Jusqu’au bout de la nuit

Par Nicolas Piollet
Lire les Aventures de Nicolas Piollet depuis le début : Gare aux loups !
LIRE LE PORTRAIT DE NICO : dans l’article cité au-dessus.

A la poursuite de nos rêves d’enfant

Fabien Mérelle « 282/210 m/m », série de dessins sur papier (2009-2010). Galerie Guy Bärtschi à Genève : exposition du 18 mars au 14 mai 2010 (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle « 282/210 m/m », série de dessins sur papier (2009-2010). Galerie Guy Bärtschi à Genève : exposition du 18 mars au 14 mai 2010 (Photo Vert et Plume)

PORTRAIT DE L’ARTISTE.  Né en 1981 à Fontenay-aux-Roses, l’artiste vit et travaille entre Tours et Paris.
Héritier de Alice au pays des merveilles et de Little Nemo, il renvoie son contemplateur au domaine du sommeil et du rêve. On s’aperçoit vite que le personnage représenté dans les dessins est souvent le même donnant à penser qu’il s’agit rien moins que d’une série d’autoportraits enchantés de l’artiste.


Fabien Mérelle « 282/210 m/m », série de dessins sur papier (2009-2010). Galerie Guy Bärtschi à Genève. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle « 282/210 m/m », série de dessins sur papier (2009-2010). Galerie Guy Bärtschi à Genève. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle « 282/210 m/m » (série de dessins sur papier (2009-2010). Galerie Guy Bärtschi à Genève. (Photo Vert et Plume)

Fabien Mérelle « 282/210 m/m » (série de dessins sur papier (2009-2010). Galerie Guy Bärtschi à Genève. (Photo Vert et Plume)

NICO. Avec ma copine on est restés longtemps à regarder ces dessins, c’était comme de lire un livre, j’ai songé aux illustrations de Gustave Doré, l’époque de Napoléon III c’est vieux je sais, on apportait alors un soin impensable aujourd’hui à la fabrication des livres qui devaient ressembler à des petits bijoux tandis qu’aujourd’hui mise à part la couverture ou la jaquette le reste du bouquin est triste à mourir. Quand je lui disais ça ma copine se moquait de moi disant que je n’étais plus un gosse  pour réclamer des livres avec des images et moi je lui rétorquais : « S’il faut être un enfant pour aimer les beaux ouvrages alors j’en suis un ! »  et je m’enflammais un peu plus affirmant qu’il fallait dans tous les domaines privilégier l’esthétique plutôt que le prix.
Mon discours tombait à pic, nous venions d’entrer dans une autre galerie où il y avait beaucoup de monde pour admirer les toiles d’un artiste qui nous proposait rien moins qu’habiter des cathédrales et des châteaux, je n’étais pas le seul à voir le moche là où la publicité prétendait qu’était le beau et à chercher au moins dans ma tête à remettre les choses à l’endroit.

Hadrien Dussoix « You may find yourself in a beautiful house » (2010). A la galerie Saks du 18 mars au 8 mai 2010

Hadrien Dussoix « You may find yourself in a beautiful house » (2010). A la galerie Saks du 18 mars au 8 mai 2010

L’ARTISTE.  Utilise acrylique et  peinture en spray des intérieurs d’églises et de châteaux déserts dont les contours sont un peu flous, comme l’image que verrait un myope qui aurait cassé ses lunettes. Aidez-le à les retrouver.

Que faites-vous de vos nuits ?

L’ARTISTE. Jeune photographe suisse, il aime se promener à la tombée du jour dans les quartiers modernes de Genève à la recherche de perspectives insolites d’effets de lumière ou simplement d’images poétiques. A partir de décors que peu de gens ont encore appris à regarder avec un esprit libre

Stéphane Fahrion « Grand pré » (2009). Exposition dans l’espace Michel Chevrolet du 16 mars au 15 avril

Stéphane Fahrion « Grand pré » (2009). Exposition dans l’espace Michel Chevrolet du 16 mars au 15 avril (image extraite du dossier de pressse)

NICO. On s’est ensuite rendu à la galerie Patricia Low qui avait de grandes vitrines à travers lesquelles on voyait des photographies de très grand format accrochés à l’intérieur et magnifiquement éclairées, l’affluence  était à son comble pour se laisser séduire par la sensualité et la spiritualité mêlées qui émanaient des visages et des corps exposés au regard des invités à la célébration organisée autour du thème de la « Nuit Blanche ».

Katharina Sieverding « To behold the midnight sun » C-print, acrylic, steel, wood / Work in 2 parts. Autoportraits avec poussière d’or(1973). Galerie Patricia Low Contemporary Geneva. Exposition du 19 mars au 15 mai 2010

Katharina Sieverding « To behold the midnight sun » C-print, acrylic, steel, wood / Work in 2 parts. Autoportraits avec poussière d’or (1973). Galerie Patricia Low Contemporary Geneva. Exposition du 19 mars au 15 mai 2010 (Photo Vert & Plume)

Madame de Sade était aussi de la fête !

Philip-Lorca Dicorcia « Juliet Ms Muse » (2004), Fuji Crystal Archive print mounted to Dibond (edition of 8). Galerie Patricia Low Contemporary Geneva. Exposition du 19 mars au 15 mai 2010

Philip-Lorca Dicorcia « Juliet Ms Muse » (2004), Fuji Crystal Archive print mounted to Dibond (edition of 8). Galerie Patricia Low Contemporary Geneva (Photo Vert & Plume)

NICO. Brusquement j’ai pris ma copine par la main en lui demandant « Ça ne te rappelle rien ? »
Elle a suivi mon regard et m’a dit sans hésiter « Madame de Sade ». La semaine précédente on avait vu la pièce de Yukio Mishima au théâtre d’Annecy. La représentation avait duré deux heures et demie, une succession de monologues avec des actrices vêtues de longues robes à cerceaux montés sur des roulettes qui leur permettaient de se déplacer en majesté d’un côté à l’autre de la scène. On apercevait leurs jambes habillées de caleçons longs lacés sous les genoux et leurs pieds chaussés de bottines blanches à talons qui faisaient des petits pas, on s’était un peu endormis il faut l’avouer, on a même entendu le reniflement d’un retraité que le sifflement d’une badine fendant l’air et cinglant  la peau blanche et fragile d’une femme imaginaire avait réveillé en sursaut, on n’était pas les seuls à souffrir. Impossible cependant d’oublier la mère de Madame de Sade racontant à sa fille que ses espions l’avaient observée une nuit à travers les fenêtres impudiques du château, elle se soumettait aux caprices de son mari, attachée par les pieds au lustre suspendu au plafond, entièrement nue comme l’était le jeune garçon qui avait léché son corps souillé de sang « mais il n’y avait pas que du sang » avait ajouté la mère avec cette voix qui mêlait l’autorité et le regret de n’avoir pas été fouettée elle aussi par son gendre. A la sortie du théâtre dans ce hall de gare où des gens moins pressés que la plupart s’attardent un instant pour échanger leurs impressions j’avais entendu une jolie jeune fille demander à son amie si Madame de Sade avait réellement existé ? Comment la joindre maintenant et lui répéter que oui, elle était là à Genève-les-Bains attachée par les pieds au lustre du plafond de la galerie Patricia Low Contemporary

Le reste de la nuit on a dansé

Ted Benoît « La Peau du Léopard » (Editions Albin Michel, 1985) – Je me faufile astucieusement dans les boîtes de nuit (…)

Ted Benoît « La Peau du Léopard » (Editions Albin Michel, 1985) – Je me faufile astucieusement dans les boîtes de nuit (…)

NICO. Il était tard quand nous sommes sortis du restaurant où nous avions dîné de poisson du lac et de vin du Valais. On n’avait plus vraiment envie de retourner en France, on a cherché une chambre pour le week-end on a trouvé un hôtel sympa et on est aussitôt ressorti pour aller danser. Au petit matin on est rentré dans la chambre et on s’est enfermé. Le soir j’ai dit à ma copine qu’elle serait mon modèle que j’allais photographier peindre et dessiner son corps. Elle a trouvé mon idée géniale et s’estt aussitôt  allongée en petite culotte sur le lit, j’ai dit que non je voulais un nu intégral et j’ai commencé par la peinture. Quand j’étais fatigué de peindre je me déshabillais à mon tour et je la rejoignais sous la couette on essayait toutes les positions et quelquefois on sortait pour manger. On ne savait plus où était le jour où était la nuit on avait les lèvres gonflées à force de s’embrasser.
On a su que le lundi matin était arrivé à cause du bruit de la circulation qui avait brusquement augmenté et nous empêchait de nous rendormir. Ma copine a tâtonné dans l’obscurité et cherché sur la radio une station française, tout de suite on a reconnu la voix du journaliste qui s’inquiétait de la situation économique, qui avait peur de la montée inexorable du chômage et souffrait de la stagnation de son pouvoir d’achat. Puis on a on a entendu que les Français avaient fini de voter et l’on s’est dit que cette fois c’était bon on pouvait rentrer chez nous.

Christian Robert-Tissot « Sans titre, 2010, à la galerie Evergreene, rue du Vieux Billard à Genève, du 18 mars au 8 mai 2010

Christian Robert-Tissot « Sans titre, 2010, à la galerie Evergreene, rue du Vieux Billard à Genève, du 18 mars au 8 mai 2010 (Photo Vert & Plume, mars 2010)

De retour en France une tempête de crise s’est abattue sur nous

Résultats des élections régionales en France au lendemain du second tour sur un dessin original de Ever Meulen, affiche réalisée pour CJP (1981) – ext. de “Souvenirs du 20è siècle”, Editions Alain Littaye – 1983

Résultats des élections régionales en France au lendemain du second tour sur un dessin original de Ever Meulen, affiche réalisée pour CJP (1981) – ext. de “Souvenirs du 20è siècle” aux Editions Alain Littaye,1983

NICO. Les choses se sont gâtées à l’approche du tunnel du Mont Sion c’est toujours là que le temps change. Un vent de crise soufflait avec une violence inouïe et nous empêchait d’avancer, tous les Français étaient courbés sur leur volant tandis qu’en sens inverse les Suisses étaient poussés vers leur pays. A la sortie du tunnel c’était pire,  la pluie s’était alliée avec le vent des bulletins de vote mouillés se collaient sur le pare-brise et je ne parvenais plus à distinguer la chaussée. Heureusement les voitures devant moi étaient éclairées et je les ai suivies jusqu’à Annecy je ne sais pas comment ils faisaient pour voir quelque chose. « Des frontaliers, avait dit ma copine, ils font la route tous les jours les yeux fermés ». A l’approche d’Annecy la crise s’est calmée, on est passé à côté de l’hôpital des ambulances roulaient à vive allure en faisant hurler leur sirène il y avait des gens malades partout des gens qui souffraient, une dame respectable avait été renversée par un cycliste fou, un aveugle à moto avait roulé sur le dos d’un petit chien à poils blancs qui hurlait, plusieurs personnes avaient perdu leur emploi, beaucoup de caves avaient été inondées.
Ma copine a voulu connaître les résultats des élections régionales. Elle a tapoté sur le clavier de son téléphone portable, la gauche avait obtenu 54.1% des suffrages exprimés, la droite 35.4%, le Front National 9.4%.
Je n’ai fait aucun commentaire. Ma copine a seulement demandé sans tourner la tête vers moi « Quand on sera chez nous tu m’expliqueras lesquels souffrent, lesquels sont inquiets et lesquels ont peur ? J’suis un peu perdue. »

La république des livres

Patrick Cramer, éditeur de livres d’art dans le quartier des Bains au 2 de la rue du Vieux Billard, Genève

Patrick Cramer, éditeur de livres d’art dans le quartier des Bains au 2 de la rue du Vieux Billard, Genève

Fin provisoire des aventures de Nicolas Piollet à Genève-les-Bains

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