Je pense à mon pays

INTRODUCTION. Une dame d’un autre âge, qui vivait dans la maison construite par ses parents entre les deux guerres mondiales de 14-18 et 39-45 avait commencé à faire parler d’elle quand beaucoup  imaginaient qu’elle était peut-être morte. Encouragée par ses enfants, elee  s’était résolue à vendre sa propriété à un promoteur qui en convoitait le terrain. Elle avait fait appel à un jeune brocanteur pour vider son grenier : une collection du magazine L’ILLUSTRATION de 1904 à 1942 y était entassée. Certaines reliures avaient été grignotées par des souris, des numéros avaient leurs pages collées entre elles par l’humidité. La vieille dame dit au brocanteur qu’un monsieur avait pris la période de 14-18. Le jeune homme répondit que cela lui était égal. Il s’intéressait surtout aux évènements qui avaient précédé l’Occupation allemande de l’été 1940 et les premiers mois qui avaient suivi, quand ces derniers jouaient encore au gentils-polis et que les Français se remettaient à peine du tsunami de la défaite. Bon sang ! Mais qui donc les avait trahis ? Heureusement le Maréchal était là, il allait envoyer des colis pour Noël…

Pétain commençait juste à repeindre la neige en bleu-blanc-brun

Bernand "Place de la Concore sous la neige", Paris (hiver 1940-1941). Sourcing image : "L'Illustration", 11 janv.1941 (collection Vert et Plume)

Au cours du 1er semestre 2008, une exposition des photos en couleurs prises par un certain André Zucca dans les rues de Paris sous l’Occupation avait défrayé la chronique. On reprochait aux organisateurs le manque d’information du public sur les circonstances de la réalisation des photos. Elles avaient été publiées à l’époque dans un magazine de propagande de l’Occupant. Bien que justifiée sur le fond, la polémique faisait un mauvais procès au photographe qui n’avait pas fabriqué ses mises en scène, aussi dérangeantes qu’elles aient pu sembler à des esprits qui avaient une fois pour toutes rangé cette époque dans les tiroirs fermés à clé de leur mémoire personnelle. Autant dire que les jeunes générations n’avaient pas pris part à ce débat franchouillard.

L’emploi de la couleur au lieu du noir et blanc était en soi suffisant pour créer un choc. L’Occupation ne pouvait avoir d’autre nuance que le gris, celui de la tristesse de la défaite, des jours sans pain, des rues où flottaient les étendards allemands. Les photos de Zucca montraient Paris sous un ciel qui avait la couleur de la Méditerranée.  Et les Parisiens sur ses clichés semblaient, prétendaient les mécontents, mener une vie normale alors qu’on les imaginait traumatisés par la guerre, les camps de rétention, la censure, les arrestations et les premiers procès.

C’est le cerveau, et non l’œil, qui transforme la réalité

Fleuridas "La place de l'Opéra à peu près déserte - vue des marches de l'Opéra", Paris (hiver 1940-1941). Sourcing image : "L'Illustration", 11 janv.1941 (collection Vert et Plume)

Le noir & blanc, par opposition à la couleur,  utilisée auparavant par les peintres et qui est devenue la règle quasi absolue de la photographie moderne, a contribué à donner de la période de notre histoire comprise entre 1850 et 1950 un caractère trompeur. Si les peintres n’avaient pas continué d’exister, on aurait pu croire que nos ancêtres avaient vécu durant un siècle en portant des habits de deuil sous un ciel où le soleil était absent.

Il faut se faire à l’idée, obscène il est vrai, que l’été n’avait pas disparu après juin 1940, que des familles entières avaient été déportées sous le ciel bleu, que les oiseaux chantaient dans l’indifférence quasi-générale, que les Français n’avaient pas porté le deuil après le vote des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, que les oriflammes nazis étaient rouges comme le sang  avant d’être noirs comme la mort.

Le photographe est un preneur d’images, pas un témoin de l’histoire

Fleuridas "La remorque en luge", Paris (hiver 1940-1941). Sourcing image : "L'Illustration", 25 janv.1941 (collection Vert et Plume)

Le photographe ne peut pas prétendre relater à lui seul un évènement, il doit être accompagné d’un journaliste qui situera les images dans leur contexte. L’historien sera ensuite le seul habilité à prendre le recul nécessaire sur l’actualité pour faire éclore le sens et mettre la réflexion à l’abri des passions et des préjugés.

Les conclusions hâtives, les enseignements abrupts que les journalistes de la télévision et du web prétendent tirer des images qui leur sont transmises, sans connaissance du hors-champ, encore moins du contexte historique du pays où elles ont été prises, peuvent s’apparenter à de la désinformation, voire de la tromperie volontaire ou involontaire. C’est pourtant devenu notre lot quotidien. L’homme moderne se nourrit d’images, il s’en abreuve, il les copie, les stocke, les regarde, les retouche, les transmet à ses amis, souvent sans mention de leur auteur, ni des circonstances de la prise de vue, ni de la date, ce qui ne fait qu’ajouter à la confusion.

Le Paris de l’Occupation n’avait pas grand-chose à voir avec celui du XXIè siècle

Fleuridas "Skieurs en route pour les champs de la région parisienne"", Paris (hiver 1940-1941). Sourcing image : "L'Illustration", 25 janv.1941 (collection Vert et Plume)

L’architecture et la disposition des bâtiments du centre historique de la capitale n’ont pas été modifiées, mais ils ont tous été ravalés, passant du noir à la chaude couleur sable de la pierre de l’Île de France, à partir des années 60. Tout le reste, au grand dam de ces nostalgiques invétérés d’on ne sait quel passé imaginaire que sont les Français, a volé en éclats. A comencer par la population, le nombre des entreprises, celui des bureaux, et la circulation automobile; qui ont explosé.  Les équipements des ménages et les modes d’approvisionnement ont été bouleversés avec le basculement de la société d’une économie rurale à une économie moderne de marché. Connectée avec le reste du monde non seulement par des échanges de marchandises, mais aussi de populations, de flux financiers importants et d’informations électroniques dont la transmission est instantanée.

La France de 1940 était malgré lui un pays en voie de développement. Elle s’en remettait à un chef suprême qui avait droit de vie et de mort sur les habitants. Elle entretenait ses peurs du changement, du communisme, de l’étranger. Elle faisait renaître ses mythes, cultivait des traditions qui s’apparentaient souvent à l’incompétence et à la préservation des avantages acquis (dans l’armée par exemple), prônait le retour à la terre. Elle célébrait la messe pour conjurer le mauvais sort. C’était une France archaïque dont personne ne pourrait s’enticher aujourd’hui.

Photographie d’un indigène surpris dans la forêt

Fleuridas "En pleine vitesse dans le parc de Saint-Cloud"", Paris (hiver 1940-1941). Sourcing image : "L'Illustration", 25 janv.1941 (collection Vert et Plume)

Sans doute ceux, peu nombreux, qui avaient lu Mein Kempf avant le déclenchement de la guerre, avaient-ils eu du mal à le lire jusqu’au bout et à le prendre au sérieux, tant le discours de son auteur avait dû leur paraître abject et absurde.

En général, il n’y a personne pour croire aux catastrophes, surtout lorsqu’elles sont annocées, ce qui les rend d’autant plus violentes et destructrices quand elles surviennent. En faire le reproche aux Français de l’époque serait trop commode et, pour une bonne part, injuste.

Le caporal-stratège, qui en 1933 était parvenu à la tête du Reich à l’issue d’élections démocratiques, savait comment contourner les fortifications d’un autre âge dont les Français étaient si fiers , mettre leurs armées en déroute et terroriser la population civile. L’exercice avait été répété durant la guerre de reconquête du Caudillo espagnol, sous l’oeil débonnaire des sentinelles françaises postées aux frontières d’une république en lambeaux.

Ainsi Adolf Hitler, c’était le nom de ce petit caporal et grand stratège,  s’était-il rendu à Paris pour une visite éclair. Comme on allait au XIXè siècle au Caire pour visiter les pyramides. Adolf  s’était fait photographier à côté du sarcophage de Napoléon, le dernier pharaon français.  Il avait été convenu que ce pays en déclin, qui s’était choisi  pour père sauveur de la patrie un vieux maréchal de 84 ans (l’âge du président Wade au Sénégal) deviendrait une sorte de colonie, les habitants seraient les fellahs de l’Allemagne, ils travailleraient dans les usines de cette Ruhr qu’ils avaient occupée, ils accueilleraient chez eux les soldats en vacances, leurs femmes danseraient dans les cabarets et assouviraient le désir des guerriers germaniques, les récalcitrants seraieont arrêtés et fusillés.  Les garçons porteraient des culottes courtes de velours noir et apprendraient à jouer du tambour en marchant au pas. Les Français juifs seraient déchus de leur nationalité et déportés en Allemagne dans des camps de travail ou d’extermination.

« Le soir, je pense à mon pays » [*]

Fleuridas "Paris-Sports d'hiver, le ski dans le parc de Saint-Cloud"", Paris (hiver 1940-1941). Sourcing image : "L'Illustration", 25 janv.1941 (collection Vert et Plume)

[*] Titre d’une chanson créée en 1943 par Marie Dubas, célèbre chanteuse de l’époque, alors qu’elle avait réussi à passer en Suisse après la rafle du Vel’ d’Hiv’ . Lire le dossier à l’adresse ci-dessous.

Si les Français les plus lucides avaient compris dès le premier jour ce qui leur arrivait, choisissant l’exil ou la résistance intérieure, les autres ne durent pas non plus mettre une éternité à réaliser le sort qui les attendait. Sauf de risquer la réclusion ou la déportation, la plupart d’entre eux, soit qu’ils n’avaient pas l’étoffe des héros, soit qu’ils pouvaient sans trop souffrir prendre leur mal en patience, avaient décidé de faire comme si les Allemands n’étaient pas là. Par exemple, changer de trottoir, quand ils les voyait venir de loin, et regarder droit devant eux en prenant un air absorbé. Ne surtout pas se retourner une fois qu’ils étaient passés.

C’était aussi l’air que devaient essayer d’adopter les juifs qui n’étaient plus français et se cachaient dans Paris, prenant parfois le risque de mettre le nez dehors. Pour regarder à quoi ressemblait la ville où ils étaient nés et où ils avaient grandi, cette ancienne capitale intellectuelle et artistique de l’Europe dont on avait décidé de les chasser pour satisfaire l’idéologie de l’envahisseur allemand.

L’espoir que l’intelligence brillerait à nouveau sur leur pays avait sans doute traversé l’esprit des plus optimistes, ceux qui croyaient encore en leur avenir. Comment faisaient ces reclus pour paraître naturels, alors que plus rien ne l’était ? Pour marcher droit et dissimuler la peur qui devait nouer leur estromac lorsqu’ils croisaient un soldat allemand ou un policier français dans la rue ? Comment faisaient-ils pour ne pas sombrer dans le désespoir ?

Flash infos médias

L’Illustration. « Journal Universel ». 1843-1945. Reparaîtra après l’Occupation allemande sous le titre « France Illustration » avant de disparaître définitivement en 1955. Lire cet article de Wikipedia, qui ne donne qu’un point de vue « technique » sur le journal, mais avec des données intéressantes :
http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27Illustration

Point de vue de Plumebook Café. Si le magazine constitue une mine d’images sur les grands évènements de son époque, les découvertes et les aventures du temps (particulièrement l’aventure coloniale), il ne dit mot ou presque des gens qui vivent dans les différents pays, à commencer par la France.  Les vedettes du magazine sont les Papes, les rois, les reines, les industriles, les dirigeants politiques, et les officiers de l’armée française. En matière d’art, le magazine présente très peu de grands artistes de l’époque. Une fois les Fauves, en mars 1935. Sur les 4 premiers mois de la même année, sur un total de 117 artistes illustrés, il n’y en a que 17 dont on parle encore aujourd’hui. En ce sens, L’ILLUSTRATION est à l’image d’une France encore très rurale et volontiers réactionnaire, engluée dans la célébration d’un passé douloureux, celui de 14-18 en mémoire duquel on ne cesse d’ériger des monuments, tandis que de l’autre côté du Rhin Hitler travaille à la revanche de l’Allemagne.

Procédés photographiques. Quelques dates importantes.  1839 : les premiers daguerréotypes. 1884 : Eastman met au point des surfaces sensibles souples permettant de stocker plusieurs images dans le même appareil. 1891 : 1ère photographie en noir et blanc dans un magazine français (L’Illustration en l’occurrence). 1903 : invention de l’autochrome par les frères Lumière. 1907 : 1ère photographie en couleurs dans le même magazine.

Vie des Arts à Paris et Lyon sous l’Occupation allemande. Lire : « Chantons sous l’Occupation », un dossier qui n’est pas exhaustif, mais facile à lire et intéressant (en relation avec une exposition de 2004)  : http://www.chrd.lyon.fr/static/chrd/contenu/pdf/expositions/dossier%20chantons.pdf

TEXT

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*