Ils voulaient que ce soit comme avant

Lorsque j’ai photographié, au Centre Pompidou, cette femme installée sur un pliant devant une toile du peintre américain Philip Guston, qui était devenu dans les dernières années de sa vie un ami de l’écrivain Philip Roth, j’ignorais que plusieurs tableaux de cet artiste lui avaient été inspirés par l’irruption de la vieillesse et les souffrances de sa femme malade. Le titre de cette toile  « Au lit / In bed » ne suggérait-il pas un lit de souffrance plutôt que de plaisir ? Mais en y regardant de plus près, je m’aperçus que le personnage allongé portait une cagoule percée de deux trous à hauteur des yeux. On ne savait au juste s’il s’agissait d’un fantôme ou d’un membre du Klu Klux Klan, cette organisation raciste du sud des États-Unis ?

Philip Guston ((1913-1980) "Au lit / In bed", 1971. Sourcing image : collections d'art contemporain au Centre Pompidou (photo Vert et Plume, Paris - août 2012)

Avec son pliant cette dame s’était approprié le tableau de Guston devant lequel personne d’autre  n’osait s’arrêter.

Que signifiait une pareille mise en scène. Pourquoi cette dame avait-elle éprouvée le besoin de s’asseoir aussi confortablement devant ? C’est le lit qui avait arrêté mon regard. Il m’avait semblé reconnaître celui de Vincent Van Gogh à Arles. Mais la vue sur les immeubles qu’on avait par la fenêtre et le décor de la chambre traduisaient une atmosphère d’hôpital. De Van Gogh il ne restait que la tête du lit dont le cadre semblait être en bois plutôt qu’en métal. Cette peinture voulait-elle illustrer la déshumanisation du monde qu’un homme, né avant la seconde guerre mondiale comme Guston, pouvait ressentir, ou son intolérance dont il avait été lui-même la victime (violemment épinglé en son temps par les critiques d’art) new-yorkais) ?

Quand je réfléchissais ainsi, j’étais à l’hôpital précisément. J’avais accompagné une amie à qui les médecins avaient prescrit un traitement post-opératoire, destiné à prévenir une possible dispersion de cellules cancéreuses dans l’organisme. J’avais apporté les photos que j’avais faites à Paris et les lui montrais pour la distraire, quand nous fûmes interrompus.

– C’est votre première séance de chimiothérapie ? demanda la jeune infirmière chargée de lui insérer l’aiguille qui la relierait pour trois jours d’affilée aux sacs de préparations médicamenteuses qu’on devait lui administrer durant six mois à raison d’une séance de cinquante heures tous les quinze jours.

– Oui, répondit-elle d’une voix qui se voulait assurée.

– Je vais commencer par les médicaments destinés à prévenir d’éventuelles nausées. Détendez-vous, je vais piquer.

Mon amie ferma les yeux. Une autre femme était allongée à sa droite sur une autre couchette en tous points semblable à la sienne mais plus près de la fenêtre. Une habituée. Elle avait installé un petit poste de radio sur sa table où était posé un plateau avec une tasse de thé et des gâteaux secs. Bien qu’elle eût réglé le son de l’appareil au plus bas, il était possible de suivre l’émission que France Culture diffusait chaque jour à cette heure. « Les pieds sur terre », un reportage sur une usine qui allait bientôt fermer. La journaliste était venue passer une nuit avec les grévistes qui proclamaient leur volonté de ne rien lâcher. Ils racontaient comment ils avaient séquestré pendant trois jours un cadre de la direction. Un ouvrier disait que les dirigeants de l’entreprise n’auraient pas été capables de faire fonctionner les machines aussi bien qu’eux. Qu’ils avaient un savoir-faire. Que les patrons de leur groupe avaient ouvert une autre usine en Pologne qui faisait maintenant le travail à leur place pour des salaires moins élevés. Que le gouvernement les avait abandonnés. Le ministre de l’industrie et le président de la République leur avaient fait des promesses qu’ils n’avaient pas tenues.

Jean-Xavier Renaud "Hurlements", 2008. Huile sur toile. Sourcing image : exposition DYNASTY, côté MAM (Paris, été 2010). Photo Vert et Plume, juin 2010

Qu’allaient-ils devenir ? Un ouvrier racontait qu’il avait l’habitude le dimanche de faire du tir avec ses camarades, que personne n’avait jamais réussi à le battre, il était le meilleur, aura-t-il encore les moyens de s’adonner à son passe-temps favori ? Comment allaient-ils retrouver du travail ? Il n’y en avait pas dans leur région. Et s’ils se résignaient à bouger, ils allaient perdre leurs copains, ils devraient changer des habitudes si anciennes qu’ils ne parvenaient pas à l’envisager. Une femme disait qu’elle était là depuis 24 ans et qu’on lui avait offert 8000 euros, en plus de son salaire, pour quitter l’entreprise. D’autres énuméraient les maladies dont ils rendaient l’entreprise responsable. On sentait qu’ils étaient rentrés dans une phase de marchandage. Ils savaient qu’un jour ils allaient crever, mais le plus tard serait le mieux, avec assez d’argent pour attendre la fin sans y penser.

Flash infos artistes

Philip Guston.  1913-1980. Né à Montréal, il étudia à partir de 1927 à la Manual Arts High School de Los Angeles. Bientôt reconnu comme un peintre du mouvement de l’expressionisme abstrait, Guston revint en 1970 à la figuration avec un style jugé enfantin, inspiré de la BD. Ce tournant fit scandale auprès des critiques, mais a permis à l’artiste d’incarner, aux yeux des historiens de l’art moderne, la transition entre deux écoles de peintures.
Découvrir d’autres œuvres de l’artiste :

https://www.tate.org.uk/art/artists/philip-guston-1231

http://highendlowlifes.com/2011/07/26/philip-guston/

Jean-Xavier Renaud.  Aller dans l’espace RECHERCHE pour découvrir les nombreux articles contenant des peintures de cet artiste et des informations à son sujet.


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