Il y a très longtemps

Les enfants étaient sages comme des images

Moise Kisling "Le petit garçon", 1918. Sourcing image : carte de la Fondation de l'Hermitage à Lausanne (collection Vert et Plume)

Son premier souvenir, quand il voulut se remémorer sa propre enfance, était celui d’un enfant sage qui lui ressemblait beaucoup.


Il n’essaya pas de savoir pourquoi.
Il ne se posait pas ce genre de question quand il était enfant.. Tout juste essayait-il de savoir à quoi allait ressembler sa vie.

Les grand-mères habitaient de belles maisons

Quand il allait avec ses frères dans le Jura lointain d’où ses parents étaient originaires, le rituel imposait de commencer par une visite à leur arrière-grand-mère paternelle.
Elle disait qu’elle  avait vu Napoléon III de ses propres yeux. Lui n’en revenait pas qu’une personne de sa famille ait pu connaître ce petit homme à barbichette dont le portrait à cheval figurait dans son livre d’histoire.

"Grand-mère", 1911. Archives Vert et Plume

Son intérêt pour cet empereur s’en était trouvé accru mais quand il apprit à l’école que son armée avait été défaite à Sedan par les Prusiiens il ne lui avait plus accordé beaucoup d’importance. Son arrière-grand-mère était morte peu de temps après, ce qui l’empêcha d’avoir avec elle une conversation à ce sujet.
Il attendit de longues années avant d’apprendre que les Prussiens avaient alors investi le château de Versailles pour discuter des modalités d’unification de l’Allemagne. Il s’était représenté une soldatesque bruyante faisant résonner la Galerie des Glaces du cliquetis de leurs bottes, là où bruissait autrefois le tissu des robes de Madame de Pompadour. Les conditions de l’avènement de l’Empire allemand, qui datait donc de son arrière-grand-mère, ne pouvaient être qu’un mauvais présage pour la France.

Les jouets se transmettaient d’une génération à l’autre

"Les tantes, enfants", 1918. Archives Vert et Plume

Quel âge pouvait-il avoir lors de ces voyages dans le Jura ? Cinq ou six ans peut-être. C’était l’âge des cadeaux du Nouvel An, des régiments de soldats de plomb pour lui et des trains électriques pour son frère aîné.
Une chose le faisait sourire aujourd’hui, la fierté qu’il avait de sa famille. Il était le premier à être né en Savoie. Quand il revenait dans le Haut-Jura, il se sentait à la fois chez lui et étranger.
Il était en visite. Ses parents n’habitaient plus ici mais tout le monde se souvenait d’eux et les saluaient comme s’ils faisaient encore partie de leur vie. Sauf les enfants qui les regardaient avec surprise et curiosité, et lui les observait de la même façon. Pourtant l’émotion qu’il ressentait lui faisait comprendre que ce pays était le sien, celui de ses ancêtres envers lesquels il se sentait redevable.

Les activités étaient attachées au rythme des saisons

"Le filet à papillons", vers 1955. Sourcing image : "Sélection du Reader's Digest", années 50-60 (document Vert et Plume)

Les arbres auxquels il grimpait, les champs où il courait, les vaches qu’il observait quand il allait le soir chercher du lait encore tiède à l’étable de la ferme voisine,, les fontaines où il buvait dans le creux de sa main, les chemins qui descendaient vers la rivière, les lapins qui se blottissaient à son approche dans le fond de leur cage, les fleurs qu’il allait cueillir dans le jardin qui s’étendait sous la fenêtre de la cuisine, la sciure où il se laissait tomber, la roue à eau qui fournissait l’énergie motrice à la vieille usine, les barrières qu’il fallait soulever pour pénétrer dans les enclos, les planchers qui craquaient, les escaliers cirés, les courroies qui entraînaient les meules, les paniers en osier dans lesquels il remontait les morceaux de bois coupé, l’aigle empaillé dans le bureau de son grand-père qui l’avait abattu avec son fusil de chasse, la corne dont il se servait pour les appeler à table, les myrtilles qu’il allait cueillir dans les bois avec lui, les escargots que sa grand-mère faisait dégorger dans une énorme marmite, les branches d’orties avec lesquelles ils se poursuivaient pour se fouetter les jambes , les draps blancs qui séchaient au soleil et lui servaient de cachette, autant d’images qui ne s’étaient pas effacées.

Les voyages avaient le goût de l’aventure

"La Vedette", années 1950 (archives Vert et Plume)

Pour passer de la Haute-Savoie au Jura sans traverser la Suisse, leur père  empruntait la route qui passait  par Frangy, Bellegarde, le pays de Gex avant de franchir le col de la Faucille. Le matin avant le départ, l’un des garçons allait dans le garage pour faire reluire les chromes de la Vedette et dépoussiérer sa carrosserie avec un instrument magique qu’on appelait « la Nénette ».
Le franchissement du col de la Faucille était la dernière étape avant la descente vers Les Rousses et Morez ou Prémanon. Dès que la voiture amorçait les premiers virages, ses frères et lui chantaient à tue-tête le « Petit Prince » une ritournelle qui devait les occuper jusqu’au sommet :   »Dimanche matin, l’empereur, sa femme et le p’tit prince / Sont venus chez mo pour me serrer la pince. / Comme j’étais parti / Le p’tit prince a dit / Nous reviendrons lundi. / Lundi matin, l’empereur, sa … Ils épuisaient tous les jours de la semaine et si cela ne suffisait pas en attaquaient une seconde avec un entrain qui ne se démentissait jamais.

Les morts continuaient de vivre longtemps après leur disparition

"Le Turu", sur la route conduisant de Morez aux Rousses", Haut-Jura (années 1940). En contrebas sur la droite, la route conduisantt de Morez à Prémanon en passant par Les Rivières (archives Vert et Plume)

A l’église,   les noms de leurs deux familles étaient inscrits sur les bancs et si quelqu’un s’y était assis avant leur arrivée il se retirait pour leur céder la place.

Dans le petit cimetière qui entourait celle de Prémanon, tous les noms gravés sur les tombes leur étaient familiers. Les morts aussi faisaient partie des conversations. Il y avait toujours quelqu’un qui les avait bien connus et répondait à leur place aux questions qu’il posait à leur sujet.

"Le cimetière", église de Prémanon (Haut-Jura, automne 2010). Photo Vert et Plume

On disait des morts qu’il étaient disparus, comme si l’éventualité de leur retour n’était pas totalement exclue. Certaines pièces dans la maison continuaient de porter le prénom de leur premier occupant longtemps après leur « disparition ».

Personne ne songeait que la vie allait être bouleversée

Quand le moment de rentrer en Savoie était venu, sur le chemin du retour son père arrêtait la voiture devant chaque maison occupée par des oncles, des tantes, des cousins. Avec ses frères il sortait pour les saluer. Ils dînaient chez le dernier avant de reprendre la route. Cette fois plus personne ne chantait. Ses frères et lui dormaient enchevêtrés à l’arrière de la Vedette.

Les jours suivants il posait des questions à ses parents à propos de leur jeunesse, leur demandait de lui raconter des histoires de ce temps. Comme en 1936 quand la portière mal fermée de la Viva Grand-Sport s’ouvrit brutalement et que sa mère, alors âgée de 18 ans, qui était assise sur la banquette avant et se tenait à la poignée, fut emportée et projetée dans le fossé où elle avait roulé sans se faire de mal. Elle disait qu’elle n’avait pas eu peur.

"La Viva Grand Sport", 1936. La voiture de son grand-père maternel. Sourcing image : téléchargement internet

Quatre ans plus tard, comme la nouvelle de la débâcle de l’armée française et de l’avancée foudroyante des Allemands avait poussé les habitants à s’enfuir des villes, sa mère qui était a!ors étudiante à Dijon et n’avait pas trouvé de train s’était décidée à prendre son vélo pour rejoindre ses parents. A mi-parcours à la hauteur d’un passage à niveau elle avait aperçu la Viva Grand-Sport. Son père était venu la chercher. Apprenant qu’elle avait laissé sa valise à la gare, il avait tenté d’aller la récupérer mais la menace de nouveaux bombardements l’avait contraint de faire demi-tour.
Ils virent des vaches tuées dans les champs par des éclats d’obus.
Durant la semaine qui suivit la proclamation de l’armistice, ils avaient repris en voiture la route de Dijon. Il n’y avait plus personne, ni Français ni Allemand. Les rues des villages qu’ils traversaient étaient déserts. Le temps paraissait suspendu. Quand ils arrivèrent à la gare, ils virent qu’elle avait été pillée. La valise avait disparu. Mais parmi les débris qui jonchaient le sol ils retrouvèrent l’une des chaussures de sa mère.
C’était la fin d’un monde. Nul ne savait ce qui allait advenir. Pour combien de temps les Allemands allaient-ils occuper la France avant de retourner chez eux ?

Flash info artistes

Moïse Kisling. Peintre français d’origine polonaise (1891-1953). Il était né dans le sud de la Pologne, une région qui faisait alors partie de l’empire austro-hongrois. Arrivé en France vers 1910, il s’installe à Montmartre puis dans le quartier de Montparnasse où étaient concentrés de très nombreux ateliers d’artistes. Il y vécut presque jusqu’à sa mort. Modigliani, installé dans le même immeuble, fit un portrait de lui et un autre de sa femme (ci-dessous).

Amedeo Modigliani "Portrait de Madame Kisling", 1917. Sourcing image : téléchargement internet, traitement Vert et Plume

Ancien blessé de la guerre de 14-18 il rempila en 1939 et dut quitter la France après la débâcle de 1940 pour se réfugier aux Etats-Unis où il resta jusqu’en 1946. Une rue de Sanary où il est mort porte son nom. Un très grand nombre de ses tableaux sont dans des collections suisses (Genève).
Amedeo Modigliani. (1884 à Livourne-1920 à Paris). Installé à Paris en 1906.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*