Identités

 Montrez-moi vos papiers

Emma Amos “Yo Man Ray Yo”, 2000. Huile sur toile et bords recouverts d’un tissue imprimé africain. Sourcing image : revue NKA – Contemporary African Art, printemps 2012 (bibliothèque Vert et Plume)

Cela se passait à Paris. Il ne se souvenait plus pour quelle raison quelqu’un au bureau lui avait demandé s’il avait une carte d’identité sur lui. Il avait regardé la personne d’un air étonné avant de répondre qu’il n’en avait jamais eu.

C’était au tour de l’autre d’être étonnée, une jeune femme qui travaillait dans son service, avait une mère d’origine marocaine – Vous voulez dire que vous n’avez pas de papiers sur vous ! Et si l’on vous arrête ? -. Il fut bien obligé d’avouer qu’on ne l’arrêtait jamais. Même s’il passait à deux pas d’un policier, il y en avait partout à Paris, on ne lui avait jamais réclamé sa carte d’identité.

La jeune femme se tourna alors vers une autre qui était française elle-aussi mais d’origine congolaise cette fois – Tu vois ce que c’est d’être Blanc, lui fit-elle remarquer. – Elle n’avait pas dit ça méchamment. Il comprit qu’elles devaient, l’une comme l’autre, s’être vues à plusieurs reprises obligées de justifier de leur identité, dans la rue ou dans le métro.

Si cela lui arrivait, il aurait du mal à l’accepter. Il interpréterait cette demande comme une marque de défiance que rien ne justifierait à ses yeux.

Noir et blanc

Man Ray « Noire et blanche », in VOGUE (1er mai 1926. Modèle : Kiki de Montparnasse. Sourcing image : « Noire et blanche », éditions Scala (2003). Bibliothèque Vert et Plume

À Abidjan, dans les années 80, on racontait volontiers cette histoire en buvant un verre entre amis (Noirs et Blancs confondus) : « Quand on voit un Blanc courir, on dit Jogging. Quand on voit un Noir courir, on dit Voleur ». Tout le monde riait.

L’histoire ne disait pas qu’un Blanc revêt généralement un short et un maillot de sport pour courir, tandis qu’un Noir, quand il est soupçonné d’être un voleur, est habillé de la même manière qu’à l’ordinaire : pantalon long et chemise à manches longues. Il ne fait pas du tout penser à un sportif. Il étonne à ce point celui qui le regarde passer devant lui en courant, vêtu de la sorte, que l’autre pense aussitôt qu’il fuit un danger : le propriétaire furieux d’un objet volé par exemple. Disons pour le moins qu’il suscite la méfiance.

La couleur de la peau n’est plus dans notre pays un prétexte suffisant pour arrêter quelqu’un. On sait par contre qu’elle fournit encore à un habitant de la Floride une justification pour abattre de sang froid un adolescent qui s’est introduit dans son jardin.

Quelle est votre contribution ?

Emma Amos « Identité », 2006. Lithographie et impression digitale. Sourcing image : revue NKA – Contemporary African Art, printemps 2012 (bibliothèque Vert et Plume)

Les débats autour de l’identité ne peuvent se résumer à la difficulté qu’a toute personne étrangère à s’intégrer dans un pays qui n’est pas celui où elle est née. S’agissant de la France, un Français qui n’a pas d’emploi, pas d’économie, ne peut pas prétendre qu’il est parfaitement intégré.

Les principaux facteurs d’intégration sont évidemment la réussite économique, la capacité intellectuelle et la contribution à la marche du pays. C’est tellement vrai qu’à contrario, une personne riche qui ne contribuerait pas à l’effort collectif dans la proportion de ses revenus, serait elle aussi rejetée par la collectivité. Ce fut le cas à l’automne 2012 pour Bernard Arnaud, le patron de LVMH, qui a subi un affront du même genre que celui infligé quotidiennement aux émigrés les plus démunis.

La langue, support essentiel d’une identité partagée

Gora MBengue « Le Grand Marabout », 1984. Peinture fixée sous verre. Sourcing image : Sidney Littlefield Kasfir « L’Art Contemporain Africain », éditions Thames & Hudson (2000). Bibliothèque Vert t Plume, 2002

Grands aplats de couleur unie et vive dont la luminosité est accrue par le verre.

La mondialisation est accusée à tort de remettre en cause notre identité. Elle ne remet pas en cause celle des Américains, encore moins celle des Chinois.

Contrairement à ce que certains esprits conservateurs imaginent, une identité n’est pas figée une fois pour toutes, bâtie il y a plusieurs siècles et sacralisée. Une identité se construit année après année, elle se transforme sans cesse pour intégrer les changements sociologiques qui se produisent dans la population qui s’en réclame.

Prenons l’exemple de la langue française qui était au 18è siècle parlée à travers toute l’Europe. Elle l’est aujourd’hui bien davantage. Une bonne centaine de millions de personnes, vivant cette fois hors d’Europe, en Afrique pour l’essentiel, mais aussi en Amérique du Nord, dans les Caraïbes, dans l’Océan Indien jusqu’en Inde.

Qui s’en soucie ? Qui enseigne en France la littérature de ces pays ? Quel écolier sait qu’il y a plus d’étrangers parlant la langue française que de Français ? Qu’une petite fille de 12 ans réfugiée du nord Mali, interrogée par un journaliste de Radio France, s’exprime dans notre langue avec davantage de clarté et un meilleur accent que bon nombre de petits Français ?

Tous attendent avec impatience que nous prenions conscience de cette réalité culturelle, que nous cessions une bonne fois de nous lamenter comme si notre esprit devait être tout entier commandé par le pessimisme économique ambiant ou, pire encore, par le fanatisme identitaire et la violence armée.

Arrêter de de ressasser le souvenir confus d’un passé colonial qui appartient désormais à l’histoire. Assumer notre héritage. En serons-nous capables ?

Flash infos artistes & modèle

Emma Amos.  Artiste américaine née en 1938 à Atlanta. Peintre, couturière et éditrice du premier magazine d’art féministe « Heresies Collective ». Elle était membre de « Spîral », un groupe d’artistes noirs américains, formé en 1968, qui ne comprenait que des hommes avant son arrrivée.

Gora MBengue. 1931-1988. Artiste peintre sénégalais né à Dakar. Spécialiste de la peinture « sousvère » dont il avait su renouveler le style tout en continuant d’accorder beaucoup d’importance aux thèmes religieux et aux figures allégoriques. Gorée était son lieu de résidence préféré où l’on dit qu’il a créé ses plus belles compositions.

Kiki de Montparnasse, 1922. Sourcing image : « Noire et blanche » par Alexandre Castant, éditions Scala ( 2003). Bibliothèque Vert et Plume

Kiki de Montparnasse. 1901-1953. Pseudonyme d’Alice Prin, modèle célèbre de l’entre-deux guerres que Man Ray rencontra en 1921. Elle connaissait Soutine, avait posé pour Utrillo et sera l’amie de Cocteau. L’idylle avec Man Ray dura le temps des années 20.

Man Ray. 1890-1976. Photographe américain installé à Paris en 1921, après avoir échoué à créer un mouvement Dada à New-York avec son ami Marcel Duchamp. Il jouait avec les effets de lumière pour créer une impression étrange d’immobilité

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*