Journal de bord

CHRONIQUES D’UN ÉTÉ ORDINAIRE – 1.

La destruction en 2012 d’anciens mausolées à Tombouctou (nord du Mali) a rappellé à ceux qui l’avaient oublié qu’aucun peuple, s’il veut préserver son territoire, ses biens, ses lois et ses règles de vie en société (qui ne sont pas nécessairement partagées par tous les pays du monde), doit posséder les moyens politiques, militaires et financiers nécessaires.

Un mois en Afghanistan

Les histoires d’envahisseurs renversant et brisant les idoles des peuples qu’ils venaient de vaincre sont si nombreuses qu’on a du mal à admettre l’étonnement et l’incompréhension d’aujourd’hui. L’antécédent le plus récent est la destruction en 2001 des Bouddhas de Bâmiyân, datant d’avant le 10è siècle, par les musulmans radicaux qui avaient pris le contrôle de l’Afghanistan.

Le grand Bouddha de Bâmiyân (Afghanistan), mai-juin 1931. Sourcing image « L’Illustration » - La mission automobile Centre-Asie (n° daté26 09 1391). Collection Vert et Plume

Récit des voyageurs de la « Croisière Jaune » visitant Bâmiyân :

EXTRAIT. À 230 km de Kaboul, à 2700 m d’altitude c’est la vallée de Bâmiyân avec ses Bouddhas dont un de 35 m [le grand mesurait 53 m et le petit 38] taillés dans la montagne. Bâmiyân représente un nœud où se sont liés plusieurs civilisations. Dans cette vallée longue d’une quinzaine de km et large de deux ou trois, les hommes connurent leurs plus belles heures et leurs plus cruelles vicissitudes. C’était un lieu de pèlerinage bouddhique où l’on comptait près de 3000 couvents ou collèges de moines. Au 7è siècle après J.C., date de l’invasion musulmane, les envahisseurs voulurent détruire complètement ces hérésies. Ils enduisirent de goudron toutes les décorations et y mirent le feu. (1931, source : lire au-dessous)

La plupart des gens n’ont jamais entendu parler de Tombouctou, ni de Bâmiyân sauf à la radio ou à la télé. Ils trouvent dans ce genre d’information matière à s’indigner contre les musulmans, demain contre d’autres pour des raisons du même ordre . Ils ont un avis sur tout, sans avoir jamais voyagé.

Seuls des passionnés d’histoire et d’archéologie, des voyageurs et des intellectuels étaient allés sur place pour admirer ces sculptures géantes. D’autres comme moi n’avaient pas réussi à passer la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan et avaient pris la route du sud en direction des tombes royales hachéménides de Naqsh-I Rustam, un centre religieux non loin de Persépolis. Leur histoire avait été mêlée à celle des Grecs et par ricochet à la nôtre. Le site était majestueux  et les tombes, taillées dans la falaise, impressionnantes elles-aussi.

Dommage qu’il soit devenu si périlleux de visiter le Moyen-Orient, tout comme l’Afrique. C’était la meilleure manière de comprendre à quel point notre civilisation est ancienne et marquée par les guerres, les massacres et les destructions.

Flash info Croisière Jaune et contexte

Culture française. Les Français, sans doute le peuple le plus laïc au monde, ont largement attribué à leur État –Nation le pouvoir et la gloire qui étaient autrefois conférés exclusivement à Dieu et à son Fils. Ils continuent de s’en remettre à  l’État pour les conduire vers le bonheur sur terre. Les inhumations au Panthéon, l’érection de statues équestres, un nom donné à une avenue pourvoient aux désirs de vie éternelle. Au contraire des musulmans qui placent Dieu au centre de leur vision du monde tant sur le plan politique que juridique et social.

Carte de l’expédition Citroën Centre-Asie. 3è mission G.M. Haardt – L. Audoin – Dubreuil. Sourcing image : Eric Deschamps & Sylvie Schweitzer « La Croisière Jaune / Journal de bord » (1929-1933), éd. E.T.A.I. (1996). Bibliothèque Vert et Plume

La Croisière Jaune.  1931-1932. Montée grâce au mécénat d’André Citroën qui mourut ruiné en 1935. Parmi les participants recrutés sur des critères scientifiques et médiatiques : Joseph Hackin, archéologue et conservateur au musée Guimet – le père Teilhard de Chardin, paléontologue – Meynard Owen William, de la National Geographic Society – Georges Le Fèvre, historiographe de la mission – André Sauvage, cinéaste – Alexandre Jacovleff, peintre.

« La Croisière Jaune / Mission Centre-Asie », la caravane automobile quittant Hérat le 24 mai 1931. Sourcing image « L’Illustration » - La mission automobile Centre-Asie (n° daté26 09 1391). Collection Vert et Plume

RÉCIT.  Un colonel sahib au garde-à-vous touche son bonnet d’astrakan : « Son Excellence le Gouverneur d’Hérat vous souhaite la bienvenue dans sa province. Nos yeux sont illuminés par la joie de votre arrivée. Toutes nos pensées sont prêtes à concevoir ce qui peut vous faire plaisir. Ne soyez plus fatigués. »

Sources d’information.  Eric Deschamps & Sylvie Schweitzer « La Croisière Jaune / Journal de bord » (1929-1933), éd. E.T.A.I. (1996). Bibliothèque Vert et Plume. – « L’Illustration », n° cité et « Le Monde », article signé E. de R. et daté FéV 2001.

2 commentaires

  1. bruno

    Très beau billet, merci
    Cependant, rappelez nous quand nous avons détruit Cluny III, juste la plus grande église de la chrétienté ?
    Merci pour tous vos billets

  2. Plumebook Café

    Je vous réponds avec retard et vous prie de m’en excuser. Je suis heureux que les articles de ce blog vous plaisent.
    Je crois comprendre ce que vous voulez dire en parlant de nos propres « destructions » et vais en profiter pour me lâcher un peu.
    Comme beaucoup d’entre nous, je suis partagé entre le désir de conservation et la nécessité du changement. Aujourd’hui ce sont les villes qui sont l’objet de destructions massives pour laisser la place à un habitat plus dense sans que les municipalités ne jugent utile de préserver des traces d’un passé que l’administration des Monuments Historiques et du Patrimoine ne juge pas « de leur point de vue » dignes d’intérêt. C’est ainsi que disparaissent anciennes villas, anciennes devantures, anciens ateliers, anciennes fermes, etc. Aux Etats-Unis, où l’initiative privée prévaut, des quartiers entiers de villas (comme à Chicago) sont préservés au coeur de la ville ultra-moderne, des villages Quakers (en Nvlle Angleterre) sont démontés et reconstruits à l’identique dans une campagne similaire mais préservée de l’urbanisation. Et l’on peut multiplier les exemples.
    Dans notre pays, les citoyens ont un droit à la parole et surtout un droit d’action théoriques. La prise en compte de leurs opinions n’est pas prévue dans la Constitution qui n’a pas été modifiée pour intégrer les changements profonds entraînés par l’existence des nouveaux réseaux de communication qui ont libéré l’expression populaire. Cette attitude conservatrice des hommes politiques et de l’administration, qui veulent continuer de décider ce que l’on détruit et ce que l’on conserve sans l’avis de la population, est dommageable au plan de l’adhésion démocratique (on voit bien que le nombre de ceux qui n’y croient plus est en constante augmentation) et de l’efficacité économique puisque l’Etat a de moins en moins les moyens financiers de sa politique « castratrice ». Bien à vous.

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