Jouir de soi-même

« Le sentiment de l’existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un sentiment précieux de contentement et de paix qui suffirait seul pour rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi toutes les impressions sensuelles et terrestres  qui viennent sans cesse nous en distraire et en troubler la douceur. »
Jean-Jacques Rousseau (ext. de la 5è Promenade – Les Rêveries du Promeneur Solitaire, 1776-1778. Imprimerie Nationale, 1978 (source : bibliothèque Vert et Plume)

Je m’envole !

Bernard Faucon, mise en scène et photographie « La balançoire » (1977). Ext. de l’album « Les grandes vacances » (Editions Herscher – 1980 – Bibliothèque Vert et Plume))

Bernard Faucon, mise en scène et photographie « La balançoire » (1977). Ext. de l’album « Les grandes vacances » (Editions Herscher – 1980 – source : bibliothèque Vert et Plume))

Avec la complicité de l’ange

J.H. Fragonard « Les hasards heureux de l’escarpolette », 1767.

J.H. Fragonard « Les hasards heureux de l’escarpolette », 1767. Source : internet, traitement Vert et Plume

Les protagonistes de ce tableau qui ressemble à la scène d’un théâtre à l’instant du lever de rideau, de gauche à droite :

  • l’ange sur son piédestal qui assure les amants de son silence complice
  • l’amant qui s’émeut à la vue des jupons soulevés par le courant d’air
  • l’épouse infidèle et joyeuse de l’être assise sur la balançoire
  • le mari pour finir, debout dans l’ombre il tient la corde censée lui permettre de contrôler les élans de sa femme

PORTRAIT DE L’ARTISTE. Jean Honoré Fragonard (né à Grasse en 1732, mort à Paris en 1806). Peintre galant à succès avant la Révolution qui le ruina. Devenu à la fin de sa vie un conservateur du musée du Louvre il en fut expulsé par décret impérial l’année avant sa mort

Fleurs de jardin français

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (source : bibliothèque Vert et Plume)

Depuis mon enfance j’observe le rite immuable de l’alternance des Pensées et des Géraniums qu’entretiennent les personnes qui ont la main verte, un art qui dans ma famille est le strict apanage des femmes. Les déplacements qu’elles font pour se procurer les fleurs, le soin qu’elles prennent pour les tailler et les mettre à l’abri le moment venu et l’activité qu’elles déploient lors de chaque permutation au moment des deux grands changements de saison appartiennent à ma mémoire du temps, je n’imaginerais pas un monde sans ce rituel immuable dont les proportions sont d’autant plus importantes qu’on habite une maison plutôt qu’un appartement. Non seulement il faut posséder assez de fenêtres et de balcons à fleurir pour que le charme de la mise en scène opère, encore faut-il disposer d’assez de place dans son garage ou sa buanderie pour entreposer durant l’hiver les jardinières et les pots de géraniums qui à l’inverse des pensées redoutent par-dessus tout le gel.

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (source : bibliothèque Vert et Plume)

Les Pensées que l’on plante en Savoie à l’approche de l’hiver dans les jardinières posées sur le rebord des fenêtres et des balcons ensoleillés succèdent aux Géraniums et perpétuent le plaisir d’apercevoir des fleurs chaque matin en se levant en dépit du froid et de la neige. Elles ne vont pas beaucoup grandir avant la fin du mois de mars. Alors seulement elles vont s’épanouir et former de beaux bouquets d’un jaune vif qui survivront jusqu’au retour des géraniums au début du mois de juin.

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (Bibliothèque Vert et Plume)

J.J. Grandville « Fleurs Animées », 1847. Publication des Editions Vilo, 1981 (source : bibliothèque Vert et Plume)

J’ai cherché Tulipe dans mon petit livre des « Mots du jardin » (éditions Actes Sud, 1997).  A la lettre « T » elle n’y était pas, il y avait Terrasse, Tivoli, Topiaire, Treillage et Tuileries. J’ai cherché Lilas qui n’y figurait pas davantage. A la lettre « L » j’ai trouvé Labyrinthe, Latin et Luxembourg.
La floraison des tulipes et du lilas est incroyablement éphémère quand on songe à la beauté de leurs fleurs, pour le lilas à la délicatesse de son parfum et à l’énergie que ces plantes ont dépensé pour les faire naître. En ce sens il n’y a guère que les femmes qui ressemblent aux fleurs, capables de consacrer des journées entières pour se préparer à participer à une fête qui ne durera que quelques heures sans être assurées d’y rencontrer le prince charmant.

Il fera toujours beau, ce sera toujours le printemps

Luke Smalley, « Gymnasium » (1996, année de naissance du concept - 2001, année de la publication)

Luke Smalley, « Gymnasium » (1996, année de naissance du concept - 2001, année de la publication). Source : internet, traitement Vert et Plume

Comme Bernard Faucon l’a fait avec ses images de l’enfance, Luke Smalley a tenté de retenir le temps avec ses images d’une adolescence figée dans la pratique immémoriale du sport, le meilleur moyen que l’homme ait trouvé pour prolonger sa jeunesse en s’assurant d’une bonne santé.
Tandis que Bernard Faucon habillait ses enfants de culottes courtes et de tee-shirts extrêmement colorés, les ados de Smalley sont vêtus à la manière des collégiens anglo-saxons dans un style austère et intemporel dont on pourrait dire toutefois qu’il emprunte aux années 1920-1930, raison sans doute pour laquelle l’artiste n’a guère utilisé la couleur contrairement à Bernard Faucon. Les premières photos de Smalley sont en noir et blanc, genre sépia. Il a ensuite travaillé en couleurs, perdant l’essentiel de son innocence et de son intemporalité, comme s’il s’était brûlé les ailes.

Le temps immobile

Lac d’Annecy à Talloires (de l’autre côté du lac le village de Duingt et le massif des Bauges). A côté du marcheur, l’Oratoire du clos du Moine. Le lac n’est plus visible depuis la route à cet endroit (source : carte postale, collection Vert et Plume)

Lac d’Annecy à Talloires (de l’autre côté du lac le village de Duingt et le massif des Bauges). A côté du marcheur, l’Oratoire du clos du Moine. Le lac n’est plus visible depuis la route à cet endroit (source : carte postale, collection Vert et Plume)

Le « Saut du Moine » est le nom du virage toujours le plus dangereux de la descente sur Talloires quand on vient de Menthon par la vieille route qui était jalonnée autrefois de nombreux oratoires plus ou moins élaborés devant lesquels faisaient halte les processions lors des pèlerinages qui allaient en sens inverse de Talloires vers Saint-Germain, autant pour prier que pour permettre aux pèlerins de souffler car la montée est rude, les cyclistes qui l’empruntent aujourd’hui en savent quelque chose.

C’est une impression que l’on éprouve d’une manière générale au contact de la vie à la campagne par opposition à la vie urbaine qui est dominée par le bruit, la foule et la rapidité des déplacements.   //  Les paysages de campagne sont plus préservés, il n’y a souvent personne dans notre champ de vision, les mouvements ordinaires sont lents et empreints d’une élégance qui devrait appartenir à l’ensemble de l’espèce humaine.  //  Elle continue de caractériser la vie des animaux que l’on va admirer dans les parcs. Ils nous rappellent le temps où nous partagions avec eux un mode de vie commandé par la nature.

André-Charles Coppier, l’Oratoire du clos du Moine (dessin au roseau et au brou de noix), « Au lac d’Annecy » (1923), Editions La Fontaine de Siloé, 1995. Aujourd’hui, l’oratoire est intégré dans le mur d’enceinte d’une maison, sans respect ni mention de son histoire passée (source : bibliothèque Vert et Plume

Il peut nous arrive de contempler les images d’autrefois avec le sentiment que la vie devait être meilleure qu’aujourd’hui. Nous idéalisons alors le passé qui serait le symbole d’un temps parfait par opposition au présent qui renfermerait tous les maux de l’existence.
Dans notre imagination le passé (pas trop lointain tout de même) est assimilé à un monde où les événements se produisaient avec une lenteur tellement inouïe qu’ils semblaient laisser aux gens le temps de les voir venir et de s’y habituer avant qu’ils n’aient produit tous leurs effets, un monde dont nous voudrions qu’il soit encore le nôtre. Aucune entreprise ne ferait faillite après des années de prospérité, aucune école ni aucun bureau de poste ne fermerait après que la population du village se soit éteinte, aucune armée ne réduirait ses effectifs après que la guerre ait cessé, aucun volcan ne rentrerait brutalement en éruption après 150 années de sommeil, aucune mer ne se déchaînerait pendant la nuit, aucun avion ne s’écraserait sur la terre après avoir volé des milliers d’heures dans le ciel, aucun assassin ne sortirait de prison, et ainsi de suite.
Nous pouvons à un moment ou un autre nous laisser entraîner dans ces contradictions parce que le bonheur serait vraiment que le monde change pour nous distraire sans jamais nous faire souffrir.

« Comment peut-on appeler bonheur un état fugitif (…) qui nous fait regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ? (…) S’il est un état où l’âme se trouve sans avoir besoin de rappeler le passé ni d’enjamber sur l’avenir (…), où le présent dure toujours sans néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession (…), tant que cet état dure celui qui s’y trouve peut s’appeler heureux (…), d’un bonheur suffisant que ne laisse dans l’âme aucun vide qu’elle sente le besoin de remplir. »
Jean-Jacques Rousseau (ext. de la 5è Promenade – Les Rêveries du Promeneur Solitaire, 1776-1778. Imprimerie Nationale, 1978 – source : bibliothèque Vert et Plume)

Lac d’Annecy à Talloires, le débarcadère

Lac d’Annecy à Talloires, le débarcadère (source : carte postale, collection Vert et Plume)

« Tel est l’état de bonheur où je me suis trouvé souvent (…) dans mes rêveries solitaires (…) couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l’eau… »  Jean-Jacques Rousseau (texte cité)

PORTRAITS DES ARTISTES
par ordre alphabétique

André-Charles Coppier. 1867-1948. Habitant de Talloires, lac d’Annecy. Son ouvrage sur le lac d’Annecy, tant par la qualité des textes et des histoires qu’il raconte que par l’extraordinaire témoignage que constituent ses dessins est une référence indispensable et un merveilleux guide de promenades autour du lac.

Bernard Faucon. Né en 1950 à proximité d’Apt (Vaucluse) où vivait sa grand-mère maternelle, la grand-mère Faucon étant installée à Forcalquier, sur la route qui va d’Apt à Manosque, dans le Lubéron. « Un jour je suis allé chez le médecin de ma mère et je lui ai demandé les médicaments pour ne pas grandir. »
Bernard Faucon a commencé par mettre en scène des représentations de l’enfance inspirées des années 50-60. Plus tard les personnages ont progressivement cédé la place aux pierres des maisons puis aux seuls paysages toujours empreints de la même poésie, comme si les ombres des enfants envolés se profilaient encore derrière les arbres.

Jean Honoré Fragonard (né à Grasse en 1732, mort à Paris en 1806). Peintre galant à succès avant la Révolution qui le ruina. Devenu à la fin de sa vie un conservateur du musée du Louvre il en fut expulsé par décret impérial l’année avant sa mort.

John Luke Smalley (1956-2009) avait reçu une éducation catholique très stricte dans une famille de Pennsylvanie (E.U.). Passionné de photographie dès l’âge de 12 ans. Influencé par la manière de Bruce Weber et Herb Ritts, il travailla dans les années 80 sur son premier album « Gymasium » qui le fit connaître. Introuvable aujourd’hui le livre est en cours de réimpression. Autres publications : « Exercise at home » et « Sunday Drive ».

2 commentaires

  1. philippe

    Une rubrique très intéressante, une découverte,…
    Mr PHILIPPE OLivier peintre de Sonnaz

    Cordialement.

  2. Plumebook Café

    Je suis content que cet article du blog vous ait plu, et vous remercie d’avoir pris la peine de me faire part de votre satisfaction.
    Cordiales salutations !

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