La charge subversive des graffiti

Un sujet controversé

Egon Schiele, « Les amis », 1918

Egon Schiele, « Les amis », 1917-1918 (*)

Lorsqu’ils parlent de graffiti, ils du mal à dissimuler leur embarras. Le propos n’est pas de critiquer une écriture qui appartient à la rue sous prétexte qu’elle agresse le regard du bien-pensant quand il l’aperçoit sur un mur de la ville. Difficile pourtant de se débarrasser des préjugés d’un simple revers de la main, si vous n’y prenez pas garde ils accourent  dans toutes les directions : au galop. Éviter également le conflit imbécile jeunes écervelés contre adultes raisonnables.

Entre les amis, heureux de se retrouver après une longue absence, la discussion était bien partie.
« Ils sont dessinés la nuit à l’abri des regards, leurs auteurs agissent dans la clandestinité. »
« Ils reflètent ce besoin qu’ont les garçons à l’adolescence de laisser une trace de leur présence, un coup de téléphone, l’envoi d’un sms, une signature sur un mur, ils ont besoin d’être vus, reconnus et acceptés par les autres. »
« Et les filles ? »
« Nulle part dans les expositions parisiennes, je n’ai vu de graffeuse, on ne parle que de graffeurs, c’est un univers de mecs, souvent très jeunes. »
« J’ai relevé cette définition dans « Subculture/The meaning of style » de Dick Hebdige qui vient seulement d’être traduit en français : Les graffiti attirent l’attention sur leur existence. Ils sont tout à la fois une expression d’impuissance et une espèce de pouvoir, celui de défigurer
« Pas mal ! »
« Les graffiti sont chargés de violence. »
« Ce serait une régression ? »
« Plutôt le reflet d’une époque où l’on a entassé beaucoup de monde dans les villes sans trop se soucier du cadre dans lequel les enfants allaient naître et grandir. »
« Moi je trouve l’esthétique des graffiti proche de l’univers bande dessinée américaine. Je ne suis pas choqué en les voyant, c’est une continuité de style, c’est cohérent avec l’univers culturel des ados. »

All Star Comics, Archives / volume 5, hiver 1943 – printemps 1944

All Star Comics, Archives / volume 5, hiver 1943 – printemps 1944

« Les graffitis sont une appropriation d’une parcelle du territoire d’autrui par celui qui ne possède rien. »
« Voilà une réflexion savante ! »
« Je suis allée voir l’exposition de la Fondation Cartier », intervient Renée qui travaille à la Bibliothèque.
« Alors ? »
« J’ai regardé les vidéos et écouté les artistes. J’ai été émue par leur discours. Ils croient à ce qu’ils font, ils parlent des maux de la vie urbaine, c’est un dialogue de rue dont le sens nous échappe. »
« J’étais aussi à Paris au moment des expos, j’ai trouvé celle de Cartier très didactique et celle d’Agnès.b beaucoup plus actuelle dans le sens où le côté justement B.D. et fresque murale de Cartier est dépassé pour montrer des tableaux, des vidéos et des installations réalisés par une nouvelle génération d’artistes que je ne connaissais pas. »
« Certaines villes mettent des murs à la disposition des graffeurs. »
« Et les musées les exposent. Les jeunes s’y précipitent tandis que les plus âgés boudent et se demandent si c’est vraiment de l’art. »

Ta présence sur leur présence

Paul Chan, « Sade for Sade’s sake », 2009. Biennale de Venise

Paul Chan, « Sade for Sade’s sake », 2009. Biennale de Venise

Phrase de titre empruntée au texte de Norman Mailer « The Faith of Graffiti » publié à N.Y. en 1974

Chaque époque croit éprouver des sensations et des sentiments nouveaux comme si la nature humaine changeait avec le progrès technique. Les matériaux, les formes et les styles d’expression évoluent indéfiniment mais le fond est le même. Cependant la perception de l’éternité et de l’éphémère n’est pas commode à maîtriser. C’est sans doute cette ignorance joyeuse du passé, l’idée d’être le premier homme sur la terre qui donne à la jeunesse sa vitalité et son insouciance. En éliminant la concurrence des anciens, chacun se sent beau, unique et rayonnant. C’est cela qui est drôle et somme toute attirant.

Graffiti : n.m. pl. (sing. Graffito) Archéol. Inscription de dessins tracés sur les murailles des monuments des villes antiques. Les graffitis des catacombes. Cour. Inscriptions ou dessins griffonnés sur les murs, les portes. « Des graffiti obscènes sont charbonnés à la porte des appartements. » (Proust)

Le consensus social

Jean-Léon Gérôme « Le pouce baissé », 1859. En levant ou en baissant le pouce, le peuple massé dans l’arène demande au vainqueur de laisser la vie sauve au vaincu ou bien de le mettre à mort. César ou son représentant observe l’attitude du peuple avant de le suivre ou non dans sa décision

Jean-Léon Gérôme « Le pouce baissé », 1872. En levant ou en baissant le pouce, le peuple massé sur les gradins demande au vainqueur de laisser la vie sauve au vaincu ou bien de le mettre à mort. César ou son représentant observe l’attitude du peuple avant de le suivre ou non dans sa décision

En matière d’art le consensus s’établit autour de certaines formes d’expression (musicales, picturales, architecturales, etc., qui plaisent à la majorité, à une époque déterminée, à l’intérieur de plusieurs couches de la société, apparentées par le souci du maintien de l’ordre économique et politique établi. Il est enseigné à l’école et entretenu tant par les médias que par le discours ambiant.

La conscience générationnelle

Jason Evans « Strictly » (détail) published by I-D-Magazine, 1991

Jason Evans « Strictly » (détail) published by I-D-Magazine, 1991

L’art consensuel ou mieux « art bourgeois » n’est guère apprécié par les jeunes qui ont le pressentiment d’appartenir à un âge exceptionnel et ne veulent pas entendre parler d’un monde  d’adultes. A l’adolescence, ils dénoncent le principe de consensus sur lequel ils ont surfé jusque-là.
Les tenants d’un nouvel ordre social, les exclus de la croissance économique, les esprits contestataires ou simplement avides de changement et les gays, n’apprécient pas davantage ce consensus. Tous adoptent des signes de reconnaissance visibles et si possible provocateurs.

Trouver sa place au soleil

Maurizio Cattelan "The first, they said, should be sweet like love; the second bitter, like life; and the third soft, like death." 1995. (Ane, chien, chat et oiseau empaillés / 165 x 120 x 40 cm)

Maurizio Cattelan "The first, they said, should be sweet like love; the second bitter, like life; and the third soft, like death." 1995. (Ane, chien, chat et oiseau empaillés / 165 x 120 x 40 cm)

Les différences s’affichent avec des rythmes, des vêtements, des insignes, des mots, des gestes, des coiffures, des bijoux. Autant de quêtes qui puisent leur dynamisme dans la jeunesse de leurs créateurs. Afficher son originalité ou son appartenance à un clan, à une tribu, faire trembler le bourgeois en bousculant les icônes du bon goût.

La recette du bon goût

Marlène Dumas « Le maître », 1987

Marlène Dumas « Le maître », 1987

Recette : une majorité d’œuvres reconnues depuis longtemps, une pincée d’œuvres plus originales mais déjà visibles dans les musées et un grain de folie procuré par un artiste à sensation la presse ne parle plus que de lui.

Les effets de mode

Edouard-Bernard Debat-Ponsant, « Le massage, scène de hammam », 1883

Edouard-Bernard Debat-Ponsant, « Le massage, scène de hammam », 1883

Ce qui a été de bon goût à une époque peut déranger dans une époque ultérieure plus pudibonde ou à l’inverse plus libertaire. Il en va des idées et de l’art comme des styles de vêtement. Les formes, les couleurs, les sujets changent.  « Ça s’en va et ça revient », dit la chanson.

L’art et le désordre

 « La police vous a déjà arrêté ? Boogie s’est fait prendre des tas de fois, il sait pas courir (…) Moi j’ai arrêté, j’ai 18 ans, ils pourraient me boucler à perpétuité. » (Ext. The Faith of Graffiti, Norman Mailer, 1974)

« La police vous a déjà arrêté ? Boogie s’est fait prendre des tas de fois, il sait pas courir (…) Moi j’ai arrêté, j’ai 18 ans, ils pourraient me boucler à perpétuité. » (Ext. The Faith of Graffiti, Norman Mailer, 1974)

La jeunesse, la contestation, le désordre vont de pair avec la créativité, un facteur essentiel de transformation dont une société a besoin pour avancer.
Ainsi en va-t-il du succès des expositions et des reportages consacrées depuis une année au street-art, l’art de la rue. Qui est dans la rue ? Tous les groupes de personnes énumérés plus haut sauf précisément les bourgeois qui sont bien chez eux, loin de la rue dont ils ne souhaitent pas entendre les bruits. Ils ont édicté des règles à ce sujet qu’ils essaient de faire respecter avec l’aide de la police dont c’est la mission première, être au service de la majorité.

Je regarde mon nom qui passe

Exposition « Etat des Lieux », Galerie du Jour-Agnès.b – sept. 2009 - « On a jamais vu autant de monde dans une exposition », déclarait Agnès.b sur une chaîne de télévision.

Exposition « Etat des Lieux », Galerie du Jour-Agnès.b – sept. 2009 - « On a jamais vu autant de monde dans une exposition », déclarait Agnès.b sur une chaîne de télévision. (Photos V&P)

Phrase de titre empruntée au texte de Norman Mailer « The Faith of Graffiti » publié à N.Y. en 1974

Le street-art, particulièrement le graffiti, est la plupart du temps illicite. Le bourgeois, qui est un propriétaire n’apprécie pas de voir des jeunes gens peindre des dessins qu’il ne comprend pas sur sa façade ou les murs de l’école où sont inscrits ses enfants. Si le dessin en question reproduisait une sanguine de Poussin ou de Fragonard, sa réaction serait différente. C’est parce qu’il n’entend rien au graffiti qu’il y est tellement hostile. A l’inverse ceux qui les dessinent les trouvent très beaux. Ils sont fiers du résultat quand ils le voient en plein jour.
Le graffiti traduit à la fois la sensibilité de l’artiste et sa volonté de faire mieux que les autres graffeurs pour forcer la reconnaissance.

Galerie du Jour – Agnès.b, « Etat des Lieux » sept.2009

Galerie du Jour – Agnès.b, « État des Lieux » sept.2009 (Photo V&P)

Site de la Galerie du Jour :  http://www.galeriedujour.com/

Le marché de l’art a besoin de nouveaux produits

Exposition « Né dans la rue » / Fondation Cartier, automne 2009

Exposition « Né dans la rue » / Fondation Cartier, automne 2009 (Photos V&P)

On comprend l’embarras de la plupart des journalistes pour commenter les expositions de graffiti. Eux non plus ne les aiment pas beaucoup, ils n’en mettraient pas chez eux. Ainsi a-t-on vu fleurir des tas d’articles inutiles sur la question de savoir si le graffiti était ou non de l’art ? Il n’y a d’autre intérêt à vouloir répondre à cette question que celui de savoir si l’on peut ou même si l’on doit dès à présent essayer d’aimer le graffiti, s’il faut commencer à en acheter, s’il finira par être reconnu et prendra de la valeur comme les tableaux de Basquiat qui figurent aujourd’hui parmi les plus chers du marché.

Exposition « Né dans la rue » / Fondation Cartier, automne 2009

Exposition « Né dans la rue » / Fondation Cartier, automne 2009 (Photos V&P)

Site de la Fondation Cartier :  http://fondation.cartier.com/

L’enivrant parfum de l’€

Galerie du Jour – Agnès.b, « Etat des Lieux » sept.2009

Galerie du Jour – Agnès.b, « Etat des Lieux » sept.2009 (Photos V&P)

Séduits par l’argent, les graffeurs les plus en vue louent des ateliers, Ils peignent sur des toiles qui se retrouvent accrochées aux cimaises des galeries. Les prix montent et chacun dans sa petite sphère (banlieusard, ouvrier, punk, étudiant, gay…) se met à rêver « Et si je devenais artiste moi aussi ? »

Miroir, dis-moi, est-ce que je suis un artiste ?

Exposition « Graff-illicite / IUT Annecy « Street Soldier », sept-oct.2009

Exposition « Graff-illicite / IUT Annecy « Street Soldier », sept-oct.2009 (Photo V&P)

Loin de New-York et de Paris, Annecy ressemble au village des Hobbits tellement silencieux surtout quand il fait froid. On croirait que ses habitants à la manière des héros de Tolkein ne portent pas de chaussures et ont les pieds comme des chaussons, qu’ils passent leur temps dans leur maison douillette. La présence de graffiti sur les murs isolés, sur les voitures endormies dans un coin de rue, sous les ponts des autoroutes, sur les cabanes de chantier, les façades de bâtiments industriels nous rassurent. les Hobbits-graffeurs comme les chats sortent la nuit. Les dessins se partagent entre tags traditionnels et images de B.D.
Alors que l’art est généralement peu présent dans les établissements scolaires, des hobbits-graffeurs ont exposé à la rentrée dans le hall d’accueil de l’I.U.T.

Exposition “Graff-illicite” – I.U.T. Annecy, sept.-oct.2009. De haut en bas et de gauche à droite : 1. vue générale - 2. Orgasm - 3. Broie du noir - 4. Future Creation - 5. Astronise - 6. Pink is Punk (Photos V&P)

Exposition “Graff-illicite” – I.U.T. Annecy, sept.-oct.2009. De haut en bas et de gauche à droite : 1. vue générale - 2. Orgasm - 3. Broie du noir - 4. Future Creation - 5. Astronise - 6. Pink is Punk (Photos V&P)

Avec vue sur lac

Lac d’Annecy – rive gauche à Sévrier, chemin des pêcheurs, nov. 2008 (Photo V&P)

Lac d’Annecy – rive gauche à Sévrier, chemin des pêcheurs, nov. 2008 (Photo V&P)

Annecy vue par les promoteurs immobiliers (arguments extraits d’un mailing de la société Kaufman et Broad, oct.2009) :

  • Venise des Alpes
  • Le Joyau savoyard
  • Belle ville universitaire (son I.U.T.)
  • Superbe lac
  • Centre historique avec de nombreux canaux
  • Situation géographique privilégiée dans le nord des Alpes entre Chambéry et Genève

Il n’y a pas d’art à Annecy, pas de graffiti, pas d’exposition ni de scène de spectacles, il n’y a pas de jeunes, il n’y a pas d’Annéciens, en somme il n’y a que des touristes.

Sur la rive gauche du lac, à Sévrier, chemin des pêcheurs, nov. 2008 (Photo V&P)

Sur la rive gauche du lac, à Sévrier, chemin des pêcheurs, nov. 2008 (Photo V&P)

Aujourd’hui comme hier, la population annécienne est invitée à participer à des fêtes populaires célébrant la vie sportive et surtout le souvenir de la vie à la campagne, citons pêle-mêle le marathon, la course de vélos, la traversée du lac à la nage, la fête de la pomme, celle du cochon et du boudin, le concours de la meilleure soupe, la descente des alpages et des dizaines d’autres étalées sur l’année. Annecy n’est pas une ville, c’est un village de Hobbits dont grosso modo la moitié descendent des hautes vallées montagneuses, ce sont les Hobbits d’origine avec encore un petit duvet de neige sur les poils bruns et frisés qui garnissent leurs pieds. L’autre moitié vient des plaines du vaste royaume de France voisin de la Savoie, on les nomme les Hobbits rapportés. Ce doit être eux qui ont introduit cette fâcheuse manie de dessiner sur les murs, en même temps que beaucoup d’autres mauvaises habitudes.

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