Je l’ai aimée

1. Je suis très souvent allé à Dakar, je crois que c’est la ville africaine où les Européens se sentent immédiatement à l’aise, surtout les Français parce que la plupart des habitants comprennent notre langue. Je sais à l’inverse que les Sud-Africains n’aiment pas le Sénégal, ils sont frappés par la pauvreté du pays et la crasse qui règne dans les quartiers populaires, la nuit dans les rues peu ou pas éclairées ils ont peur de se faire agresser, en fait ils souffrent de l’absence de ségrégation, qui n’a pas franchement disparu de leur propre pays.

Ancien dessin (« 1974 » - Comic, 1992-2008) volontairement provocateur de Joe Dog (Anton Kannemeyer de son vrai nom), dessinateur sud-africain de talent qui a participé à l’aventure de « Bitterkomix » (L’Association/2009 pour l’édition française). Joe Dog s’est inspiré de « Tinrin au Congo », faisant la preuve qu’il est possible de détourner cette bande dessinée fameuse, au lieu d’en réclamer l’interdiction quand le parti pris tient lieu d’inspiration.

Joe Dog (Anton Kannemeyer de son vrai nom).Ancien dessin marqué : 1974. (Image extraite de l’album « Bitterkomix » publié par L’Association en 2009. Volontairement provocateur, Joe Dog, en s’inspirant de « Tinrin au Congo » a fait la preuve qu’il était possible de détourner de manière redoutable et efficace cette bande dessinée de Hergé, tellement décriée.

2. J’arrive dans la capitale sénégalaise au moment de la fête nationale qui coïncide cette fois avec la visite du colonel Khadafi. Heureusement pour moi, il est arrivé la veille. Rien de plus terrible en Afrique que les déplacements d’un chef d’Etat. La vie se fige, comme si le droit même de respirer était suspendu le temps de son passage.

Je lis dans le journal que le colonel a parcouru les principales artères de la ville sous les acclamations des croyants qui chantaient des versets du Coran pour lui souhaiter la bienvenue.

3. A bord de l’avion, la chef de cabine qui faisait les annonces traditionnelles au moment de l’atterrissage avait écorché par deux fois le nom de Léopold Sédar Senghor dont on a baptisé l’aéroport, preuve qu’elle n’avait jamais entendu parler du poète de la négritude. Son ignorance m’avait choqué. Pourquoi n’était-elle pas restée sur la ligne Paris-Bordeaux aller et retour ?

Instigateur du concept de négritude avec le Guyanais Léon Damas et le Martiniquais Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor lança à Dakar le premier festival des Arts Nègres qui réunit en 1966 artistes d’Afrique et de la diaspora. Ce festival devrait revoir le jour en déc.2010

Instigateur du concept de négritude avec le Guyanais Léon Damas et le Martiniquais Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor lança à Dakar le premier festival des Arts Nègres qui réunit en 1966 artistes d’Afrique et de la diaspora. Ce festival devrait revoir le jour en déc.2010 (Image extraite de « Présence Africaine », musée du quai Branly, hiver 2009-2010)

4. Les choses n’ont pas changé à  l’hôtel Teranga fréquenté en priorité par les hommes d’affaires et les employés des ONG. L’hôtel se dresse entre la mer et le centre-ville.
Dans le bassin d’eau tiède de la piscine barbotent les habitués, les habitants du Plateau qui n’ont pas envie de prendre leur voiture et parcourir des kilomètres pour atteindre les plages fréquentées par les touristes. Les clients de l’hôtel sont reconnaissables à leur peau très blanche ou déjà cramoisie.

Léopold Sedar Senghor (né à Joal en 1906, mort en Normandie en déc.2001). Poète et écrivain, homme politique de l'époque coloniale, 1er Président du Sénégal indépendant, académicien français, Senghor incarne à lui seul la complexité de la relation Noirs-Blancs et Africains-Français. Il appartient au passé en même temps qu'il continuera d'incarner le rêve un peu fou d'une entente fraternelle entre les peuples que ni l'Afrique, ni la France n'ont voulu entendre, à supposer même qu'elles l'aient l'une ou l'autre jamais compris

Léopold Sedar Senghor (né à Joal en 1906, mort en Normandie en déc.2001). Poète et écrivain, homme politique de l’époque coloniale, 1er Président du Sénégal indépendant, académicien français, Senghor incarne à lui seul la complexité de la relation Noirs-Blancs Africains-Français et entre les Africains eux-mêmes. Il appartient au passé en même temps qu’il continuera d’incarner le rêve un peu fou d’une entente fraternelle entre les peuples que ni l’Afrique, ni la France n’ont voulu entendre, à supposer même qu’elles l’aient compris (article de presse paru en 2001. Archives V&P)

5. Ici les gens ne se soucient pas d’être habillés à la mode comme à Paris. Ils sont souvent en retard de deux ou trois collections, surtout les Libanais qui n’aiment pas voir le monde changer et font perdurer l’ancien régime, celui dans lequel ils détiennent l’argent et le pouvoir.
La plupart des Sénégalais sont en habit traditionnel comme des bédouins dont ils ont adopté la religion. Ca ne coûte pas cher et laisse passer les courants d’air rafraîchissants pour les jambes qui sont nues avec des sandales aux pieds.

6. J’ai l’impression de voir des prêtres partout avec cette façon qu’ont les musulmans de se vêtir de grandes robes qui descendent jusqu’aux pieds. Certains récitent des prières avec des haut-parleurs pour donner l’exemple à leurs voisins. L’Afrique sahélienne aurait-elle trouvé dans la religion des justifications à la lenteur de ses transformations ? Non bien-sûr, juste un moyen de partage du pouvoir. Je remarque que toutes les révolutions ont commencé par interdire les religions, 1789, 1917, la révolution chinoise après la seconde guerre mondiale, même la révolution libyenne à son début… , preuve que la religion est bien un instrument politique avant toute autre chose.
La France est le seul pays qui défende encore le concept de laïcité dans la vie publique.

Hassan Hajjaj « Nido Bouchra » (2000) – Photo publiée par Actes Sud dans le catalogue des Rencontres de Bamako, automne 2009

Hassan Hajjaj « Nido Bouchra » (2000) – Photo publiée par Actes Sud dans le catalogue des Rencontres de Bamako, automne 2009

7. Les commerçants libanais n’ont pas trop de soucis à se faire, ils sont encore là pour de nombreuses années.

Ile de Gorée, mai 2008

François Buffard « Ile de Gorée » Sénégal, mai 2008

8. Je regarde la mer dont les vagues cognent les rochers. Je songe à l’Europe, à la France d’où je viens, où l’émergence d’une nouvelle société multiraciale a tant de mal à se produire parce que nous avons vécu jusqu’à présent dans des sociétés post-classiques construites autour de l’hégémonie la race blanche qui allait de soi, l’unité culturelle et la répression des différences.

Erró, collage « West Coast » (vers 1974). Exposition « 50 ans de collages » au Centre Pompidou (fév.-mai 2010)

Erró, collage « West Coast » (vers 1974). Exposition « 50 ans de collages » au Centre Pompidou (fév.-mai 2010)

N’ayez crainte, ils ne font que passer.

9. Les Français entrent à reculons dans le monde décrit depuis longtemps par les auteurs de science-fiction et plus récemment les dessinateurs de BD. Encore quelques siècles et les hommes seront de toutes les couleurs, auront les oreilles pointues comme des antennes pour capter les ondes chargées de programmes payants.

10. Jusqu’à présent l’histoire était écrite après coup pour être enseignée. Aujourd’hui elle s’étale quotidiennement sur les écrans, en simultané, de sorte qu’elle se confond avec la vie de tous les jours. Chacun a le droit de monter sur la scène et de jouer son texte. La confusion s’est substituée à l’histoire.

11. Les couches moyennes de la population française sont saisies par la peur du lendemain. A la manière des dieux, elles réclament à grands cris une société installée dans une prospérité éternelle.

Walt Disney « Mickey l’Africain », publié en France par Hachette en 1939

Walt Disney « Mickey l’Africain », publié en France par Hachette en 1939 (Collection V&P)

Extrait de la 1ère page de l’album: « Mickey, demanda le capitaine, te rappelles-tu Bombo ce gorille qui était avec toi lorsque tu m’as trouvé sur une île déserte.. ? – Je me souviens de lui… – Ca te plairait de partir à la recherche d’un trésor au cœur de l’Afrique, avec Bombo pour guide ? – Je crois bien ! – Capitaine, s’écria Minnie, vous n’allez pas encore faire entreprendre à Mickey une de ces expéditions qui l’emmènent au bout du monde ? – Mais songez donc Minnie qu’il s’agit d’un trésor caché dans la brousse africaine, et qui représente des millions et des millions !

12. Ici, les habitants se taisent. Rien ne change, ou si lentement qu’on dirait que tout est figé. Les riches sont une minorité au pouvoir. Les pauvres sont la majorité. Marche ou crève !
Entre les deux se développe néanmoins une classe moyenne installée dans les villes exactement comme en Europe au 19è mais les opportunités de réussir et de s’enrichir sont peu nombreuses et réservées.

El Anatsui,  "Sasa' (2004). Aluminium et fil de cuivre. Artiste né au Ghana en 1944. Vit et travaille au Nigeria. Il réinterprète le tissu en utilisant des cannettes aplaties et des capsules de bouteilles. La récupération est utilisée comme une forme de langage contemporain. Une oeuvre majestueuse de l'artiste figure dans les collections du Centre Pompidou

El Anatsui, « Sasa’ (2004). Aluminium et fil de cuivre. Artiste né au Ghana en 1944. Vit et travaille au Nigeria. Il réinterprète le tissu en utilisant des cannettes aplaties et des capsules de bouteilles. La récupération est utilisée comme une forme de langage contemporain. Une oeuvre majestueuse de l’artiste figure dans les collections du Centre Pompidou

Le temps qu’il faut pour avancer ressemble à l’éternité. Cette lenteur de la marche donne aux gestes de ceux qu’elle entraîne avec elle une majesté qui s’apparente à la poésie.
La souffrance elle-même revêt parfois les habits d’un romantisme qu’on croyait à jamais disparu.

13. Certains prétendent que l’Afrique ressuscite le passé.
C’est si faux que j’en viens parfois à me demander si l’Afrique ancienne ne serait pas une invention des Blancs, sur le thème : « Je veux être noir. »

14. Coup de fil de Billy. Il me demande si je suis déjà allé dans un salon de massage. Je réponds par la négative mais lui avoue que j’aimerais essayer. J’ai vu un film qui s’appelait Le Masseur, tourné en Thaïlande. Je lui demande de me décrire comment les choses se passent dans la réalité.
Nous avons au téléphone une discussion de gamins. Il me raconte des histoires que j’ai du mal à croire.

Fazal Sheikh, « Tony Matayu avec des oiseaux du Kambuma en cage » (camp de réfugiés mozambicains au Malawi, 1994 (photo publiée par Actes Sud dans le catalogue des Rencontres de Bamako, 2009)

Fazal Sheikh, « Tony Matayu avec des oiseaux du Kambuma en cage » (camp de réfugiés mozambicains au Malawi, 1994 (photo publiée par Actes Sud dans le catalogue des Rencontres de Bamako, 2009)

15. Je me suis approprié l’Afrique. Je l’ai aimée. Je l’ai rêvée, je l’ai imaginée. Je l’ai voulue à ma ressemblance. Les Africains qui étaient avec moi ont accepté de me suivre sur ce chemin.

« C’est peut-être l’amour qui fait toute la valeur d’une vie limitée, ordinaire, comme la nôtre… et je l’aime… mais je sais qu’il ne dure pas… qu’il ne correspond à rien de réel… J’aime beaucoup le spectacle d’une nuit de pleine lune… et je reste parfois longtemps à la regarder à ma fenêtre mais je sais bien que la lune est une autre chose que ce qu’elle semble être… Je ne tends pas la main pour l’attraper… Ce qu’elle me donne d’elle-même sans le vouloir, est déjà beaucoup. »
Extrait du livre de l’écrivain roumain Camil Petrescu:  « Le lit de Procuste » (ce lit sur lequel l’antique et légendaire brigand couchait ses victimes en les mutilant), paru en France sous le titre de Madame T.

 Winshluss « Un jeune homme moderne ». Dessin extrait de son livre « The Death Club », éditions Cornélius (2010)

Winshluss « Un jeune homme moderne ». Dessin extrait de son livre « The Death Club », éditions Cornélius (2010)

16. L’entreprise n’est pas innocente.
A coups d’études de comportement, d’interviews à domicile, de compilations statistiques, elle traduit la réalité en catégories, en living standard measures pour servir d’instruments à la construction des plans de développement.
L’ensemble constitue un champ d’analyse où les décisionnaires sont des voyeurs. Cet affaissement du regard passe sur l’Afrique avec l’efficacité d’une lessive abrasive.
Les perceptions, les émotions et les sentiments, où la poésie affleure dans le champ de la raison, sont réprimées.

Plage de l'hôtel Teranga, installé au Plateau à deux pas de la Place de l'Undépendance, mai 2008 (Photo V&P)

François Buffard « Plage de l’hôtel Teranga », Dakar – Plateau, mai 2008

« Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères à la main chaude sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang?

Je ne laisserai pas la parole aux ministres et pas aux généraux
Je ne laisserai pas – non! – les louanges de mépris vous enterrer furtivement.
Vous n’êtes pas des pauvres aux poches vides sans honneur
Mais je déchirerai les rires banania sur tous les murs de France… »

Extrait de « Poème Liminaire » dédié à Léon Damas (Paris, 1940).
Léopold Sedar Senghor – Recueil « Hosties noires » publié aux Ed. du Seuil en 1948.

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