Gare aux loups !

Par Nicolas Piollet
PORTRAIT. Nico vit dans la montagne au-dessus d’Annecy avec sa copine. Dans un gros cube en béton collé comme un poulpe au flanc d’un rocher construit pour des touristes qui ne sont jamais venus. Nico est dingue de vieilles bagnoles et de motos pour lesquelles il a construit un enclos. Il ne craint pas les loups qui ne mangent pas encore les bagnoles. La nuit, comme il n’y a personne dans l’immeuble il écoute du jazz en ouvrant grand les fenêtres,  il observe les chamois qui s’asseyent en demi-cercle pour écouter la musique en oscillant la tête et faisant bouger leur queue.

Les Français ont peur

Dessin de Floc’h « Broken hearts are just for ass holes », 1982 (extrait de “Souvenirs du 20è siècle”, Editions Alain Littaye – 1983)

Dessin de Floc’h « Broken hearts are just for ass holes », 1982 (extrait de “Souvenirs du 20è siècle”, Editions Alain Littaye – 1983)

Les Français ont peur de perdre leur emploi, ils ont peur de perdre leur femme s’ils ne gagnent pas assez de fric pour offrir des vacances à Val d’Isère à leur famille, ils ont peur de se faire agresser dans la rue le soir en rentrant du ciné, ils ont peur d’aller chercher la nuit une bouteille de vin à la cave, ils ont peur des étrangers qui ne parlent pas français, les Français sont inquiets des déficits publics, ils se demandent comment la France va rembourser sa dette, ils sont inquiets au sujet de leur retraite, de l’assurance maladie, de la fermeture des usines, de la menace d’une guerre, de l’éventualité d’une attaque terroriste, ils sont inquiets au sujet de la violence à l’école, de la liberté sexuelle de leurs enfants, ils redoutent l’afflux de travailleurs africains, de travailleurs asiatiques, de travailleurs maghrébins, les Français souffrent du froid, de l’incertitude sur leur avenir, ils souffrent du stress, ils souffrent du dos, ils souffrent en apprenant la nouvelle des tremblements de terre qui secouent les pays du sud et s’inquiètent à leur sujet, les Français se demandent quand viendra leur tour et quand leur tour arrive ils se demandent comment une chose pareille a pu survenir dans un pays comme la France.

Ma copine et moi sommes Français. On a passé tout l’hiver à s’inquiéter, à souffrir et à avoir peur. Alors quand le printemps a pointé le bout de son nez, que le soleil a dardé ses premiers rayons poudreux dans la chambre de notre F2 on s’est dit qu’on ne pouvait pas continuer comme ça. On avait assez eu peur, on s’était assez inquiété, on avait assez souffert, on a décidé de se barrer !

Christian Robert-Tissot « Sans titre, 2010, à la galerie Evergreene, rue du Vieux Billard à Genève. Exposition du 18 mars au 8 mai 2010

Christian Robert-Tissot « Sans titre, 2010, à la galerie Evergreene, rue du Vieux Billard à Genève. Exposition du 18 mars au 8 mai 2010

Ma copine a tout de suite dit « On va à Genève ! »
Elle est inscrite en histoire de l’art. Elle est au courant de tout ce qu’il y a à voir dans la région. Mais elle n’aime pas trop les musées, elle préfère les galeries à la rigueur les fondations privées. Elle affirme qu’elles sont plus dynamiques, ouvertes sur le monde. Alors ni une ni deux elle a éclairé son ordi et cliqué sur « Nuit des Bains » . Je lui ai demandé « C’est quoi ce truc ? ». Elle m’a répondu « le quartier entre le Rhône et la Plaine de Plainpalais, à côté du Mamco, tu verras ça a complètement changé c’est plein de galeries c’est génial ! » – Elle a ajouté « Ils font des nocturnes, plusieurs fois par an, ça attire énormément de monde, beaucoup de jeunes, l’ambiance est super. » C’est ce qui m’a plu, le monde. A Annecy il n’y a personne, il ne se passe rien, on s’ennuie à mourir sauf de donner à manger aux pigeons et de dégommer les canards à la carabine à plomb avant qu’ils ne chient dans le lac pour y déposer des œufs qui éclosent en été et remplissent l’eau de puces, on leur a même donné un nom « les puces du lac ».
Quand ma copine m’emmène voir une expo au Château c’est tout juste si l’on rencontre une autre personne que les employés chargées de la surveillance. Et encore quand ils bougent, la plupart du temps ils bouquinent derrière leur comptoir des histoires de peintres qui couchent avec leur modèle quand ils sont fatigués de peindre.

On a remis de l’art dans notre moteur et on est parti

Ted Benoît « La Peau du Léopard, Editions Albin Michel – 1985

Ted Benoît "La Peau du Léopard", Editions Albin Michel – 1985

Nous sommes descendus de la montagne, on a traversé des ruisseaux, on s’est enlisé dans la forêt, on a aperçu Annecy qui dormait au soleil, on a pris la rocade pour sortir de la ville, on est passé devant le nouvel hôpital qu’ils ont bâti juste à temps avant qu’il n’y ait plus d’argent dans les caisses de la Sécurité Sociale, j’ai accéléré, enfin on a aperçu l’entrée de l’autoroute, vingt minutes seulement pour quitter la France qui a peur, qui s’inquiète et qui souffre.
J’ai roulé à fond la caisse. Ma copine criait « Attention un radar ! » et je levais le pied mais je n’avais pas peur des flics, je n’avais peur de rien j’étais juste heureux de revivre. Je me suis penché vers la boîte à gants pour attraper un CD. Je savais ce que je voulais, Impulsive ! Revolutionary Jazz Reworked pour commencer Attica Blues avec Archie Shepp, ensuite Mizrab de Gabor Szabo et là j’ai vraiment roulé comme un fou, on approchait de la frontière je me suis calmé avec Stolen Moments un beau titre d’Oliver Nelson, nous avons carrément décollé, Ma copine a détaché sa ceinture de sécurité, posé une main sur ma nuque. Elle cherchait à m’attirer contre elle – « Tu es folle ! on va se tuer » – « J’m’en fous » a-t-elle répondu, moi pas,  j’ai ralenti à mort j’ai arrêté la voiture sur la bande de sécurité et j »ai embrassé ma copine j’ai mis ma langue dans sa bouche. J’avais le cœur qui battait plus fort et je commençais à bander. J’ai redémarré avant qu’une voiture de police n’arrive.
Genève on y était. Des travaux partout, des grues, des camions, des barrières, un bordel ça m’a étonné je croyais que tout était bien rangé en Suisse comme des chocolats dans leur coffret, ça bougeait de tous les côtés, il y avait plein de bagnoles des 4×4 énormes qui polluent beaucoup, des grosses allemandes blindées, j’étais content j’ai tout de suite trouvé le quartier des Bains j’ai repéré une place boulevard Saint-Georges.

Genève-les-Bains

Genève, au cœur du quartier des Bains (Photo V&P, mars 2010)

Genève, au cœur du quartier des Bains (Photo Vert & Plume, mars 2010)

Tout de suite on a été séduit, je n’en revenais pas de trouver à Genève un quartier qui tessemblait à ceux qu’on trouve dans les vraies villes pas comme à Annecy qui ressemble à un village de Hobbits. J’avais gardé le souvenir d’une cité austère chiante avec des banques partout et des bijouteries, le pont du Mont-Blanc le lac et son jet d’eau qui crachait tout l’été. Badaboum ce n’était que galeries, musée, centre d’art, magasin de design, librairies, cafés, restaurants, marchands de journaux, cela faisait penser à un quartier de Bruxelles ou de Londres. J’étais sur le cul et là ma copine a pris les choses en main. C’était son domaine je n’avais rien à redire. Elle avait imprimé le plan du quartier et la liste des galeries avant de partir. J’ai emboîté le pas de ma guide qui était allé chez le coiffeur quelques jours auparavant et avait vraiment l’air pimpante ! Je regardais ses fesses serrées dans son jean et son blouson de cuir noir brillant j’ai traversé un passage clouté sans faire attention aux voitures qui arrivaient elles se sont arrêtées sans m’insulter avec leur klaxon. Je trouvais ma copine superbe et je décidais de la suivre les yeux fermés jusqu’au bout de la nuit.

 IMAGE Plan x 2 LEGEND Plan extrait d’un article de « La Tribune de Genève » consacré au quartier des Bains, octobre 2009 IMAGE LEGEND Liste des galeries et lieux de rencontre de l’Association du quARTier des Bains qui organise 3 nocturnes par an au mois de mars, de juin et de décembre.

IMAGE Plan x 2 LEGEND Plan extrait d’un article de « La Tribune de Genève » consacré au quartier des Bains, octobre 2009 IMAGE LEGEND Liste des galeries et lieux de rencontre de l’Association du quARTier des Bains qui organise 3 nocturnes par an au mois de mars, de juin et de décembre.
Liste des galeries et lieux de rencontre de l’Association du quARTier des Bains qui organise 3 nocturnes par an au mois de mars, de juin et de décembre.

Liste des galeries et lieux de rencontre de l’Association du quARTier des Bains qui organise 3 nocturnes par an au mois de mars, de juin et de décembre.

Attention, les filles !

On avait fait exprès d’être en avance. Officiellement la nuit commençait à 18 heures, il n’y avait personne ou presque dans les galeries quand on a commencé notre tour sauf les employées, exactement ce qu’on voulait. On a été reçus d’une manière tellement sympa qu’on avait du mal à le croire. A Annecy c’est à peine si les commerçants disent bonjour, sourire non il fait trop froid surtout cet hiver qui était si rude et si long que leurs mâchoires avaient gelé, qu’ils pouvaient à peine parler. Les galeristes du quartier des Bains étaient de vraies pros, souriantes et quand ma copine posait une question elle obtenait aussitôt une réponse précise. Moi je faisais les photos c’était autorisé pour un usage personnel, je ne sais pas exactement ce que cela signifie que je n’ai pas le droit de vendre mes images c’est ce que je pense, c’est naturel de toute façon des photos ils en donnent tous quelquefois même des catalogues si beaux qu’on dirait des livrets d’artiste.

Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov (Galerie Charlotte Moser à Genève). Photo V&P - Suite 2. Parlant du travail de ces 2 artistes, le critique russe Viktor Misiano écrit : « Si les artistes de la période soviétique vivaient un présent en permanence projeté dans l’avenir, ceux de l’ère post-soviétique vivent dans un présent qui appartient au passé » belle manière de dire que notre temps n’est plus capable d’imaginer un avenir.

Vladimir Dubossarsky (né en 1964) & Alexander Vinogradov (né en 1963). Galerie Charlotte Moser à Genève, quartier des Bains (Photo Vert & Plume, mars 2010). Exposition « On the block » du 19 mars au 17 avril 2010. Les 2 artistes travaillent ensemble à Moscou depuis 1994

Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov (Galerie Charlotte Moser à Genève). Photo V&P - Suite 1. Les deux artistes manipulent les clichés de l’époque soviétique, à la manière du photographe Slava Mogutin artiste gay et subversif réfugié à l’époque aux Etats-Unis

Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov - Galerie Charlotte Moser à Genève. (Photo Vert & Plume, mars 2010) - Suite 1 : les deux artistes manipulent les clichés de l’époque soviétique, à la manière du photographe Slava Mogutin artiste gay et subversif réfugié à l’époque aux Etats-Unis

Ma copine tenait la liste des prix dans la main, certains tableaux valaient 100.000 euros je lui ai demandé de répéter et elle a répété 100.000 euros alors je me suis retourné vers la galeriste « C’est vraiment un prix élevé ! » je n’allais pas dire que c’étais cher quand même 100.000 euros quand on est Suisse c’est pas cher mais pour un Français qui souffre qui est inquiet et qui a peur c’est un prix élevé. Elle m’a répondu « Dans leur pays ils sont très connus, ce sont des stars, le Centre Pompidou a déjà acheté une de leurs toiles. » Si le Centre Pompidou qui est français a acheté une toile pourquoi moi qui suis aussi français n’en achèterais pas une également ? J’ai parlé de Duncan Wylie qui peint un peu de la même manière, la galeriste ne le connaissait pas. J’ai dit « Il était au musée de Grenoble l’an dernier avec une expo en solo. »
Ce qui me frappait le plus dans ce style de peinture figurative qu’on voyait de plus en plus souvent était sa parenté avec la B.D. et finalement avec la vie à proprement parler. On avait tellement pris l’habitude au cours des dernières années de regarder des œuvres énigmatiques qui nous interpellaient parfois comme le Sphinx mais auxquelles on ne comprenait pas grand-chose avant d’avoir lu le texte du catalogue que cette fois la proximité entre l’œuvre et la vie était telle qu’on était séduit, comme si tout-à-coup l’art habitait notre quotidien. J’ai expliqué à ma copine ce que je ressentais et même si cela contredisait l’enseignement qu’elle recevait dans lequel l’œuvre d’art n’a de sens que replacée dans l’histoire des mouvements artistiques, des écoles et des techniques de peinture autant d’arguments auxquels j’étais capable de prêter une oreille distraite mais dont je me fichais éperdument, ce qui comptait vraiment pour moi était de l’ordre de l’émotion, du plaisir de la mémoire aussi c’est vrai mais la mienne pas celle des autres.

Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov (Galerie Charlotte Moser à Genève). Photo V&P - Suite 2. Parlant du travail de ces 2 artistes, le critique russe Viktor Misiano écrit : « Si les artistes de la période soviétique vivaient un présent en permanence projeté dans l’avenir, ceux de l’ère post-soviétique vivent dans un présent qui appartient au passé » belle manière de dire que notre temps n’est plus capable d’imaginer un avenir

Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov - Galerie Charlotte Moser à Genève (Photo Vert & Plume, mars 2010) - Suite 2 : parlant du travail de ces 2 artistes, le critique russe Viktor Misiano écrit : « Si les artistes de la période soviétique vivaient un présent en permanence projeté dans l’avenir, ceux de l’ère post-soviétique vivent dans un présent qui appartient au passé » belle manière de dire que notre temps n’est plus capable d’imaginer un avenir

Vladimir Dubossarsky Alexander Vinogradov (Galerie Charlotte Moser à Genève) Photo V&P – Suite.3 Le travail de ces 2 artistes pour affirmer que ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de notre histoire passée ou plus précisément que le passé d’une société continue d’habiter son temps présent. On ne repart jamais de zéro. Chaque nouvelle phase de notre histoire trouve son analogie dans celle de notre passé – Viktor Misiano, Moscou, fév.2010

Vladimir Dubossarsky & Alexander Vinogradov - Galerie Charlotte Moser à Genève (Photo Vert & Plume, mars 2010) – Suite.3 : le travail de ces 2 artistes pour affirmer que ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de notre histoire passée ou plus précisément que le passé d’une société continue d’habiter son temps présent. On ne repart jamais de zéro. Chaque nouvelle phase de notre histoire trouve son analogie dans celle de notre passé – Viktor Misiano, Moscou, fév.2010

La suite des aventures de Nicolas Piollet à Genève-les-Bains dans le prochain article

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