Faire danser les ours

« … personne jamais ne peut donner l’exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions… la parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles. »
Gustave Flaubert, extrait de « Madame Bovary » II, 12 (1857)
 

Paroles de Bretons

 Nolwenn Brod « Lutte bretonne ». Photographie extraite de la série « Ar Gouren et autres visions ». Sourcing : journal « Le Monde » du 14 12 2013 (archives The Plumebook Café)

Nolwenn Brod « Lutte bretonne ». Photographie extraite de la série « Ar Gouren et autres visions ». Sourcing : journal « Le Monde » du 14 12 2013 (archives The Plumebook Café)
Cet été, en Bretagne, j’ai vu une exposition à propos des « Paroles de Bretons ». Pour montrer des paroles, il faut de grands portraits en noir et blanc des personnes qui les ont prononcées, et à côté le texte de leurs propos. 
Pour que les locuteurs soient des Bretons, il faut choisir des Français dont le nom a une consonance bretonne aux oreilles de leurs compatriotes, qui soient nés ou qui vivent une partie de l’année sur le territoire de la Bretagne. Cette dernière étant une province rattachée au royaume de France depuis le XVIe siècle, et jamais détachée depuis.
J’étais à Vannes. Je n’étais pas seul. Nous étions allés à pied jusqu’au lieu dit « Le Kiosque », sur le chemin longeant le port. L’expo des « Paroles » se tenait là, un endroit ouvert sur l’extérieur, et gratuit.
D’abord, je me suis assis sur un banc de bois verni. Il y avait un livre sur ce banc. Il était attaché au pied pour empêcher les visiteurs de l’emporter en partant. Le livre était en fait à la base de l’exposition. Toutes les personnes interrogées par son auteur ne figuraient pas sur les panneaux entre lesquels les visiteurs se déplaçaient. Étaient-ce les meilleurs qui avaient été sélectionnés ? Les plus pertinents ? Les plus influents ? Ou les plus Bretons ? On ne le saura jamais Que disaient-ils ?
 
Guillaume Le Baube « Mulon de sel sur le Trémet », gouache non datée. Sourcing image : carte postale du Musée des Marais Salants à Batz-su-Mer (collection The Plumebook Café, 07/2014
Guillaume Le Baube « Mulon de sel sur le Trémet », gouache non datée. Sourcing image : carte postale du Musée des Marais Salants à Batz-su-Mer (collection The Plumebook Café, 07/2014
Il y avait des paroles que j’ai aimées plus que d’autres. Je les trouvais justes. Elles « sonnaient » juste :
« Je suis allé là où personne n’allait. »
« Les mensonges de l’identité nationale. »
« Je ne suis pas dans le paraître, ni dans l’illusion. » (Comprendre que les hommes politiques qui nous dirigent le sont).
« C’est en tant qu’être humain que j’ai quelque chose à dire (plutôt qu’en tant que : médecin / cuisinier / professeur / peintre, etc)
«  Entre repli sur soi et ouverture sur le monde. » (il faut choisir)
Il y avait des silences qui ne m’ont pas surpris :
Ceux de 3 chefs d’entreprise bretons. Présents dans le livre. Sur une même photo, prise selon toute vraisemblance lors d’un congrès, d’une réunion professionnelle, que sais-je ? On aurait dit qu’ils avaient été pris par surprise. Je dirais qu’ils faisaient semblant de ne pas voir qu’on les photographiait :
Michel-Édouard Leclerc, le fils d’Édouard de Landerneau. Bertrand Meheut, président de Canal+, né à Rennes. Et Vincent Bolloré né à Boulogne-Billancourt d’un père breton.
Ils parlaient entre eux sur la photo, ou faisaient semblant. De quoi parlent des « personnalités du monde des affaires » ? C’est ainsi qu’on les appelle. Ils parlaient donc d’affaires. Ils n’avaient rien à nous dire. Ils étaient dans le livre de l’expo qu’ils avaient peut-être financé pour une part ? Pour faire bien, montrer que la Bretagne ce n’est pas seulement le folklore, ou les huitres. C’est aussi la réussite sociale, le pouvoir et l’argent. 
Le partage du pouvoir et de l’argent sont aussi derrière les revendications d’autonomie, sous couvert d’identité régionale.
 
Morvan Marchal « Drapeau breton », 1923. Sourcing image : carte postale vendue partout en Bretagne (collection The Plumebook Café, 07/2014)
Morvan Marchal « Drapeau breton », 1923. Sourcing image : carte postale vendue partout en Bretagne (collection The Plumebook Café, 07/2014)
Les bandes noires figurent les 5 diocèses de la Basse-Bretagne : 
Dol-de-Bretagne, Nantes, Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc. 
Les bandes blanches, ceux de la Haute-Bretagne : 
Trégor = Tréguier, Léon = St-Pol-de-Léon, Cornouaille = Quimper et Vannetais = Vannes. 
Le champ d’hermine en canton rappelé l’écu du blason des ducs de Bretagne de la maison des Montfort.
 
Parce que les relais d’opinion entre les citoyens et les détenteurs du pouvoir, sont inexistants au niveau local, et inadaptés à la réalité économique, sociale, culturelle et ethnique du pays au niveau régional et national, il est commode de croire que la décentralisation du pouvoir, voire l’autonomie, sont des solutions.
C’est l’exercice même du pouvoir politique, sous toutes ses formes, qui est à transformer, à moderniser. À adapter à une société urbaine, multiculturelle et multi-ethnique, allant des revenus les plus élevés aux plus bas. 
J’ignore s’il existe une identité bretonne, une identité savoyarde, une identité jurassienne ? Trop de Français se réclament d’une identité et refusent dans le même temps de reconnaître celle des peuples de l’ancien Empire colonial. Celles des descendants de l’ancienne « Armée Noire » en particulier.
On peut être à la fois Breton et Français, mais pas Algérien et Français. Un drapeau breton ou corse, ça plaît. Un drapeau algérien, ça irrite.
La revendication d’une identité ne cacherait-elle pas une tentation de repli sur soi ?
 

Attendrir les étoiles

Raoul du Gardier « Promenade en mer », vers 1925. Sourcing image : n° spécial Salon de L’ILLUSTRATION, collection The Plumebook Café
Raoul du Gardier « Promenade en mer », vers 1925. Sourcing image : n° spécial Salon de L’ILLUSTRATION, collection The Plumebook Café
L’exposition montrait qu’il existait des Bretons « d’adoption ». Des Français venus d’ailleurs qui se « sentaient », après plusieurs années, pareils à des bretons. Du moins était-ce ce qu’ils croyaient : ils appréciaient leur caractère indépendant, leur opiniâtreté, leur attachement à l’histoire de leur province, aux traditions, au paysage breton. 
Le sujet de la langue était plus difficile à faire partager. On sait à quel point le français est lui-même menacé par la concurrence des autres langues internationales, en premier lieu l’anglais. Mais le sujet de la langue était précisément celui qui mettait le mieux en lumière la vanité des projets régionalistes.
Les « paroles » de Bretons n’étaient pas portées par des jeunes gens nés après 1980, mais toujours par des femmes et des hommes nés bien avant. Sans doute était-ce par ce travers que l’exposition péchait le plus.  
Peut-on attendrir les étoiles, comme l’écrivait Flaubert, quand le mot AVENIR commence à faire peur, parce qu’il est associé à la perspective du changement, la perte de ses bons vieux repères, et pourquoi faudrait-il le taire, la fin prochaine de la vie, au lieu de contenir des promesses heureuses ?
 
Flash infos artistes
 
Guillaume Le Baube.  Paysagiste et portraitiste français né en 1958 à Boulogne-Billancourt
Nolwenn Brod.  Photographe née vers 1980, soutenue par la galerie « Le Lieu » à Lorient. Après un road movie, en octobre 2011, en Irlande du sud, sur les traces de son père disparu 16 ans plus tôt, l’artiste s’est intéressée en 2012 à la lutte bretonne. Des photographies très composées. (Source : Facebook)
Raoul du Gardier.  1871-1952. Peintre voyageur français (Algérie, Maroc, Egypte et océan Indien), né à Wiesbaden dans une famille originaire de Seine-et-Marne et mort au Pornic. Atteint d’une tuberculose, qui lui aurait été transmise par une nourrice, il avait été soigné, à l’âge de l’adolescence, à Paris où les médecins avaient pris la décision de les retirer les testicules pour éradiquer le mal…Engagé dans l’armée en 1914, il sera chauffeur du maréchal Foch. Peintre de la Marine en 1923 et de l’Air en 1931. (Source : Wikipedia)
Morvan Marchal.  1900-1963. Architecte de formation, ce Breton, nationaliste sulfureux, a été condamné à la Libération pour son antisémitisme durant la guerre et pour s’être réjoui de la défaite française face à l’Allemagne nazie. Fondateur « Breiz Atao », organe du parti autonomiste breton.  

1 commentaire

  1. page

    Un peu de culture ne fait pas de mal !

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