Fini de rêver

CONTEXTE. Une semaine à Dakar. Bee et Effe, un couple de Français avec des noms à se faire reconduire à la frontière. Mariés à la Mairie et à l’église.Deux enfants. Effe a 40 ans. Bee 30. Vivent à Paris, dans le 20è. Lui assure l’entretien des ordinateurs dans les écoles. Elle est photographe.

La France n’est plus dans la course

Géricault « Cheval noir avec une couverture à carreaux attaché dans une écurie », lithographie (1823). Sourcing image : livre de l’exposition des dessins et estampes de l’Ecole des Beaux-Arts, Paris - 1997-98 (bibliothèque Vert et Plume, 2000)

Bee et Effe n’étaient jamais allés en Afrique noire. Une annonce promotionnelle d’Air France leur a suggéré l’idée de passer à Dakar les premiers jours d’un printemps français étouffé par les bouffées de chaleur nationalistes et xénophobes.

Bee n’était pas enthousiaste à l’idée d’aller à Dakar. Influencée par les images de la campagne électorale du président Wade – dont elle ignorait le nom jusqu’alors -, retransmises par les chaînes de télévision françaises. Effe l’avait rassurée. Son père avait effectué autrefois plusieurs missions au Sénégal pour l’entreprise où il travaillait. Il avait rapporté de ce pays des souvenirs extraordinaires. Effe s’était dit qu’il irait voir un jour, quand l’occasion se présenterait. L’offre d’Air France pour un Paris-Dakar AR pour 2 personnes était tombée à pic.

« Mais qu’est-ce qu’on va faire là-bas, au milieu des Noirs ? Rester enfermés à l’hôtel ? », s’était inquiétée Bee. – Effe s’était fait rassurant et moqueur :  « N’emporte aucun bijou, une montre Swatch, des baskets, des jeans et quatre tee-shirts, okay ? Pour te mettre à l’aise, on empruntera le R.E.R. pour rejoindre Roissy. A partir de Gare du Nord, tu seras déjà à Dakar, en pire. Les Noirs dans leur pays n’ont pas de raison d’agresser les Blancs, ils les volent c’est tout. Ici tu risques de te faire tabasser par-dessus le marché. » – « Tu te rends compte de ce que tu dis ? » – « Mais j’déconne ! C’est juste pour te faire peur. Si j’en crois les histoires que me racontait mon père, tu seras surprise en bien. »

Pour beaucoup de Français, dont le père de Effe qui avait séjourné à Dakar à la fin des années 80, début des années 90, le Sénégal c’était un peu la France. Comme si on prenait l’avion pour Bordeaux, Montpellier ou Marseille. Les Sénégalais des grandes villes parlaient couramment français et wolof. Ils étaient bilingues. Les Français avaient toujours été unilingues, ne cherchant pas à apprendre le wolof.

Le passé devrait servir de tremplin, pas de prétexte au renoncement, encore moins au reniement

Le général Mangin (à droite sur la photo) et son ordonnance dont le journal ne donne que le diminutif « Baba » de son prénom Boubakar, vraisemblablement. Nom inconnu, cité à l’ordre du jour pour sa bravoure. Sourcing image : «Le Miroir », couverture n°84 (4juillet 1915). Collection Vert et Plume

La légende du journal rappelait à ses lecteurs
« les efforts du général Mangin pour doter la France d’une puissante armée noire ».

On a beau dire et beau faire, le passé ne s’efface pas d’un coup de gomme. Il a du sens.

Si l’on écoute le discours politique des nouvelles générations de Français, il faudrait rester indifférent à tous ces pays d’Afrique subsaharienne qui ont vécu un siècle de leur histoire avec nous et parfois davantage s’agissant de pays comme le Sénégal.

Quand l’équipe de foot de ce pays était éliminé de la Coupe du monde, les matches de l’équipe de France étaient suivis de Saint-Louis à Ziguinchor comme l’auraient été ceux de l’équipe nationale. On aurait pu imaginer que la France et le Sénégal décident de n’avoir plus qu’une seule équipe. Elle aurait gagné tous les matches et permis de souder les deux pays au moins sur le plan affectif. Les politiques raillent les sportifs et les chanteurs. Ils sont pourtant plus doués qu’eux pour rapprocher les peuples.

Désormais le quotidien a pris le dessus

General Idea « Rude Awakening », 1982. Sourcing image : catalogue de l’exposition du collectif canadien au MAM de Paris, rintemps 2011 (bibliothèque Vert et Plume, mars 2011)

La France s’est recentrée (on ne dit plus « repliée ») sur elle-même. Occupée par la création des ronds-points, l’implantation des lampadaires dans les rues, l’éclairage des lignes droites à grande vitesse réputées dangereuses, la modernisation des hôpitaux, la construction de nouvelles autoroutes, la modernisation des écoles des casernes et des universités, le remplacement des centrales nucléaires par des moulins à vent, la revalorisation des retraites, l’éradication des criminels sexuels, l’extinction des incendies, la diminution du pouvoir d’achat, l’interdiction de chauffer les terrasses des cafés, l’augmentation du prix de l’essence, l’implantation de nouvelles pistes cyclables, la réforme de la Constitution, la montée du nationalisme hongrois, le terrorisme islamique, l’immigration clandestine, les pouvoirs du Président, le rôle du Premier Ministre, les mariages des acteurs de cinéma, l’adoption des enfants par les couples homosexuels, le salaire des joueurs de football, les champions olympiques, les menaces de tempête, les morts en montagne, les averses de grêle, le réchauffement de la planète, la baisse de la consommation, la montée des prix, le revenu minimum, le vieillissement de la population et le financement des retraites, la privatisation de la Sncf, la fermeture des usines, la persistance du chômage, le salaire des grands patrons, le mal-être des banlieues, le jeûne du Ramadan et la viande hallal, l’identité culturelle, la violence à l’école, la violence dans les quartiers, la violence à la télé au ciné dans le métro dans le RER dans la rue à la maison à la prison à la cave au grenier et bien d’autres choses encore. Impossible de tout énumérer.

Les Français n’ont plus la force

General Idea « Post Mortem », 1985. Sourcing image : catalogue de l’exposition du collectif canadien au MAM de Paris, rintemps 2011 (bibliothèque Vert et Plume, mars 2011)

Comment la France aurait-elle le temps de penser à l’Afrique au Sénégal, à la Mauritanie, à la Guinée, à la Côte d’Ivoire, au Burkina, au Mali, au Togo au Bénin, au Tchad, à la Centrafrique, au Cameroun, au Congo, à Madagascar et à tous les autres Etats de l’Afrique ?

On voit bien que c’est impossible. Les Français ont trop de problèmes à résoudre. Tout ça à cause des banques qui leur ont prêté de l’argent, à cause de l’Europe et de la Chine qui lui ont vendu des produits dont elle n’avait pas besoin, à cause des Arabes qui leur ont facturé le gaz et le pétrole à un prix trop élevé, à cause des Africains qui sont venus en cachette leur subtilisé les emplois de manœuvres, de balayeurs, d’éboueurs et de gardiens, à cause, à cause, à cause. Eux n’y sont pour rien. Ils n’ont même plus la force de regarder au-delà du bout de leur nez. Trop dangereux trop risqué. Quel intérêt pour quoi faire et qui va payer on n’a plus d’argent. Le déficit public de la France donne le vertige. Le pays reçoit des mises en garde de la Commission européenne, du FMI. Se fait tirer les oreilles par l’Allemagne, les Etats-Unis et la Chine. Il faut dépenser moins travailler plus ce n’est pas le moment de penser aux autres. Occupez-vous de vos affaires de vos pieds et les vaches seront bien gardées. Au Moyen-âge, est-ce que quelqu’un est venu aider les Français ?

L’Afrique décolle. Les héritiers des colons restentt cloués au sol

Georges Hamel, alias Geo Ham « Au Long Cours », 1930. Sourcing image : L’ILLUSTRATION, n° spécial Aéronautique, déc. 1930 (collection Vert et Plume)

« Moteurs à plein gaz, le grand hydravion prend le départ… vers l’Afrique. »
(extrait de la légende originale de 1930)

« Effe ! Dépêche-toi, l’avion va décoller ! Ils vont fermer les portes ils ne nous attendront pas. » C’est la voix de Bee. – Effe : « J’croyais que tu voulais pas y aller, et maintenant tu veux pas rater l’avion ! » – « C’est bon ! Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis. » – « Embrasse-moi ! ». Effe sort de sa poche son passeport et la carte d’embarquement, adresse un sourire à l’hôtesse et s’engouffre dans le tube d’aspirateur à passagers qui relie encore l’aérogare au fuselage de l’avion stationné sur le tarmac.

« Dakar ? » – « Oui, Dakar ! » Effe se demande s’il existe une traduction de ce nom de ville en wolof ?

Le hurlement des réacteurs. Effe est plaqué contre le dossier de son fauteuil. L’avion monte jusqu’aux nuages qu’il transperce et atteint le bleu du ciel.

Effe se détend. Il ferme les yeux. Est-ce que quelqu’un, se demande-t-il, est allé interroger les Sénégalais qui sont cadres dans les entreprises, informaticiens, musiciens, stylistes, cinéastes, industriels, éleveurs ou commerçants prospères et leur a demandé de parler de leur pays, des opportunités de développement et de coopération avec la France ? Comment les Français peuvent-ils être si aveugles qu’ils envisagent de résoudre leurs problèmes sans l’aide des autres pays ? De l’Afrique par exemple, à qui le moment serait venu de renvoyer l’ascenseur pour y monter ensemble cette fois et ne pas se contenter de « citation à l’ordre du jour » [*] comme continuent de le faire les personnalités comme les touristes en visite éclair à Dakar ?

[*] lire la légende de la seconde image illustrant cet article.

Les couleurs du ciel

21 h.35. Effe observe le ciel à travers le hublot qui a une forme allongée presque rectangulaire de sorte que le morceau de ciel qu’il aperçoit lui paraît découpé au format d’une carte postale en portrait.
Pour reproduire cette vision du ciel, Effe dessine sur son ordi une série de rectangles qu’il remplit avec les couleurs du siel. Compte tenu de l’altitude, les nuances se superposent sur un plan horizontal tracé au-dessus de la ligne d’horizon. Tout ce qui est au-dessous est plongé dans l’obscurité puis dans la nuit, tandis que l’avion poursuit encore sa route dans la lumière.

21 h 35, heure de Paris - 21 h 55 - 22 heures

Une heure plus tard à peine, le jour sombre et fait rapidement place à la nuit. e déjà que le jour décline et sombre dans la nuit.
Tout le monde ou presque dort dans l’avion. L’équipage s’est éclipsé.

22 h 26, heure de Paris - 22 h 30 - 22 h 50

Deux Blancs plongés dans le noir.

Flash infos artistes

General Idea. Lire sur le blog Sous l’emprise des livres

Géricault. 1791-11824. Peintre français connu dans le monde entier pour son tableau « Le radeau de la Méduse » qui est au Louvre. Peint en 1818. Voir sur ce blog Naufragés des Temps Modernes.

Georges Hamel.  1900-1972. Dessinateur français qui signait en abrégé Geo Ham. Naturellement doué pour le dessin, il avait été élève en 1921 de l’école des Beaux-Arts de Paris où son talent pour exprimer les sensations de vitesse fut vite remarqué. Il travailla alors pour les plus grandes marques d’automobiles de l’époque et pour L’Illustration où il excellait à représenter les voitures de course ou de tourisme lancées à vive allure sur des routes de campagne.

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