas honte de le dire, la féminité. Il est contraint de subir, voudrait se révolter. Contre la puissance excessive de l’argent, mais aussi contre le goût immodéré du pouvoir auquel succombent maires, députés, conseillers, ministres, réticents à imaginer le monde autrement.

Face à ces gens qui d’une manière ou d’une autre tentent de gouverner, face aussi aux éclopés d’une société qui se transforme à grande vitesse, artistes et intellectuels sont invités à explorer des stratégies nouvelles, susceptibles de produire du sens.

Le monde autrement, débarrassé des amalgames

Eugenio Dittborn « The 2nd History of the Human Face, Airmail painting nr 66 (1984). Sourcing image: exposition « Intense Proximité » au Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

« Mes airmail paintings ont été conçues pour deux endroits au moins, celui où elles sont produites et celui où elles sont exposées. Mais aussi pour tout à la fois rendre compte de la distance entre ces deux lieux et la gommer. »
Eugenio Dittborn sur
http://www.iniva.org/dare/themes/space/dittborn.html

L'itinéraire du tableau d'Eugenio Dittborn retracé par les bordereaux d'expédition vers les différents lieux d'exposition à travers le monde. Sourcing image : exposition "Intense Proximité", Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

Depuis Cézanne jusqu’à Rothko et Twombly, les artistes ont cherché à briser les cadres de l’art. Inventer le nouveau geste esthétique, celui qui modifierait de façon radicale la manière qu’avaient les artistes de la génération précédente de s’exprimer (principalement les peintres).

Ce temps touche à sa fin dans un contexte classique de transformation de la société, vécue de manière pathétique par des hommes et des femmes qui n’y ont pas du tout été préparés, se lamentent comme si la fin du monde était venue.

La radicalité s’exerce désormais à l’extérieur de l’art, en informatique, en physique, en biologie… Toutes disciplines très éloignées des préoccupations du citoyen moyen épris de confort et de sécurité davantage que de découverte et de remise en cause de soi.

La tâche assignée aux artistes est  de faire souffler sur nos têtes un vent d’ouverture au monde et de créativité quand se déchaîne celui du repli sur soi et de la xénophobie.
Ce serait bien qu’ils réussissent sur ce terrain d’où politiciens et religieux devraient être chassés, cantonnés dans leurs chapelles mortifères.
Place à l’art et à la restauration de la pensée !

Le voyage vécu comme un engagement

Eugenio Dittborn « Read and red », 1987. Jeu de mot, “red” voulant en anglais dire « rouge » mais étant aussi l’écriture phonétoque de “lu” le passé compose du verbe “lire”. Sourcing image : exposition « Intense Proximité », Palais de Tokyo, rinyemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

« Le voyage est le sens politique de mes tableaux ; leur déballage à destination s’apparente au déroulement de ma politique. »
Eugenio Dittborn (source citée)

L'itinéraire du tableau d'Eugenio Dittborn retracé par les bordereaux d'expédition vers les différents lieux d'exposition à travers le monde. Sourcing image : exposition "Intense Proximité", Palais de Tokyo, printemps-été 2012 (photo Vert et Plume, mai 2012)

« La question n’est pas « Comment vivre ensemble ? », mais « Comment vivre avec le fait qu’on ne peut pas toujours vivre ensemble ? »
Okwui Enwezor, commissaire de l’exposition « Intense Proximité » (voir légende des images précédentes), Le Monde – avril 2012).

Depuis 1984, l’artiste chilien Eugenio Dittborn crée ce qu’il appelle des « Airmail paintings ». Des tableaux exécutés sur une toile de tissu synthétique léger, de couleur blanche et de grande dimension, sur laquelle il imprime, peint, coud, brode et colle photocopies, dessins et croquis. Certains documents ne sont pas les siens. La 11è Histoire des visages humains par exemple mêle des dessins de patients d’un hôpital psychiatrique de Santiago, des rapports de police, des dessins d’enfants

Roulée et emballée, la toile voyage ensuite en colis avion avant d’être exposée en même temps que les bordereaux d’envoi qui racontent son itinéraire depuis qu’elle a quitté l’atelier de l’artiste.

Au final Dittborn donne à voir une humanité multiple à laquelle, nous rappelle-t-il, nous appartenons. Une idée simple qui n’implique pas que nous nous embrassions tous sur la bouche.

Une humanité qui se révèle sous des traits souvent éloignés de ceux que nous lui avions prêtés.
Dittborn  réintègre dans son champ les exclus, les oubliés, les martyrisés de l’Histoire, ceux que les Héros ont piétinés sur le chemin qui mène à la gloire.

La culture de château

1931 : mise en caisse des « Musiciens de Reims » en partance pour la Royal Academy de Londres qui organisait à partir de janv. 1932 une expositions des chefs d’œuvre de l’art européen. Sourcing image : « L’illustration » daté 19 12 1931 (collection Vert et Plume)

« C’est bien entendu en France que furent recrutés la majeure partie des objets. »
Le journaliste de L’Illustration.

Okwui Enwezor veut ouvrir l’esprit des artistes et le nôtre au reste du monde. Il rejette l’idée d’enfermer les artistes français dans un château.

D’abord centralisée à Versailles, la culture française l’est désormais à Paris où sont concentrés les ministères, les salles des ventes, les galeries, les collectionneurs.Une réalité à contresens de notre temps : Paris, centre d’une culture institutionnalisée, avec ses écoles, ses musées, ses publications.

Le besoin de restaurer une démocratie participative et d’intégrer les nouveaux arrivants (vulgairement appelés « immigrés ») dans tous les supports d’expression est criant. La culture continue d’appartenir à une caste  où se mêlent fonctionnaires et’intérêts privés.

De quoi Paris serait-elle le centre ? – D’une culture française ? C’est bien peu de choses aujourd’hui. – D’une culture européenne ? Réduite en cendres par le national-socialisme, une expérience effrayante que personne n’a encore réussi à surmonter.  – Une culture monde ? Un concept qui ne peut toucher que l’esprit d’une élite cosmopolite, certains diraient encore « apatride ». Un retour aux années 20-30.

1931 : départ pour la gare du Nord, sous la protection des agents cyclistes, des œuvres d’art en provenance des différents musées français, regroupées au Louvre à l’intérieur d’un wagon destiné à la Royal Academy de Londres. Sourcing image : « L’illustration » daté 19 12 1931 (collection Vert et Plume)

« Ces déplacements donnent une valeur nouvelle à nos chefs-d’œuvre en les faisant messagers, au-delà de nos frontières, de la pensée française. »
Le journaliste de L’Illustration.

Le principal défaut de la culture est de demeurer l’apanage d’une partie trop restreinte de la population. Elle n’intègre pas les formes d’expression populaire, comme c’est le cas en Suisse. D’autre part, elle veut transmettre l’héritage d’un passé controversé, qui n’est pas partagé par tous, avant de s’intéresser au monde dans lequel nous vivons réellement.

Plus de lointain ni de terres à explorer

Camille Henrot « Coupé / Décalé », court-métrage (2010). Sourcing images : projection à l’intérieur de l’exposition INTENSE PROXIMITÉ, Palais de Tokyo (printemps-été 2012). Photos Vert et Plume, mai 2012

Une réflexion à propos du regard des autres et de l’image de soi

Dans un pays comme la France qui s’est nourri de 1830 à 1930, un siècle ce n’est pas rien, de voyages lointains, de découvertes, de conquêtes militaires et économiques, d’exotisme en bâtissant un empire colonial qui a profondément marqué notre histoire, Okwui Enwezor pose des questions essentielles : « Quand il n’y a plus de terre vierge à explorer, que reste-t-il ? »  –  « Quelle crise de la pensée provoque la mondialisation ? »  –  « Comment se repositionner quand il n’y a plus d’ailleurs radical ? »

Un film de Camille Henrot présente un événement organisé à l’intention des touristes et supposé être un rite d’initiation. Les jeunes gens, qui sont nus,  au nombre de six, sautent dans le vide du sommet d’une tour construite en branchage. Leurs pieds sont attachés par des lianes. La pellicule du film a été scindée manuellement, décalée puis recollée pour introduire un léger anachronisme au seinde l’image, faisant apparaître au centre de l’image une ligne verticale blanche qui paraît la couper en deux. Chacun des morceaux est en avance ou en retard d’une seconde sur l’autre de sorte que ce film qui est récent semble tiré d’une archive cinématographique produite par un ethnologue du siècle dernier.

À quel monde appartenons-nous ?

Slava Mogutin « Suddenly last summer » / Soudain, l’été dernier », 2010. Photographie couleur. Sourcing image : le blog de l’artiste (téléchargement), archives Vert et Plume

L’éternel voyage, le besoin d’un ailleurs.

Les néo-zélandais se seraient inspirés de ce rituel ou  jeu (?) pour créer le saut à l’élastique. D’où cette idée que le film aborde la question du mimétisme où ce qui est copié n’est pas une forme culturelle en soi, mais l’idée que l’on s’en fait.

Il en va presque toujours ainsi. Les autres que l’on croit connaître parce que l’on vient de passer une semaine avec eux demeurent en réalité des étrangers. Nous ne saisissons qu’une part infime de leur personnalité. Assez cependant pour nous permettre de broder à leur sujet après les avoir quittés.

Pour terminer, l’auteur de cet article a choisi une photographie de Slava Mogutin qu’il a sous-titrée L’éternel voyage, le besoin d’un ailleurs : sur un paysage renversé à la verticale, un jeune homme au torse nu, les bras repliés sur sa poitrine, tient avec les deux mains une brassée de branchage derrière laquelle il dissimule son visage à la manière d’un masque rituel utilisé il y a 100 ans par les danseurs du pays Dogon dans une région que les Français appelaient alors le Soudan (aujourd’hui le Mali).

Flash infos artistes, sources & liens

Eugenio Dittborn. Artiste chilien né à Santiago en 1943.

Okwui Enwezor. Commissaire d’exposition de renommée internationale. Une personnalité mêlant Afrique (Nigeria), monde anglo-saxon et français, à la manière de Lionel Zinsou dans le domaine économique. Le genre de personne auxquelles les spécialistes objecteront qu’ils n’ont pas tout compris, parce que leur vision est large, ne se limite pas au quotidien, qu’ils essaient de pressentir ce qui va se passer demain.

Camille Henrot. Lire L’autre dimension

Le film. « Coupé / Collé » a été tourné sur l’île de Pentecôte dans le nord-est de l’archipel du Vanuatu. Il a été projeté au Louvre en 2011 à l’occasion de l’exposition Le Clézio et en 2012 au Palais de Tokyo.

Les musées sont des mondes.  Catalogue de l’exposition Le Clézio au Louvre (bibliothèque Vert et Plume, déc.2011)

Slava Mogutin.  Artiste américain d’origine russe né en 1974. Lire Un jour mon prince

2 commentaires

  1. éric Dederen

    Un tout grand merci pour ce que vous partager d’Eugenio Dittborn qui exposera très prochainement (26.05-15.09.2013) au Museum het Domein Sittard (Pays-Bas), à la frontière belgo/hollandaise… »Your Letters, Pinturas Aeropostales 1986-2012″…
    En découvrant une image, ai été interpellé par la présence de nombreux dessins d’enfants…
    Bien à vous, éric Dederen

  2. Plumebook Café

    Bonjour ! Merci pour ces informations.
    De fait, l’artiste utilise de nombreux documents et dessins qui ne sont pas les siens, qu’il colle sur ses toiles.
    Un dessin d’enfant, quand il est réussi, fait toujours réfléchir à propos de la spontanéité et de la créativité.
    D’une manière générale, les musées ont tort de ne pas donner suffisamment d’informations à leurs visiteurs, comme si tous étaient armész pour comprendre. A cause de leur paresse, beaucoup de personnes passent à côté des tableaux sans en mesurer vraiment la portée.
    Comme si l’art n’avait rien à voir avec la vraie vie, alors que c’est tout le contraire.
    Encore une fois, merci.

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