Just a cigarette

Les années ciné

Jonathan allait avoir seize ans mais n’avait jamais couché avec une fille. A l’internat, il partageait une chambre avec Patrick Gerdrapeau, un garçon originaire de la région qui était rapidement devenu son meilleur ami. Contrairement à lui, Patrick avait une copine avec qui il faisait souvent l’amour et, quand approchait le week-end, il n’était pas rare qu’il reçoive par la poste un billet d’avion pour Paris où il rejoignait une femme mariée qu’il avait rencontrée en station, l’hiver précédent, dans le salon de l’hôtel des Skieurs que dirigeait son père.

Jacques Prévert « Des sociétés secrètes. Membre de l’intelligentzia », collage (date incertaine). 230 x 245 cm. Sourcing image : André Pozner « Jacques Prévert, Collages », préface de Philippe Soupault (éditions Gallimard, 1982). Bibliothèque Vert et Plume, 12/82.

Prête-moi ta plume pour écrire un scénario…

Une lueur dans l’obscurité

Pas plus qu’il ne questionnait Jonathan sur sa vie sexuelle, Patrick ne faisait de confidences sur ses relations avec les femmes. Jonathan se satisfaisait des bribes qu’il attrapait au cours de leurs conversations comme les pièces d’un puzzle qu’il essayait ensuite d’emboîter les unes dans les autres. Ce respect mutuel que les deux adolescents avaient de leur vie privée était pour beaucoup dans la réussite de leur amitié.

La véritable passion de Jonathan était le cinéma. Il disait qu’il rêvait d’aller dans un grand studio de Hollywood pour assister au tournage d’un film dont le scénario aurait été imaginé par un écrivain américain célèbre. Lui-même en écrivait un dont Patrick avait déjà accepté de jouer le rôle principal durant l’été. Il ne restait plus qu’à choisir sa partenaire. Jonathan lui avait demandé de jouer avec sa copine. Mais Patrick ne s’était pas montré enthousiaste. Il avait répondu à Jonathan de ne pas se faire de souci, qu’il choisirait sa partenaire quand le tournage débuterait.

Jonathan se faisait une idée théâtrale de l’amour.

Garçon et fille seraient allongés sur un grand lit blanc et parleraient de littérature amoureuse en fumant une cigarette. Il n’y avait pas longtemps que Jonathan avait commencé à fumer. Des Gitanes sans filtre qu’il affectionnait à cause de la forme et de la couleur du paquet autant que de la qualité du tabac.

Dans son scénario, la cigarette scandait les étapes de « la séquence du lit », c’était le nom qu’il lui avait donné. Cela donnait : sexes vêtus / cigarettes allumées, sexes nus / cigarettes embrasées, sexes unis / cigarettes consumées, écran de fumée / nuit. Il prétendait s’être inspiré des poèmes en prose de Prévert. Patrick, qui ne lisait pas de poésie mais avait vu un livre de Prévert dans la bibliothèque de l’hôtel, ne le contredisait pas. Et bien qu’il ait toujours refusé de fumer, il avait accepté de le faire pour ne pas contrarier Jonathan.

Ce dernier avait aussi obtenu que la séquence du lit soit tournée dans la chambre de l’Hôtel des Skieurs où  Patrick avait passé sa première nuit avec la mystérieuse cliente parisienne.

« Tu n’en sauras pas davantage », lui avait dit Patrick.

Il avait ce sourire de jeune premier que Jonathan voulait imprimer sur la pellicule.

Flash infos artiste et œuvre

François Buffard « Just a cigarette », collage (1963). Collection The Plumebook Café

Carnets d’un adolescent.

Jacques Prévert.  1900-1977. Poète français. Depuis 1924, avant d’avoir publié un seul poème, il aimait découper des images pour composer des collages. En 1957, Adrien Maeght les expose dans sa galerie. En 1963, Picasso lui ouvre les portes de son musée d’Antibes où Prévert expose avec Michaux. « Prévert est ce pessimiste lucide qui détecte une tête de mort dans chaque vivant. » (Jean-Luc Mercié). Prévert avait un esprit moqueur et humoriste. Ses collages portent l’empreinte du surréalisme, lit-on encore dans l’article de Valérie Cadet paru dans « Le Monde », en sept. 2000 sous le titre « L’apologie du détournement »  (archives Vert et Plume).

Description des collages de Jacques Prévert. La majorité d’entre eux sont constitués de fragments de gravures et d’illustrations en couleurs ou coloriés placés sur fonds de pages de magazines, de lithographies, de gravures au burin ou à l’eau forte et de photographies (Source : livre cité sous la 1ère image)

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