Joies de la découverte

Mise à jour : 10 avr.2012

Musée de Grenoble, en bordure d’un parc aux arbres centenaires

Musée de Grenoble, arrière du bâtiment (photo Vert et Plume, avril 2009)

Personnages. Guillaume et Charlotte Ducamp, les visiteurs du musée, le gardien, le professeur et le journaliste, le peintre allemand Gerhard Richter visible sur l’écran de la vidéo installée à l’intérieur du dernier cube de l’exposition. Le propos contenu dans le titre de cet article est de lui.

Charlotte et Guillaume Ducamp avaient décidé ce jour-là de faire halte à Grenoble pour découvrir le musée à l’occasion d’une exposition temporaire consacrée au peintre allemand Gerhard Richter.

Misée de Grenoble, vue latérale (photo Vert et Plume, avril 2009)

L’espace réservé dans le musée de Grenoble aux expositions temporaires est très beau, 100% WHITE CUBE, une suite harmonieuse de cubes qui permet de répartir à la fois les oeuvres et les visiteurs à l’intérieur de chacun d’eux de sorte qu’on ne souffre jamais d’une accumulation exagérée de tableaux ni d’un trop grand nombre de personnes agglutinées en un même lieu. C’est aussi l’avantage d’une exposition en province qui attire beaucoup moins de monde que si elle était organisée dans la capitale. L’effet produit par chacune des oeuvres est puissant et contraint le promeneur à s’immobiliser pour les contempler longuement.

Gerhard Richter peignait sur les cartes postales qu’il envoyait à ses amis

Peinture sur photo de Gerhard Richter

Gerhard Richter, peinture sur photo (date n.c.). Exposition au Centre de la Photographie de Genève (rue des Grenadiers,2009)

Au printemps 2009, ils avaient raté une précédente exposition de l’artiste au Centre de la Photographie, rue des Grenadiers à Genève, consacrée à ses photographies peintes. Des cartes postales destinées à l’origine à ses amis. Ces petits formats sont devenus sous la pression du marché de véritables oeuvres d’art  exposées comme les notes et les lettres d’un grand écrivain disparu, et vendues aux collectionneurs par les galeristes.

Ci-dessous deux exemples de cartes postales peintes exposées à Paris, lors de la FIAC 2009 :

Gerhard Richter "Sans titre", série de cartes postales peintes entre 1998 et 2008. Sourcing image : FIAC côté Grand-Palais (Paris, 2009). Photo Vert et Plume, oct.2009

Gerhard Richter "Sans titre", série de cartes postales peintes entre 1998 et 2008. Sourcing image : FIAC côté Grand-Palais (Paris, 2009). Photo Vert et Plume, oct.2009

Tout se passe dans la tête de celle ou celui qui regarde

Comme il découvre le travail de l’artiste, Guillaume souligne en marchant des passages du catalogue qui le frappent, tandis que Charlotte est absorbée par la lecture des cartels et des grands résumés affichés à l’entrée de chaque nouvelle salle :

  • l’indécision du visible, à la fois identifiable et informe, ou flou
  • aller aux origines mêmes de la création
Merlin, 1982. FRAC de Bourgogne.

Gerhard Richter "Merlin", 1982. Sourcing image : "Richter en France", catalogue exposition au Musée de Grenoble, printemps 2009 (Bibliothèque Vert et Plume)

  • une plongée dans la couleur et une célébration de son infinie diversité
  • les gris se dressent comme des murs, ils donnent à voir la fin de toute chose
  • jaillissement des formes et luxuriance des couleurs
  • la photographie aide l’artiste à rétablir des liens avec l’histoire de l’art classique
  • le gris couleur de la théorie.
  • le gris symbolise pour Richter l’absence d’opinion.
  • le gris est aussi la couleur de la mort, tu es poussière et tu retourneras à la poussière.

Le gris, couleur de la pensée politique et de l’action économique

Onkel Rudi (2000). Obachrome, musée des Beaux-Arts de Nantes

Gerhard Richter "O0nkel Rudi" - Obachrome - 2000. Sourcing image : "Richter en France", catalogue exposition au Musée de Grenoble, printemps 2009 (Bibliothèque Vert et Plume)

  • la grisaille.
  • le gris sorte d’illisibilité du monde.
  • la réalité apparente, une chose est ainsi, elle pourrait être autrement.

L’incertitude, le flou, la remise en question, la quête incessante, autant de ressentis qui s’imposent en parcourant les cubes. Dans les premiers sont accrochées des peintures réalisées d’après des photos en noir et blanc représentant des personnages extraits de l’histoire allemande en particulier le portrait en pied de Oncle Rudi avec sa casquette et son manteau d’officier. Bien qu’il ne connaisse rien du contexte de la photographie d’origine, Guillaume reste en arrêt devant ce tableau qui lui semble résumer toute l’ambiguïté de l’histoire européenne et le met incroyablement mal à l’aise.

Une révolution allemande

Richter est né à Dresde en 1932. Il avait 13 ans à la fin de la guerre. A-t-il été marqué par les terribles bombardements alliés sur la ville ? Son père est un pasteur autoritaire contre lequel il s’insurge. Richter est un sale gosse turbulent qui n’est pas à son aise là où les bouleversements de l’histoire l’ont installé. Jusqu’à 27 ans, il doit vivre sous la férule de l’idéologie communiste. Entre père et Etat, il fallait extirper les racines du mal nazi.
Richter finit par quitter l’Allemagne de l’est pour se réfugier à l’ouest. Pas étonnant qu’il soit l’artiste du rejet, du doute, de la recherche.
Il va découvrir la peinture abstraite, se frotter au Pop-Art et s’intéresser au mouvement Fluxus. Bref il réalise que l’art de la nature morte a cédé la place à de nouvelles formes d’expression.

Il va tenter d’intégrer la photographie dans sa peinture, impossible de continuer à peindre comme si la photographie n’existait pas d’autant qu’elle a donné à tout un chacun les moyens de se sentir un peu artiste lui-même. Voici le peintre perdu parmi des millions de photographes en herbe. Que va-t-il inventer pour se distinguer ? Va-t-il renoncer à peindre et se contenter de couvrir ses toiles d’aplats gris comme un moine enfermé dans sa cellule portant le cilice en attendant la fin du monde et la résurrection de la « grande peinture » ?
On a une idée en passant d’un cube à l’autre de l’expo de la difficulté d’être un peintre aujourd’hui, d’être un artiste tout court. Que dire et comment ?

Crayon graphite et gommage (1999)

Gerhard Richter "Sans titre" Crayon graphite et gommage (1999)

« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. » (Pascal, « Pensées »)

N’importe quel ado équipé d’un téléphone portable et d’un ordinateur est capable de se filmer dans sa chambre avec ses copains en train de jouer de la musique ou de danser et de diffuser son film à l’attention de la planète entière. Face à cela, quelles chances l’artiste a-t-il de capter l’intérêt et d’avoir une influence sur ses contemporains?

« L’art est mort », se lamente l’artiste.
Il ne subsistent que la violence, le sport, le sexe, le fric, la domination, la guerre, le camouflage, le déni. Seul dans sa cellule, le moine-artiste continue de se flageller. « Dieu, se dit-il, reconnaîtra les siens. »

Guillaume qui s’est toujours demandé comment l’on pouvait être allemand décrypte au travers de l’œuvre de Richter exposée à Grenoble une formidable capacité dépasser la réalité humaine pour atteindre une dimension poétique. C’est sous l’emprise de cette poésie que Guillaume décide de reprendre l’exposition depuis le commencement et le charme opère. Richter peintre-poète. L’usage du noir et blanc, du flou, du gris, de l’éphémère, de la fragilité puis des couleurs éclatantes peut être lu comme une suite de strophes.

Librairie et restaurant prolongent le musée

A la librairie du musée, Guillaume achète un second livre contenant celui-là des textes de Gerhard Richter, lettres, notes, interviews. Cette réflexion par exemple : « le plaisir est bien la preuve de la nécessité de la peinture, tous les artistes peignent volontairement… il faut que la peinture présente un intérêt général, qu’elle soit parlante, …qu’elle soit un progrès, donc qu’on puisse en tirer quelque chose. »

Musée de Grenoble, le restaurant (photo Vert et Plume, automne 2009)

Après quoi Charlotte et Guillaume déjeunent au restaurant Installé derrière de grandes baies vitrées. Accueil est sympathique. Il y a des profs d’université attablés qui discutent de leur emploi du temps. L’un d’eux travaille aussi comme journaliste pour un quotidien local. Guillaume les écoute d’une oreille distraite. Il faut toujours que le quotidien reprenne le dessus, se dit-il. Pourquoi ne diffuse-t-on pas en sourdine des paroles de Richter extraites de la vidéo ?

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