La beauté du texte

Lisez pour vivre !

Jean-Luc Godard, « Pierrot le fou avec JP Belmondo dans le rôle de Ferdinand et Anna Karina dans celui de Marianne (1965)

Jean-Luc Godard, "Pierrot le fou" avec JP Belmondo dans le rôle de Ferdinand et Anna Karina dans celui de Marianne (1965)

Mer et falaise – jour

FERDINAND (lisant). « Je suis de feu !… Je suis lumière !… Je suis miracle !… Je n’entends plus rien !… Je m’élève !…Je passe dans les airs !… Ah ! C’est trop !… J’ai vu le bonheur devant moi… émotion surnaturelle !… » (L’Avant-Scène du Cinéma, spécial Godard – juill.sept 1976 : passages tirés de Guignol’s Band, Le Pont de Londres de Louis-Ferdinand Céline (Ed. Gallimard)

Paris, janvier 2010. Guillaume qui avait pris le train pour Paris plusieurs jours avant Charlotte. Dès son arrivée il se rendit rue de Richelieu à l’ancienne Bibliothèque Nationale dont on disait qu’elle allait être transformée. Non seulement il voulait revoir le cadre solennel de la grande salle de lecture dans laquelle il s’était souvent enfermé pour lire quand il était étudiant, mais il venait aussi pour découvrir l’exposition d’Alain Fleisher consacrée à la lecture.

Le texte vivant

Si une chose avait occupé plus que toutes les autres l’exprit de Guillaume depuis l’enfance c’était bien la lecture.

Bibliothèque Nationale de France, ancien site de la rue de Richelieu, angle rue des Petits-Champs (Paris, 2è arr.). Salle Labrouste - couverture du catalogue de l’exposition conçue et réalisée par Alain Fleischer (hiver 2009-2010)

Bibliothèque Nationale de France, ancien site de la rue de Richelieu, angle rue des Petits-Champs (Paris, 2è arr.). Salle Labrouste - couverture du catalogue de l’exposition conçue et réalisée par Alain Fleischer (hiver 2009-2010)

Il n’avait pas vu l’expo de Sophie Calle autour du fameux message de rupture envoyé par son amant. Il ne voulait pas manquer celle de Fleischer dont il avait lu récemment « L’amant en culottes courtes » qu’il avait acheté à cause du titre, songeant qu’il appartenait comme son auteur à cette génération qui en avait porté jusqu’à l’âge de 15 ans. Le fait aussi que l’aventure avait Londres et l’Angleterre pour théâtre lui avait remis en mémoire des souvenirs de sa propre adolescence à une époque où les jeunes Français franchissaient par milliers le Channel au mois de juillet, en ferry ou en avion à hélices, pour aller parfaire leur prononciation du fameux « the » anglais et le « yes » aussi sur lequel il ne fallait pas traîner.
A la B.N.F., Alain Fleicher avait mis la lecture en scène sous le titre « Choses vues, choses lues », une célébration du texte qui d’emblée séduisit Guillaume, au point d’y passer  la plus grande partie de son après-midi. Il n’y avait pas trop de monde, Guillaume pouvait s’attarder comme il le voulait sur un livre ou la lecture d’un texte qu’il regardait et écoutait souvent par-dessus l’épaule d’une autre personne pour observer en même temps ses réactions. Le visiteur était en effet invité à s’asseoir là on le lecteur s’installait autrefois pour consulter un ouvrage. Devant soi, un écran vidéo recouvert d’un capot transparent qui déclanchait la projection d’une vidéo en le soulevant. Les films avaient été réalisés par Alain Fleisher pour montrer des personnes lisant un texte dans leur lieu de prédilection et rechercher des correspondances entre ce lieu, le texte et la personne qui le lisait (personne célèbre ou inconnue). Comme chaque visiteur regardait une vidéo différente, les sons conjugués de tous ces films parvenaient aux oreilles de Guillaume comme la récitation d’une prière dans l’obscurité d’une église. //  Etait-ce pour implorer Dieu de sauver le livre ou un rassemblement habituel de dévots honorant la mémoire des grands auteurs disparus ?

Quizz rapide : quel genre de lecteur êtes-vous ?

Alain Fleischer "Choses lues, choses vues" (2009-2010). Liste des textes, de leurs auteurs et de leurs lescteurs dans les vidéos (image V&P)

Alain Fleischer "Choses lues, choses vues" (2009-2010). Liste des textes, de leurs auteurs et de leurs lescteurs dans les vidéos (image V&P)

Alain Fleischer "Choses lues, choses vues" (2009-2010). Suite et fin de la liste des textes, de leurs auteurs et de leurs lescteurs dans les vidéos (image restaurée V&P)

Alain Fleischer "Choses lues, choses vues" (2009-2010). Suite et fin de la liste des textes, de leurs auteurs et de leurs lescteurs dans les vidéos (image restaurée V&P)

Comptez le nombre de textes que vous avez lus parmi ceux qu’Alain Fleischer avait sélectionnés pour son exposition. Il y en a 92 au total.
Vérifiez que vous connaissez les noms de tous les auteurs cités et avez lu au moins un texte d’eux, sinon combien vous sont inconnus ? Supérieur à 20% : vous regardez trop la télévision, sortez et installez-vous au soleil pour rattraper votre retard.

Parce qu’on le veut bien

Dans la  liste d’Alain Fleischer figure « L’hiver de force » de Réjean Ducharme un auteur québécois du début des années 70 (Ed. Gallimard) dont voici un extrait :
« La dernière chose qu’on a fait cuire dans le four Lislet Ultramatic c’est nos disques des Beatles. On a fait une belle pile noire, on l’a posée au centre de la grille, on a allumé à 350°F. On s’est assis par terre pour regarder par la lunette Perma-View ce que ça allait faire. Ca a fondu, ça a coulé, ça a fumé, ça a pris feu. C’était triste. Mais on a compris que les choses dépendent de notre volonté, qu’elles existent parce qu’on le veut bien, parce qu’on choisit à chaque seconde de ne pas les détruire. Elles existent si peu qu’on peut dire que rien n’existe. » (p.165)

Jean-Luc Godard, « Pierrot le fou avec JP Belmondo dans le rôle de Ferdinand et Anna Karina dans celui de Marianne (1965). Appartement de Ferdiand – intérieur nuit (découpage de L’Avant-Scène du Cinéma, juill-sept 1976)

Jean-Luc Godard, « Pierrot le fou avec JP Belmondo dans le rôle de Ferdinand et Anna Karina dans celui de Marianne (1965) - découpage de L’Avant-Scène du Cinéma, juill-sept 1976

Appartement de Ferdinand – intérieur nuit.  Gros plan fixe de Ferdiand dans son bain.
FERDINAND (lisant). « Le monde où il vivait était triste, un roi dégénéré, un infant malade, des idiots, des nains, des unfirmes, quelques pitres monstrueux vêtus en princes qui avaient pour fonction de rire d’eux-mêmes et d’zn faire rire des êtres hors la loi vivante, étreints par l’étiquette, le complot, le mensonge, liés par la confession et le remords. (…)  » (bruits de fond off; il se tourne vers sa fille) « C’est beau ça, hein, petite fille! »
SA FEMME (off) « Tu es fou de lui lire des histoires comme ça! » (…)

Il s’agissait de « L’histoire de l’Art » écrit par Elie Faure entre 1927 et 1933 (Edité en livre de poche en 1964. 2 tomes. C’est le 1er tome que J.P. Belmondo, alias Ferdinand, tient ici entre les mains.

Filmer des gens qui lisent

On l’aura compris, c’est une passion partagée par Jean-Luc Godard et Alain Fleischer qui appartiennent tous les deux à la génération de l’après-guerre.
Dans la grande salle de lecture, là où se serait trouvé le retable si on avait été dans une église, Alain Fleischer avait fait installer, derrière un rideau qui s’ouvrait le moment venu, un grand écran sur lequel étaient projetées par intermittence des images de lecture empruntées aux arts (tableaux, extraits de films), mais aussi archives comme la séance de lecture de Burroughs à Pompidou. La projection interrompait toutes les vidéos. On entendait alors maugréer les visiteurs mécontents d’être manipulés, et on les voyait soupirer d’aise à la fin de la projection, qu’ils pouvaient se remettre sur leurs petits écrans individuels. Une scène de vie vraiment drôle dans la mesure où elle impliquait des personnes si peu habituées à être dérangées dans leurs habitudes qu’elles s’offusquaient d’un rien.

Le passé n’est jamais mort

Dans ses premiers films Godard utilisait très souvent des inserts (c’était devenu un trait caractéristique de son écriture cinématographique) pour glisser entre deux images ou deux scènes des réflexions à propos de son sujet, comme il était d’usage dans les films du temps du cinéma muet pour faire apparaître les échanges entre les personnages et faciliter la compréhension du film.
Dans son livre « Histoire(s) du cinéma » paru en 1998 chez Gallimard, Jean-Luc Godard a recours au même procédé. Naturel puisque nous sommes cette fois dans un livre, mais si l’on en fait tourner les pages très rapidement entre le pouce et l’index cette histoire du cinéma pourrait être son dernier film.

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.63-1

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.63-1

(Texte de Jean-Luc Godard)
« oui, hélas
j’étais seul aussi
à penser qu’ils étaient plusieurs encore
dans ce train
de mille neuf cent quarante deux

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.63-2

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.63-2

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.64-1

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.64-1

« un an avant
la libération de Paris
Viviane
Albert, Danielle, Suzy
Junie »

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.64-2

Jean-Luc Godard « Histoire(s) du cinéma » (1998) p.64-2

Dans la salle de lecture de la BNF, les rayonnages avaient depuis longtemps été vidés de leurs ouvrages pour rejoindre la TGB des bords de Seine. Les petits écrans que l’on voyait ici préfiguraient l’arrivée des livres électroniques qui avait lieu là-bas, plébiscités par les jeunes lecteurs qui n’avaient guère connu autre chose que les écrans depuis leur premier jeu vidéo.

Sur le plateau des meubles de l’allée centrale étaient reproduites des citations d’auteurs célèbres dont Guillaume releva celles qu’il trouvait les plus pertinentes : « La lecture est au seuil de la vie spirituelle : elle peut nous y introduire, elle ne la constitue pas. » ‘Marcel Proust
« Ne lisez pas comme on fait des enfants, ni pour vous divertir, ou comme les ambitieux pour s’instruire. Non ! Lisez pour vivre ! »  Gustave Flaubert
« Celui qui lit tout n’a rien compris. » Thomas Bernhard

Enfin, des manuscrits originaux de Victor Hugo, Camille Claudel, Marcel Proust, Céline, Chateaubriand, Bataille… étaient présentés dans des vitrines sur lesquelles Guillaume se penchait comme il l’aurait fait dans un musée pour contempler des bijoux précieux.
Au dehors, la nuit était tombée. Les employés de ce quartier animé durant la journée se pressaient sur les trottoirs pour rejoindre la bouche du métro Bourse et rentrer chez eux. Guillaume, qui  avait conservé son studio à Paris, avait emprunté des rues désertes, avait fait un détour par la place des Victoires, la rue Etienne Marcel et l’église Saint-Eustache qu’il affectionnait. Il marchait lentement, l’esprit occupé par ce qu’il venait de voir. Ce soir-là il était seul. Il allait feuilleter les catalogues des expositions qu’il visitait avec Charlotte à chacun de leur séjour dans la capitale.  Les étagères de sa bibliothèque en étaient déjà pleines, sans compter tous ceux qu’il rapportait à Annecy. Parfois il se demandait ce qu’il adviendrait quand il ne serait plus là. Est-ce que ses enfants les jetteraient ou les conserveraient ? Il faudrait leur expliquer que les catalogues prennent de la valeur avec le temps.

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