L’ordre romain

Le petit mâle avait tout à apprendre

APRÈS LA NAISSANCE DE LEUR SECOND ENFANT, un garçon, l’appartement où ils vivaient était devenu trop petit. Il eut alors l’idée de d’acquérir une surface plus grande dans le centre de la ville où les prix étaient plus avantageux. Il trouva rapidement ce qu’il recherchait. L’appartement avait appartenu à un ancien professeur du lycée où il avait lui-même terminé ses études secondaires après avoir été renvoyé du collège pour publication clandestine d’un journal jugé subversif et anticlérical.

Duane Hanson "Baby in stroller / Bébé dans une poussette", 1983. Peinture à l'huile, mastic, technique mixte, accessoires. Sourcing image : catalogue de l'exposition « Le rêve américain » Halle de La Villette (Paris, 2010). Editions Actes Sud). Bibliothèque Vert et Plume, 06.2010

L’IMMEUBLE OU ILS HABITAIENT DÉSORMAIS était situé dans une rue autrefois élégante, suffisamment large pour que la lumière éclairât les pièces situées sur le devant mais les autres étaient le plus souvent plongées dans la pénombre. Il y avait une cave sans intérêt et un minuscule grenier qu’il visita aussitôt après la signature. Tout avait été enlevé par la dernière épouse du vieux professeur mais un minuscule carton déchiré et poussiéreux avait échappé à son attention.
Le mystérieux emballage  contenait des papiers sans intérêt qui dissimulait une petite boîte confectionnée avec les morceaux d’un vieux classeur violet et du papier jauni enduit de colle. Il ne l’ouvrit pas tout de suite et redescendit dans son bureau pour en explorer le contenu : une correspondance rédigée sur des cartes postales datant des années 1920-1923 entre le vieux professeur qui avait alors entre 16 et 18 ans et celui qui devait être son meilleur ami, vivant à Mulhouse dans le Haut-Rhin. Jusque-là rien que très banal. Mais la correspondance était en latin ! Dans une belle écriture de lettres majuscules calligraphiées exactement comme sur la pierre d’un monument antique. L’une de ces cartes reproduisait l’image d’un soldat romain dévêtu qui n’avait gardé sur lui que son casque et offrait son dos à l’œil du photographe, les bras croisés et relevés contre le mur où il s’appuyait, tournant la tête sur le côté gauche de sorte qu’on voyait son visage de profil. La photo était ambiguë dans le sens où l’on pouvait se demander si l’artiste ne l’avait pas faite davantage pour souligner la belle courbure de reins du jeune homme que pour montrer son visage qui dans une pose plus traditionnelle aurait été le seul à retenir l’attention.

L’ordre et la soumission surtout

Anonyme « Nu masculin posant avec un casque de soldat romain » (ou, plus décalé) « Soldat romain nu posant avec son casque », vers 1910. Sourcing image : « Male nudes », éditions Taschen, 1994-95 (archives Vert et Plume)

LE TEXTE DE LA CORRESPONDANCE occupait tout le verso de la carte y compris l’emplacement habituellement réservé à l’indication du nom et de l’adresse du destinataire. Son auteur terminait en s’excusant auprès de son ami de la pauvreté de son vocabulaire latin n’ayant pas emporté, disait-il, de dictionnaire avec lui là où il semblait passer des vacances : IBITE MIHI SAEPE IN LINGUA LATINA, SED SRIBITE CUM FACILIBUS VERBIS QUIA NON HABEO « de dictionnaire ». VALE !

Mis à part le fait qu’elle était rédigée dans une langue morte, dont l’enseignement et l’usage courant a perduré en France jusque dans les années 1970, il songea que cette correspondance illustrait à merveille l’adhésion des élèves à l’enseignement qu’ils recevaient alors, comme la fierté et l’inspiration qu’ils en retiraient.
Issus pour la majorité d’entre eux des classes sociales supérieures et des classes moyennes, ils s’identifiaient volontiers aux héros d’une antiquité autant rêvée et fantasmée que réelle, dans laquelle les rapports entre les individus n’étaient pas si éloignés de ceux qu’ils observaient autour d’eux.
Un monde ancien dans lequel l’homme était à la fois le maître et l’esclave, souvent représenté nu par les artistes, et la femme neutralisée.

2 commentaires

  1. Mathias

    C’est intéressant. ça nous replonge dans la vision de la vie des auteurs classiques.

  2. Plumebook Café

    Mon cher Mathias, j’apprécie que tu lises mon blog et je t’en remercie. Je voudrais cependant dire à propos de l’article dont tu parles que ce n’est pas tant le monde des auteurs classiques qui m’intéressait que l’utilisation qu’en faisaient les éducateurs dans les années 50-60 durant lesquelles le conformisme l’emportait sur la liberté de pensée.

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