Étrange beauté du passé

Au diable le passé. Ce vieux nostalgique. On lui fait la nique. Tueur de présent. Dit que tout  était mieux avant. On va lui crever les yeux. Pour le rendre heureux.
Chanson improvisée (sur un air de Brigitte Fontaine)
DÉF.  Etrange. Adj. 1°. Étranger. 2° Qui est en dehors de l’ordinaire, n’est pas commun.
 

C’est vieux le passé ? 

Clause Monet « Chemin de la Cavée à Pourville », 1882. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme », musée du Luxembourg (automne 2014). Bibliothèque The Plumebook Café
Clause Monet « Chemin de la Cavée à Pourville », 1882. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme », musée du Luxembourg (automne 2014). Bibliothèque The Plumebook Café
« Le noir n’est pas une couleur ! » s’exclame
Georges Clemenceau dans la chambre de Monet qui vient de mourir, 1926.
(Lire le Flash infos artistes à la fin)
 
Durant la seconde moitié du 19e siècle, à une époque où la photographie ne connaissait pas d’autres couleurs que le noir et le blanc les peintres ont immortalisé les paysages qui leur étaient familiers. Lieux de résidence ou de villégiature. Étrange beauté d’un temps où les hommes vivaient au contact d’une nature qui leur était familière. Dont j’ai envie de dire qu’ils ne pouvaient se passer.
Comment ne ignorer en observant aujourd’hui le tableau de Théodore Rousseau (ci-dessous) des bouleversements provoqués par l’urbanisation ? Ici le développement exponentiel de l’agglomération genevoise.
La beauté a changé de camp. Désormais ce sont les immeubles, les autoroutes, les aéroports, les usines, les centres commerciaux, les complexes sportifs et les parcs de loisirs qui enchantent le regard des habitants.
 

Derrière le peintre, le pays de mes ancêtres. Devant lui, le mien. Entre les deux, le Léman

Théodore Rousseau « Vue du Mont-Blanc depuis la route du col ded La Faucille, vers 1863-1867. Ce tableau appartient au Minneapolis Institue of Art (Etats-Unis). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme », musée du Luxembourg (automne 2014). Bibliothèque The Plumebook Café

Théodore Rousseau « Vue du Mont-Blanc depuis la route du col de La Faucille, vers 1863-1867. Ce tableau appartient au Minneapolis Institue of Art (Etats-Unis). Sourcing image : catalogue de l’exposition « Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme », musée du Luxembourg (automne 2014). Bibliothèque The Plumebook Café

Même si je devenais aveugle, je continuerais de m’émouvoir devant ce paysage. Ce ne sont pas nos yeux qui voient mais notre âme. Nos yeux ne servent qu’à regarder. Un autre peut le faire à notre place.
Reconnaître un paysage, en dépit des agressions qu’il a subies, est à la fois source de joie et de souffrance. Peut-être eût-il mieux valu que tout ait disparu sous le béton et le goudron d’une immense mégalopole à la chinoise… Les communistes au lendemain de la Libération rêvaient de remplacer les villas de la Côte d’Azur par des usines pour procurer du travail aux ouvriers. Les ouvriers ont disparu. Les communistes aussi. Les plus belles villas subsistent comme des témoignages d’une étrange beauté.
Sur la toile de Théodore Rousseau, on voit nettement sur la gauche l’ancienne route du col de La Faucille. Le chemin qui permettait aux Savoyards que nous sommes devenus de se rendre dans le Haut-Jura sans traverser la Suisse. Un long  itinéraire tortueux pour contourner la langue de terre genevoise qui pénètre en profondeur sur le territoire français. 
Si l’on regarde une carte de la route conduisant de Nyon, la première ville vaudoise sur la rive droite du Léman après Genève, jusqu’à Lons-le-Saunier préfecture du Jura français, le trajet est en ligne droite. Au lieu d’emprunter le col de La Faucille il faut alors prendre la route de St-Cergue passer le col de la Givrine pour déboucher sur le haut-plateau jurassien. C’est désormais chose facile. Au temps de Théodore Rousseau il fallait au Savoyard traversant la Suisse montrer patte blanche à chacun des quatre postes-frontières successifs, suisses et français, qui barraient à proprement parler sa route.
Être un employé des douanes était une aubaine pour les garçons qui ne désiraient pas travailler à la ferme comme leurs parents. Le passage de chaque frontière obéissait à un rituel : l’automobiliste coupe son moteur, baisse sa vitre, présente ses papiers, sort de sa voiture pour ouvrir le coffre, repart après que le douanier ait levé la barrière striée de rouge et de blanc. 
Le douanier français chassait le chocolat suisse, les cigarettes mentholées à bout filtre que fumait ma mère et l’essence moins chère.
 

Sous le regard de Dieu

Jules Aimé Guillaume. Page de titre de son carnet d’affaires de l’année1883. Archives The Plumebook Café.

Jules Aimé Guillaume. Page de titre de son carnet d’affaires de l’année1883. Archives The Plumebook Café.

 
Jules Aimé était mon arrière-grand-père
 
Dans les régions de montagne (Haute-Savoie et Haut-Jura) la religion était omniprésente, non dépourvue de superstition. Eglises, calvaires, croix perchées sur les sommets, chapelles nichées dans les bois, écoles, petits et grands séminaires. La messe du dimanche donnait aux hommes l’occasion de se retrouver pour discuter des affaires de la commune. À l’intérieur des maisons, pas de chambre à coucher sans un crucifix suspendu au mur au-dessus du lit. Impossible d’échapper au regard de Dieu et de tous ses saints.
Dans l’esprit des gens Dieu s’incarnait  d’abord dans la nature qui les entourait de toutes parts. Nul besoin de discours. Il suffisait de regarder autour de soi. Les montagnes, les forêts, les prairies, les ruisseaux et tous les animaux étaient à l’image de Dieu. 
Une nature puissante et riche qui procurait à ceux qui cultivaient la terre les produits nécessaires à leur subsistance. Seul le vin était importé. 
Au Christ qui avait souffert pour le rachat des hommes les montagnards offraient leur travail. L’agriculture les occupait la moitié de l’année. L’autre était dédiée à l’artisanat et à la sous-traitance pour le compte des industriels dont le nombre allait en grandissant dans les vallées où les villes avaient commencé de s’étendre..
 

La traversée de Nyon à Thonon-les-Bains

François Bocion « Le château de Chillon vu du lac », vers 1870. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Au fil des expositions », Fondation de l’Hermitage (Lausanne, printemps 2012). Bibliothèque The Plumebook Café
François Bocion « Le château de Chillon vu du lac », vers 1870. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Au fil des expositions », Fondation de l’Hermitage (Lausanne, printemps 2012). Bibliothèque The Plumebook Café
 
Les premières embarcations à vapeur, de petite taille et dotées d’une très faible autonomie, furent expérimentées sur les lacs et les fleuves, comme la Saône ou le Rhône, durant les années 1780.
 
Jules Aimé inscrivit ses fils au collège St-Joseph de Thonon sur la rive française du Léman. 
Il les conduisait jusqu’à la diligence qui reliait Morez à Nyon. Une fois, leur chien suivit les garçons jusqu’à l’embarcadère où l’on chargea leurs malles sur le bateau à vapeur qui effectuait la traversée. Les internes ne rentreraient pas chez eux avant Noël. 
Naviguer sur un lac de l’étendue du Léman était un moment privilégié. Mon grand-père avait presque sept ans quand il embarqua pour la première fois. Le premier de multiples voyages qu’il effectua plus tard en voiture à travers la France, la Suisse et l’Italie. Jusqu’en Belgique à l’occasion de l’exposition universelle de 1935.
Quand vint mon tour de passer des vacances chez mon grand-père, la première chose qu’il fit fut de m’emmener en tram jusqu’à Nyon où nous prîmes le bateau pour Genève avec ma grand-mère.
À aucun moment l’idée d’envoyer ses enfants dans une école laïque n’avait traversé l’esprit de Jules Aimé. Pas plus qu’elle ne vint à celui de mes parents quand j’eu l’âge d’entrer au collège.
 

La peinture a l’âge de ses représentations

 
Camille Pissarro « Le chemin de fer de Dieppe », 1886. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme », musée du Luxembourg (automne 2014). Bibliothèque The Plumebook Café
Camille Pissarro « Le chemin de fer de Dieppe », 1886. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Durand-Ruel, le pari de l’impressionnisme », musée du Luxembourg (automne 2014). Bibliothèque The Plumebook Café
La première ligne de chemin de fer en France date de 1827, entre St-Etienne et Andrézieux.
 
Jules Aimé était le fils d’un cultivateur-propriétaire. C’était ainsi qu’ils désignaient leur activité. Après avoir été artisan à domicile, puis négociant, il devint le premier industriel lunetier. Les placements qu’il fit avec ses gains étaient ceux d’un homme attaché à sa terre natale. En même temps il était ouvert sur les réalités économiques grâce à sa grande proximité avec la Suisse. 
Quand les gens parlaient de Jules Aimé ils prétendaient qu’il était devenu plus riche que l’évêque. Manière de dire qu’il incarnait la réussite sociale à laquelle tous aspiraient. Jules Aimé était l’exemple à suivre. 
Quand il marie son 3e fils, mon grand-père, tous les hommes qui avaient travaillé pour le compte de Jules Aimé étaient là. Réunis devant l’objectif du photographe. Très sérieux.
Assis au 1er rang à côté des mariés, qui étaient debout, Jules Aimé avait fêté cette année-là son 73e anniversaire. Il était devenu le patriarche de la famille, la figure tutélaire à qui l’on demandait conseil.
De cette époque désormais si étrange il me reste ces paysages peints.
Aujourd’hui Jules Aimé aurait 175 ans. Il avait entre 25 et 45 ans quand les tableaux qui illustrent cet article ont été réalisés.
 

Flash infos artistes

 
François Bocion.  1828-1890. Peintre vaudois qui habitait à Lausanne.
Claude Monet. 1840-1926. La Collection Lambert avait projeté lors de l’exposition Twombly une vidéo à propos de l’amitié qui liait Clémenceau à Claude Monet. Elle se terminait avec l’évocation d’un Clémenceau dans sa voiture, pressant son chauffeur de rouler plus vite dans l’espoir d’atteindre Giverny avant la mort de son ami. Peine perdue. Et ce geste du vieux lion arrachant les rideaux colorés de la chambre pour en recouvrir le corps de son ami en s’exclamant : « Non, pas de noir pour Monet ! Le noir n’est pas une couleur ». Cela avait de la gueule.
Camille Pissarro.  1830-1903. Ce précurseur de l’impressionnisme était né aux Iles Vierges.
Théodore Rousseau.  1812-1867. Ce parisien, peintre du paysage,  fut le cofondateur de l’école de Barbizon où il mourut à l’âge de 55 ans.

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