Journal d’un sauvage

Une vie sans contrainte

Enfant, John rêvait d’une vie sans contrainte. « Une vie sauvage » disait-il.. Il affectionnait les lieux qui faisaient encore la part belle à la nature. S’était fabriqué avec un morceau de la peau d’un chamois, qu’avait autrefois tué son grand-père, un pagne retenu par une ceinture serrée autour de la taille. Ne portait pas d’autre vêtement sur la peau, aussitôt l’année scolaire terminée. Marchait pieds nus.

« Tarzan, le Sauveur », 1917. Sourcing image : couverture de l’album N°9. Une histoire écrite par Edgar Rice Burroughs. Éd. Hachette, 3è trimestre 1917 (bibliothèque Vert et Plume)

John vivait avec sa famille au bord de la mer. Ses parents possédaient un restaurant planté sur le sable. Un établissement à la mode qui les occupait l’été et leur permettait d’avoir une vie confortable durant les autres mois de l’année.

De juin à septembre, John était livré à lui-même. Son seul ami était Philip, « Phil » dont le père, entrepreneur, travaillait aussi beaucoup et gagnait énormément d’argent. De sorte que les deux garçons ne manquaient de rien.

Ils partaient ensemble le matin et ne rentraient que pour dîner, emportant avec eux de quoi manger à midi dans leur cabane. Si Phil était habile de ses mains, John était celui qui donnait un sens à tout, enfin… il attribuait à tous les détails de leur vie sauvage un caractère qui le satisfaisait et dont Phil s’accommodait.

Le temps de l’innocence

La grande idée de John était l’innocence. Le soir, tout seul dans sa chambre où lui parvenait le bruit joyeux des conversations et des rires des clients attablés au restaurant, il écrivait dans son journal : « Chaque jour la nature nous procure la joie d’une vie innocente ». Jusqu’au jour où « le Canadien » découvrit leur cachette.

Ottto Mueller « Jeune garçon parmi les feuillages », gravure sur bois (1912). Sourcing image : Catalogue de l’exposition « Die Brücke, 1905-1914, aux origines de l’expressionnisme », musée de Grenoble (printemps 2012 (bibliothèque Vert et Plume)

L’année précédente, John avait remarqué sur la plage ce jeune garçon à l’accent québécois. Il se baignait nu avec ses parents.

L’été suivant le garçon, qui apparemment ne portait jamais de vêtement (son ventre et ses fesses étaient aussi bronzés que le reste de son corps) avait beaucoup grandi et semblait avoir le même âge qu’eux. Pourtant ils ne se parlaient toujours pas. Jusqu’au jour où « le Canadien » fit le premier pas.

John était allongé au soleil devant la cabane et lisait en tenant à bout de bras son livre au-dessus de la tête. Phil était parti à la recherche d’un lézard qu’il avait l’intention de faire griller pour agrémenter leur déjeuner.

John demeura impassible quand une ombre assombrit les pages de son livre, comme s’il avait deviné qui était $ côté de lui. Il regarda les longues jambes lisses qui se dressaient comme des échasses, le ventre où des poils avaient poussé, le sexe qui était mince et raidi, la poitrine imberbe et les bras étonnamment musclés. Un examen auquel John ne s’était jamais livré sur Phil. Son émotion était si grande qu’il ne parvenait pas à se redresser. Il referma son livre.

Le Canadien parla le premier. John apprit enfin son prénom qu’il nota le soir dans son journal. Serge. Suivit le récit de la journée, Et cette question qu’il ne pouvait plus esquiver : le temps de l’innocence ne venait-il pas de s’achever ?

L’expérience romantique

Une période romantique, qui convenait mieux à son âge, commença pour John. L’apparition de Serge lui avait fait prendre conscience que son attachement pour Phil avait dû être, sans qu’il osât se l’avouer, de même nature que celui qu’il éprouvait maintenant pour le jeune Canadien. Un sentiment réservé d’ordinaire à la relation qu’un garçon de son âge doit avoir avec une fille. Comment John allait-il faire à présent pour feindre l’indifférence ?

Danseurs masqués de Sangha , 1935 (ancien Soudan français – Mali). Au centre, masque de la Création et masque d’antilope, garnis de fibres et de cauris. Sourcing image : J. Milley « La vie sous les tropiques – Connaissance de l’Afrique, éd.modernes illustrées (1960). Bibliothèque Vert et Plume

Il pouvait se confier à son cahier. Pour la première fois, il chercha dans sa chambre un endroit où le dissimuler. Personne, surtout pas son père, ne devait soupçonner l’émoi qui s’était emparé de son esprit. S’ils l’apprenaient, ils lui interdiraient à coup sûr de revoir les deux garçons. Il n’était pas assuré de pouvoir encaisser un choc pareil.

Quand, le lendemain, il retrouva Phil que Serge avait déjà rejoint, John décréta qu’ils formaient désormais une tribu. Cette idée leur plut. Quand Serge en parla avec ses parents, ils parurent apprécier à leur tour la nouvelle. Un peu inquiets tout de même en apprenant que leur fils devrait subir les épreuves d’une cérémonie d’initiation.

Tout le monde fut prévenu que les trois garçons ne rentreraient pas la nuit suivante. Ils la passeraient à la belle étoile. John qui vivait plus intensément dès lors qu’il était au contact de la nature, avait planifié les moindres détails de la cérémonie qui demeurèrent secrets.

La vie à trois apparaissait à John comme la meilleure solution pour ne pas succomber à des penchants dont il savait désormais la nature. C’était un peu comme si ses deux amis étaient devenus ses anges gardiens.

L’exercice de la solitude

Dagnan-Bouveret "étude", vers 1873. Dessin préparatoire pour "L'Atalante", un tableau terminé en 1874. Sourcing image : L'ILLUSTRATION n° daté 11 juin 1910 (collection Vert et Plume)

Mais l’été suivant, John se retrouva seul dans la cabane. Serge était resté au Canada. Pour la première fois, Phil était parti en vacances avec des camarades de son école. John chercha dans la nature des occasions de se livrer à des simulacres de l’amour. S’allongeait nu sur le sable éclaboussé de soleil, il y plongeait son sexe. Frottait son ventre contre l’écorce des arbres, s’enivrait de l’odeur de la terre où il se couchait la nuit tandis que la lune éclairait ses fesses crispées. Parfois il s’étendait à la lisière des vagues. L’eau se glissait sous son ventre, creusait le sable avant de battre en retraite. Il demeurait longtemps ainsi, l’air d’un naufragé que les flots avaient épargné. Il reprenait son souffle, attentif aux murmures de l’obscurité qui l’enveloppait tout entier.

Dans son cahier, il écrivit qu’il ne souhaitait pas poursuivre ses études pour travailler dans une entreprise comme Phil et Serge avaient projeté de le faire. Il ne voulait pas d’une vie découpée en tranches, travail, loisirs, famille, vacances et voyages à la clé. À ses parents, il annonça qu’il allait durant une année essayer de vivre seul dans la cabane. Il viendrait les voir de temps en temps. Il avait décidé de se débrouiller comme l’aurait fait un sauvage.

Le moment était opportun pour réaliser son vieux rêve de liberté absolue.

Il prit dans sa bibliothèque le livre de Claude Lévi-Strauss Tristes Tropiques et quelques autres, fabriqua une étagère et les posa dessus. Il apporta une petite table en bois qui ressemblait fort à celle de Henry-David Thoreau et glissa son cahier dans le tiroir qu’il ferma à clé..

Claude Lévi-Strauss "Tristes Tropiques", 1955. Sourcing image : collection "Terre Humaine", librairie Plon (sept.1980). Bibliothèque Vert et Plume

« Les hommes étaient complètement nus, hors le petit cornet de paille coiffant l’extrémité de la verge et maintenu en place par le prépuce, étiré à travers l’ouverture et formant bourrelet au dehors. »
(Tristes Tropiques)

Il retourna un carré de terre où il avait l’intention de faire pousser des légumes. Alla cueillir des fruits dans la forêt. La mer lui procurait du poisson. Il avait apporté son équipement de pêche sous-marine et chaque matin il allait chasser une proie. Avec ses économies, il acheta des bougies et d’autres objets dont il pensait qu’il aurait besoin.

La lecture de Tristes Tropiques était celle qu’il préférait, à cause de la poésie dont l’auteur ne se répartissait jamais :« Tout nu, peint de rouge, le nez et la lèvre inférieure transpercée de la barette et du loberet, emplumé, l’Indien du Pape se révéla merveilleux professeur en sociologie bororo. » (p.246).

Suivant l’exemple de Serge, John décida de retirer son pagne. Quel meilleur symbole de la vie sauvage que la nudité ? Il eut l’idée, en lisant Tristes Tropiques de se confectionner un étui pénien, encore plus beaux que ceux des Indiens  Bororo, pour dissimuler son sexe. L’étui taillé dans l’écorce d’un chêne-liège enserrait la verge en la comprimant. Il était assez étroit à son extrémité supérieure pour interdire au gland, qu’il avait réussi à faire passer dans l’ouverture, de se rétracter. A la base, John perça de chaque côté un trou et fit passer à l’intérieur deux ficelles, tressées avec des tiges de chèvrefeuille, qu’il noua dans le dos au-dessus de ses fesses.

La première femme

Après plusieurs mois de cette nouvelle vie, John avait organisé autour de la cabane un véritable campement. Il prévoyait à l’avance ses besoins en nourriture, faisait sécher ses poissons, conservait légumes et fruits dans des garde-manger. Mais ce qui l’occupait le plus était la construction d’une nouvelle cabane dans les branches d’un arbre d’où il avait une vue sur la mer et se sentait plus en sécurité, une fois son échelle retirée.

Un jour malheureusement, comme il était dans une position périlleuse, il glissa et tomba en bas de l’arbre en dépit de ses efforts pour freiner sa chute en se retenant aux branches de l’arbre. Il perdit connaissance.

Quand il rouvrit les yeux, une jeune femme était penchée sur lui. Une main sur sa poitrine pour s’assurer que son cœur battait normalement. Elle attendait patiemment qu’il recouvre ses esprits.

« Tarzan et les Pygmées »1910. Sourcing image : vignette de l’album N°7. Une histoire écrite par Edgar Rice Burroughs. Éd. Hachette, fév.1940 (bibliothèque Vert et Plume)

Elle s’appelait Sandra. Était en vacances chez ses grands-parents dans une villa perchée sur la colline. Elle avait aperçu la cabane qu’il construisait et s’était décidée à venir. Mais elle n’aurait jamais pensé le trouver dans cet état. John lui adressa un large sourire auquel elle répondit en faisant glisser sa main sur son épaule qu’elle caressa. « Voyons si tu n’as rien de cassé », dit-elle. – « Je ne pense pas, répondit John. Je suis tombé au milieu de mon jardin dont la terre a dû amortir le choc. » – De fait il se leva sans difficulté, frotta ses bras et ses jambes. Quelques légères contusions mais rien de grave. Seul son étui pénien était cassé et sa verge offerte au regard de Sandra qui ne parut pas s’en offusquer. « Tu es sûr que ça va aller ? Tu ne veux pas venir à la maison ? », demanda-t-elle. Mais John refusa tout net. Lui expliqua le pari qu’il avait fait de ne réclamer aucun secours durant une année entière. Sandra était admirative.

Les jours qui suivirent furent un véritable enchantement. Chaque matin Sandra retrouvait John quand il revenait de la pêche et le quittait au coucher du soleil. Elle décora l’intérieur de la cabane dont elle couvrit les parois de fresques aux couleurs vives qui réjouirent John. Elle avait troqué son affreux maillot de bain en tissu synthétique contre un tablier en fibres végétales que John avait confectionné sur elle. Les fesses et les seins de Sandra demeuraient nus et cela lui convenait.

John lui apprit le langage des oiseaux. Une nuit, comme elle avait accepté de rester avec lui, ils s’allongèrent côte à côte sur la terrasse en bois qui était maintenant achevée. John lui prit la main et lui nomma les étoiles qui scintillaient au-dessus de leurs têtes. Sandra disait que de sa vie elle n’avait jamais contemplé un aussi beau spectacle. John redressa le buste et se tourna vers elle, plongeant son regard dans ses grands yeux qui le contemplaient avec une émotion semblable à la sienne. Il approcha son visage et effleura les lèvres de Sandra, brûlantes comme la nuit qui commençait.

Flash infos artistes, écrivains & personnages

Atalante.  A moins qu’il ne s’agisse de l’un des prétendants malheureux, le personnage couché sur le sable du dessin serait Hippomène qui avait réussi à battre Atalante à la course et à devenir son amant. Emportés par un désir sexuel trop longtemps réfréné les deux jeunes gens s’enfermèrent à l’intérieur d’un temple pour faire l’amour…  Lire la suite : http://fr.wikipedia.org/wiki/Atalante

Pascal Dagnan-Bouveret.  1852-1929. Peintre français, lauréat à deux reprises du grand prix de Rome. Élève de Gérôme.

Claude Lévi-Strauss.  1908-2009.  Anthropologue et ethnologue français, écrivain et philosophe, qui continue d’exercer une influence considérable sur les esprits intellectuels à travers le monde, particulièrement ceux des artistes (cf. l’exposition de l’été 2012 au Palais de Tokyo « Intense Proximité »). Lire : « Tristes Tropiques », « La Pensée Sauvage » et « Regarder, écouter, lire ».

Otto Mueller.  1874-1930. A très peu gravé sur bois. Des années durant, l’artiste a travaillé sur la forme et l’agencement des éléments qui compsent ses tableaux pour atteindre un idéal de simplicité et de naturel. La figure et le paysage sont rendus par un simple tracé. Il a utilisé l technique de la taille blanche dans laquelle les lignes sont creusées dans le bloc de bois.  Au tirage les traits apparaissent en blanc sur fond noir. Les parties noires correspondent aux zones en relief non travaillées du bois (source : catalogue cité dans la légende de l’image).

Tarzan.  On a souvent écrit à propos du personnage de Tarzan qu’il était le symbole d’une Afrique singée ar les Blancs, ce qui est une caricature éloignée pour l’essentiel de la réalité. Ses multiples aventuras en bandes dessinées ou celles écrites par Philip José Farmer, loin de le cantonner à l’Afrique, le font voyager à travers les âges et les continents. Loin des côtes du Gabon où son créateur Edgar Rice Burroughs (Chicago, 1875 – Los Angeles, 1950) l’avait fait naître. De sorte que Tarzan est devenu le symbole d’une liberté perdue à jamais, une liberté qui était encore concevable dans la 1ère moitié du XXè siècle. Au contraire du personnage biblique d’Adam, Tarzan est celui qui a réussi à traverser les embûches et refuse toute forme d’oppression.

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