Jour de fête

Elle avait demandé à ses parents de lui offrir des ailes

Marc Chagall “La pendule à l’aile bleue”, huile sur toile (1949). Sourcing image : « Hommage à Marc Chagall, œuvres de 1947 à 1967 », Fondation Maeght, été 1967. Bibliothèque Vert et Plume

Elle ne voulait pas un déguisement d’ange pour qu’on dise qu’elle était belle , mais de vraies ailes pour voler dans le ciel.

Personne dans sa famille n’avait paru surpris. Elle avait toujours été considérée comme une enfant originale et de ce fait avait acquis certains droits que ses frères et sœurs n’avaient pas.  Si elle avait vraiment voulu se faire remarquer elle aurait réclamé un train électrique et des Lego pour construire la gare.

Elle appréciait que le Père Noël fût jeune et joli

Pierre et Gilles « Le garçon papillon » (Kevin, 1993). Sourcing image : « Pierre et Gilles », éditions Treville, 1994 (bibliothèque Vert et Plume)

Alors que tout le monde se lamentait à propos du temps, il n’avait pas l’air de souffrir du froid.

Ses parents habitaient à l’orée du Marais, un quartier de la capitale réputée pour le grand nombre de garçons à problèmes qui y vivaient. Ainsi appelaient-ils les gays dans la famille depuis qu’un de ses frères s’était abonné à « Kaiserin » –  a magazine for boys with problems -, c’était le sous-titre. Son frère le laissait intentionnellement traîner sur le canapé du salon pour que chacun comprenne qu’il préférait les garçons aux filles mais c’était ridicule puisque tout le monde avait avait réalisé depuis longtemps. Lui aussi avait trouvé un job de Père Noël mais dans une sex-shop et refusait de donner l’adresse.

A St-Eustache des hommes en costume d’époque bradaient les derniers sapins

David Herrliberger, Nr 32 der Zürcher Ausrufbilder, 1748. Sourcing image: “La Gazette Swissair”, vers 1980 (archives Vert et Plume)

En passant le long de l’église St-Eustache, elle entendit jouer de l’orgue à l’intérieur. Elle avait envie de pousser la porte mais elle devait rentrer chez pour accueillir ses cousins qui venaient de province pour passer avec eux la période des fêtes. Elle conserva un air de musique dans sa tête jusqu’au moment où elle ouvrit la porte cochère de l’immeuble. Elle entendit les garçons qui se poursuivaient dans l’escalier.

Sa famille était cultivée et respectueuse des traditions

D’après un dessin de J.M. Usteri « Soirée de Noël à Zürich », 1799. Eau-forte reproduite dans la feuille de Nouvel an de la société de musique de l’école allemande. Sourcing image : “La Gazette Swissair”, vers 1980 (archives Vert et Plume)

Sa mère expliquait à ses cousins qui ignoraient tout que dans les pays de langue allemande c’était St-Nicolas qui apportait le sapin.

Entendant cela, son père avait ajouté que le sapin avec ses épines avait franchi l’Atlantique au 19è siècle pour être adopté en Amérique latine et dans certains pays d’outre-mer . Il avait aussi appris en lisant « Le Monde » que des petits revendeurs dans rues du Plateau à Abidjan proposaient des sapins gonflables aux automobilistes. Vraisemblablement importés de Chine. Personne n’avait demandé où se situait Abidjan sur la carte du monde car tout le monde dans la famille connaissait l’Afrique.

A table elle avait prétendu que les femmes étaient capables de voler

Jean-Claude Pertuzé « La nuit de Noël », déc.1979. Sourcing image : Métal Hurlant mensuel n°46 (bibliothèque Vert et Plume)

«La nuit de Noël est un temps de grande confusion pour l’Enfer. Les sorcières, les loups-garous et les diables ne se possèdent plus de colère parce que Notre Seigneur est né, et ils font partout autant de méchancetés qu’ils le peuvent. »
(texte d’introduction de la B.D. citée)

Stéphanie sa petite sœur s’était aussitôt exclamé que c’étaient des sorcières ! Elle avait corrigé en disant que c’était vrai dans les livres mais pas dans la réalité.

Son père l’avait soutenue sans hésiter

Louis Janmot « Le vol de l’âme », huile sur toile (vers 1855). Sourcing image : Dominique Brachlianoff « Le poème de l’âme », musée des Beaux-Arts de Lyon, 1995 (bibliothèque Vert et Plume, déc.95)

« … puissiez-vous sous d’autres cieux, / Ne pas regretter la vallée, / Où de votre enfance écoulée, / Fut abrité l’heureux berceau. »
Louis Janmot Recueil cité.

Il avait raconté qu’au retour d’un voyage au Sénégal il avait une fois, en survolant en le désert mauritanien, aperçu par le hublot de l’avion deux âmes qui avaient quitté le sommet de l’Adrar et flottaient dans l’azur. Elles étaient pareilles à deux soeurs, les cheveux blonds, vêtues de longues robes qui recouvraient leurs jambes et de chemisiers ou d’écharpes blanches – il hésitait encore à ce sujet car le vent en soufflant agitait leurs vêtements -.

Elle voulait devenir artiste, mener une vie de bohème

Marc Chagall “Aleko”, huile sur toile (1949). Sourcing image : « Hommage à Marc Chagall, œuvres de 1947 à 1967 », Fondation Maeght, été 1967. Bibliothèque Vert et Plume

En dehors de son père qui était un rêveur, toutes les personnes qu’elle rencontrait à l’école ou chez ses copines avaient la tête pleine des histoires que racontaient la télé et les sites internet. Elle en avait assez. Elle avait refusé le téléphone portable dernier cri que ses parents avaient songé lui offrir. Elle n’en avait pas besoin pour vivre. Elle avait envie de devenir artiste mais ne savait pas comment s’y prendre.

En savoir un peu plus sur les artistes

Aleko (1892). Titre d’un opéra en un acte de Serge Rachmaninov d’après la pièce de Maurice Maeterlinck : Aleko a quitté sa riche famille d’origine pour suivre la Tzigane Zemfira, dans l’espoir de trouver le salut grâce à l’influence bénéfique des bohémiens. Zemfira lui donne un enfant mais elle multiplie les aventures. Emporté par la jalousie, Aleko la poignarde avec son dernier amant. Les Tziganes le renient et le chassent.
Marc Chagall. 1887-1985. Peintre et sculpteur installé en France après la seconde guerre mondiale. Inspirateur des jardins de la fondation Maeght à St-Paul de Vence.
David Herrliberger. 1697-1777. Célèbre dans l’histoire des arts graphiques suisses pour ses estampes et ses livres illustrés.
Louis Janmot (1814-1892). A écrit entre 1835 et 1881 deux mille huit cents vers et exécuté trente quatre compositions (peintures et dessins qui sont au musée des Beaux-Arts de Lyon) à propos desquelles Baudelaire écrivait dans l’Art philosophique: « Il faut reconnaître qu’au point de vue de l’art pur il y avait dans la composition de ces scènes (…) un charme infini et difficile à décrire, quelque chose des douceurs de la solitude, de la sacristie, de l’église et du cloître; une mysticité inconsciente et enfantine. »
Jean-Claude Pertuzé. Illustrateur, graphiste, auteur de B.D. né en 1949.
Serge Rachmaninov (1873-1943). Compositeur russe.
Pierre et Gilles. Pierre Commoy (né en 1950) et Gilles Blanchard (1953) se sont rencontrés en 1973.   //  Johann Martin Usteri. 1763-1827. Suisse alémanique.

Dessin original : voir légende au-dessus

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