Fait divers

Article inspiré par la lecture d’une enquête du « Monde » à propos d’un bizutage dans une grande université parisienne (novembre 2011).
Par François Valménié

Un profond malaise

AMBIANCE. Les peuples européens réclament de vrais chefs, capables de rassurer les milieux financiers et, d’une manière plus générale, tous ceux qui redoutent le changement, jeunes et vieux, en proie aux mêmes angoisses et à la peur du lendemain.

Samuel Fosso, posant en général-chef d’Etat (série d’autoportraits des années 1970). Sourcing image : téléchargement internet (archives Vert et Plume)

« Des gens qui individuellement se comportent de façon sensée, perdent en groupe le sens des limites. Ils ont l’impression qu’ils ne font que suivre les autres.

Il s’ensuit, sur le moment en tous cas, une absence totale de sentiment de culpabilité. »
(Propos du psychiatre recueillis par « Le Monde », nov.2011)

« Il replia le journal. Il était déçu. Mais il avait lu des faits divers, pourtant médiocres, avec un intérêt tout nouveau. »
Jules Romains (1885-1972), cité par Le Robert.

RÉCIT. Automne 2011. Une université française de gestion dans la région parisienne. Les étudiants ont organisé un week-end d’intégration. Ils ont un bureau qui s’occupe de ça. Le président de l’université est d’accord, Les associations d’étudiants (il y en a une soixantaine) sont représentées, elles cherchent à recruter de nouveaux membres. Objectif : faire partager par les jeunes un sentiment d’appartenance. On a beaucoup bu d’alcool, on s’est bien marré, on a fait la fête, quoi de plus naturel en effet ? Des jeunes gens qui boivent et font la fête, on voit ça partout, sur les écrans des musées où sont projetées des vidéos d’artistes ou à la télé où les journalistes doivent faire de l’audience. Les parents aussi sont au courant. Ils sont fiers de leur rejeton, un futur cadre supérieur ou un patron d’entreprise, qui sait ?

Touhani Ennadre « Transes », vers 2000. Photographie, noir intense. Cérémonie vaudou. Sourcing image : catalogue de la 5è Biennale d’Art Contemporain de Lyon « Partage d’exotismes », 2000 (bibliothèque Vert et Plume)

« Le bizutage n’est en rien un rituel d’initiation.
Il n’a aucune valeur culturelle. (…) C’est une expression de la violence avec des forts et des faibles. C’est même le premier degré des violences de groupe. »
(Propos du psychiatre recueillis par « Le Monde », nov.2011)

RÉCIT. Trois jours plus tard, l’une des associations les plus anciennes de l’université, chargée de la promotion des activités, fait passer des entretiens sélectifs. Elle attire des candidats parce qu’elle bénéficie du soutien de sponsors prestigieux à l’échelle nationale et organise chaque année des activités plébiscitées par les étudiants.

Dans le bureau de l’association, un nouveau tente de répondre aux questions qu’on lui pose.
« Comment tu peux nous prouver que tu veux vraiment nous rejoindre ? »
Pour démontrer sa motivation, il déboutonne sa chemise et exhibe fièrement l’acronyme de l’assoc’ écrit sur sa poitrine. On croit rêver mais en face de lui on n’est pas satisfait : « Ce n’est pas suffisant, on veut autre chose ! » lance un des recruteurs.
D’autres garçons entourent le malheureux candidat et l’immobilisent. Ils lui retirent sa chemise.  //   Celui qui paraît être le chef attrape sur son bureau la capsule d’une bouteille de bière et s’approche. Il tourne autour de l’étudiant torse nu. On ne sait pas grand-chose sur lui  sauf qu’il est très jeune. En pinçant la capsule  entre le pouce et l’index de manière à écorcher la peau avec le bord dentelé, le chef grave cette fois l’acronyme en lettres de sang sur le dos du garçon qui ne parait pas réaliser ce qu’il est en train de subir. « Peut-être que cet idiot s’était préparé à cette épreuve, se dit l’autre en jetant la capsule, peut-être qu’il était vraiment décidé à la surmonter, va savoir ! » Regrette-t-il de ne pas avoir appuyé plus fort pour entendre sa victime crier ?

Gilbert et George « MM », 2000. Sourcing image : catalogue de la 5è Biennale d’Art Contemporain de Lyon « Partage d’exotismes », 2000 (bibliothèque Vert et Plume)

Les étudiants s’engagent à ne pas raconter ce qui se passe lors des entretiens.
« Je connais certains d’entre eux. Ils n’ont jamais rien voulu me dire. » (Un des étudiants interrogés.)

A la question générale de savoir pourquoi un étudiant accepte le bizutage, la réponse est qu’il redoute, s’il refuse, d’être considéré comme une poule mouillée. En clair, il ne veut pas passer pour une fille = un gay, en langage jeune et viril, un pédé ou une tapette.
Quant à savoir si l’alcool joue un rôle, la réponse est oui. Comme toutes les drogues, l’alcool entraîne une perte d’autonomie. Cependant, « même en l’absence d’alcool, la situation de groupe est considérée comme psychotisante. « Le leader peut devenir pervers, les autres suivent en ayant le sentiment de n’y être pour rien. »
(Propos du psychiatre recueillis par « Le Monde », nov.2011)

L’étudiant victime du bizutage, âgé de 18 ans, n’a pas attendu d’en avoir 60 pour en parler avec ses petits-enfants. Il a porté plainte, obligeant témoins et spectateurs à réagir, à s’expliquer parfois devant les journalistes. Aucun n’a évoqué, sinon par des sous-entendus, les tensions sexuelles qui entre 18 et 25 ans ne manquent pas d’électriser les fêtes, les soirées et naturellement les bizutages, surtout quand ces derniers excluent la présence des filles comme c’était le cas ici. De la même manière qu’à propos de l’alcool, il n’y a pas de débordement, personne ne commet d’excès, ce sont tous des anges.

La sexualité est encore, pour les esprits bourgeois et conservateurs (ils sont très nombreux dans ce genre d’université), un sujet dont il n’est pas souhaitable de parler. S’agissant tout particulièrement des rapports des élèves ou des étudiants entre eux. L’une des raisons, et non des moindres, étant le tabou attaché à une possible dimension homoérotique de ces rapports.

Les faux-semblants

RAVAILLAC", journal des élèves du lycée Henri IV (Paris, 2002). Sourcing image : jpurnal "Le Monde" (archives Vert et Plume)

Trois garçons et deux filles, élèves de terminale et classe préparatoire dans le lycée posaient nus sur la couverture du journal
dans lequel on parlait de plaisir, de prostitution ou de pornographie, de jeunes gens assoiffés de galipettes, d’homosexualité et d’homophobie. »

Si la sexualité est de moins en moins escamotée dans la vie politique et dans celle des entreprises = le monde des adultes, on ne peut pas en dire autant dans les établissements scolaires et universitaires où l’excès de pudeur et souvent l’intolérance sont caractérisent les étudiants eux-mêmes (encore adolescents au début de leurs études). La sexualité est un domaine réservé où les préjugés perdurent en dépit de l’âge et de l’époque qu’on dit encore moderne. Lorsque la sexualité sort des sentiers battus, ce que les conservateurs nomment « l’ordre naturel », elle est occultée ou travestie pour ne pas s’exposer aux injures et aux brimades.

En mars 2002, le proviseur du lycée Henri IV avait suspendu la diffusion dans son établissement du journal RAVAILLAC, dénoncé comme « pornographique » par un syndicat d’enseignants, tandis que es parents d’élèves l’avaient souyenu (autres temos, autres mœurs). Le titre de ce numéro du journal était direct : « Du cul, du cul, du cul. » Arguant de leur proximité extrême avec leurs lecteurs, les jeunes journalistes amateurs de RAVAILLAC avaient décidé de devenir des personnages publics au sein de la communauté scolaire, en se comportant comme des exhibitionnistes. C’était bien vu et, naturellement, provocateur. Mais déjà le monde était vieux et ne l’a pas entendu de cette oreille.

On songe à Alia Almahdy, jeune femme égyptienne, posant nue sur son blog pour dénoncer une société machiste, sexiste, violente et hypocrite. Quelle étudiante française en gestion aura le cul[-ot] d’en faire autant ? Ce sont les mêmes maux dont il s’agit ici.

A l’inverse du lycée, construit comme un château fort à l’intérieur d’une enceinte fermée autour d’une cour, l’université fait penser à un grand hôtel animé le jour et abandonné par ses clients quand vient la nuit. Evoquer le sentiment d’engagement et d’appartenance à propos des universités fait sourire. Mieux vaudrait évoquer l’esprit de corps, qui sert à faire marcher le piston entre les futurs anciens élèves, une fois qu’ils sont à la recherche d’un emploi puis engagés dans l’exercice d’un métier.

Le sentiment d’appartenance est un faux-semblant dont les équipes dirigeantes des universités et des entreprises ont coutume de se prévaloir dans leur communication à l’adresse des nouvelles recrues. Mais une fois dans la place, étudiants et salariés pourront vérifier qu’il n’en va pas ainsi. Il est de bon ton de faire semblant d’y croire. Le pacte de solidarité se nourrit de l’hypocrisie générale.

Le psy interrogé par « Le Monde » fait remarquer que si les chefs d’établissements étaient plus fermes, la pratique du bizutage n’aurait plus cours.

Il est curieux en effet de la voir perdurer, en dépit des dénonciations médiatiques. « Si d’autres étudiants veulent parler, a déclaré le président de l’université au « Monde », je souhaite que leurs témoignages soient versés à la procédure. »

Les mauvais anges

Jean-Baptiste-Camille Corot “St Sébastien “, 1850-1860. Peinture à l’huile. Sourcing image : catalogue du Musée des Beaux-Arts de Lyon, 1998 (bibliothèque Vert et Plume, 1998)

« Il faut être prêt à subir des choses un peu extrêmes, relever des défis. »
(Un étudiant interrogé par le journaliste du « Monde ».)

Autres réactions de la part des étudiants qui ont accepté de répondre au journaliste : « On m’a toujours dit, n’y va pas. Ça fait des années qu’ils ont une réputation sulfureuse »
« J’ai vu des types revenir avec la tête rasée. »
« On dit qu’elle [l’association] fait faire des trucs invraisemblables, entre humiliation, soumission et sexisme. »
Et enfin cette réflexion étonnante de la part d’une fille : « Je ne peux pas imaginer que l’étudiant n’était pas au courant de ces pratiques » = qu’il n’ait pas été consentant. Les hommes disent la même chose d’une femme qui va courir en forêt, se fait agresser puis violer ! Ils disent qu’elle l’a cherché.

Le souvenir d’anciennes lectures resurgit alors. Le roman de Robert Musil « Les Désarrois de l’élève Törless » (1906) et au personnage de l’élève Basini, souffre-douleur. Plus récent, mais ancien lui aussi, « Les Mauvais Anges » d’Eric Jourdan (1955) dont voici un extrait tiré du second récit :

EXTRAIT. “Je m’aperçus que nous étions dans la tour du pigeonnier et que sur la table, occupant un coin de la pièce, deux cravaches et des cordes m’attendaient. (…) L’un des garçons s’approcha, me déboutonna la chemise, la fit descendre sur mes poings qui étaient liés (…). Une autre main s’occupa de descendre pantalon et slip. Ils m’attachèrent à l’un des piliers soutenant le plafond et à tour de rôle me fouettèrent. (…) Ils desserrèrent les liens : je tombai sur le sol, étourdi. Je ne savais plus ce qui se passait. Plus tard le poids d’un corps et une douleur dans les reins m’obligèrent à me soulever. Le garçon qui me possédait me recolla au sol et, (…) je vomis, et celui qui ne m’avait pas encore eu me prit dans cette odeur. C’est ainsi qu’ils s’étaient vengés. »
(pages 142 et 143)
– Éditions La Musardine (2001) – coll. « Lectures amoureuses » de J.J. Pauvert (bibliothèque Vert et Plume, 2002)

LA MORALE DE CETTE HISTOIRE. Ainsi arrive-t-il qu’un certain passé, que l’on croyait mort, réapparaisse au point de faire partie de l’actualité. Faut-il en conclure que les individus au fond ne changent guère ou au contraire qu’un certain nombre d’entre eux évoluent tandis que d’autres régressent par voie de conséquence, même si en réalité ils ne changent pas ? Et dans ce cas, où se situe le point d’harmonie ?

Flash infos artistes & écrivains

Jean-Baptiste-Camille Corot. 1769-1875. Ce tableau de nu masculin est exceptionel dans l’œuvre de l’artiste. Traitement naturaliste du corps d’où tout seintiment religieux est exclu.
Lire l’article : Petit voyage à Genève

Jean-Baptiste-Camille Corot "Saint-Sébastien", le tableau original du musée des Beaux-Arts de Lyon. Sourcing image : photo Vert et Plume, nov.2011

Touhami Ennadre. Photographe, né à Casablanca en 1963. Photographies centrées sur la fragilité de la condition humaine et l’importance des transes dans le rite vaudou (source : catalogue mentionné sous l’image)
Samuel Fosso. Lire à son sujet : Retour aux sources
Gilbert et George. Gilbert, d’origine italienne, né en 1943. George, anglais, né à Plymouth en 1942. Travaillent en couple. Leur tableau parle des jeunes vivant dans les grandes métropoles, de leur diversité raciale et de leur universalité. Petites annonces dans lesquelles des hommes de différentes nationalités font la promotion des leur corps.
Eric Jourdan. Né vers 1939. A écrit « Les Mauvais Anges » vers l’âge de 16 ans. Publié en 1955 à Lton, le livre fut pendant près de 30 ans interdit à l’exposition et à la vente aux mineurs, en bonne partie par la faute d’un éditeur timoré et maladroit. On peut lire sur le web que son auteur devint plus tard le fils adoptif de l’écrivain américain-français Julien Green avec qui il vécut jusqu’à la mort de ce dernier.
Robert Musil. Écrivain autrichien né en 1880, mort à Genève en 1942.
Ravaillac. Assassin du roi Henri IV. Condamné à mort et écartelé en 1610.

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