Entre mémoire et expérience

« On voyait mal les visages, ou plutôt la clarté lunaire les déformait. Les six silhouettes se balançaient, tressautaient au gré des ornières.
« Où allons-nous ? » demanda à voix basse Timar au sous-directeur.
– Dans une case, passer la soirée. »
Georges Simenon « Le coup de lune », 1933. Éditions Pocket, 1976 (bibliothèque Vert et Plume)

La nuit africaine

Pino Pascali « sans titre », entre 1964 et 1968. Goudron et peinture sur film et sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Africa » à la galerie Durand-Dessert, Paris (2001). Bibliothèque Vert et Plume, mai 2001

NUIT AFRICAINE. Ils pouvaient se retrouver, après un repas à l’hôtel ou dans un restaurant de la ville, tous embarqués dans une seule voiture, serrés les uns contre les autres, en route pour passer le reste de la soirée dans la case d’un Français qui habitait là depuis longtemps.

J’aimais entendre prononcer le mot « case » pour désigner une maison confortable avec eau courante, électricité, clim et réfrigérateur. Case était un mot employé par les colons qui l’avaient emprunté aux Africains . Il convenait mieux que « maison » pour désigner l’habitat moderne qui s’était substitué aux anciennes demeures coloniales, de plain-pied et ouvert sur l’extérieur. Seuls ceux qui étaient nés dans le pays employaient ce mot. Moi, qui débutais sur le continent, j’observais avec curiosité ce qui s’y passait. Je songeais que si le climat et la politique avaient permis à ces Français de s’installer pour de bon avec leur famille, ils auraient coloré notre langue avec l’aide des Africains et l’auraient enrichie de bien des mots nouveaux.
Pas une femme blanche dans cette voiture. Il n’y en aurait pas davantage dans la case. A ce moment de l’année, elles étaient parties en France  jusqu’à la prochaine rentrée des classes. Ceux qui d’ordinaire n’étaient pas célibataires l’étaient devenus. Installés en surnombre à l’avant et sur la banquette arrière, ils avaient d’emblée abandonné la conversation qu’ils tenaient à table, à propos de l’avenir des Blancs en Afrique, pour raconter des histoires plus drôles. Le petit bourgeois intello et timide que j’étais alors cherchait un jeu de mots qui ferait rire les autres et montrerait que j’étais des leurs. Je devais me dépêcher pour ne pas paraître bête car ils n’allaient pas tarder,  je le sentais, à parler des femmes africaines.

« Une royale chasresse en Afrique », 1910. La duchesse d’Aoste, princesse Hélène de France, en pirogue sur le fleuve Buzi (Mozambique) « au milieu de ses noirs compagnons », écrivait le journaliste. Sourcong image : magazine « L’Illustration », 2 avr.1910 (collection Vert et Plume)

L’A.O.F. « De Paris à Tombouctou » un livre de Paul Morand publié en 1928 après un voyage en voiture en Afrique de l’Ouest que l’on appelait encore l’Afrique Occidentale Française. Paul Morand prévoyait que le tourisme se développerait en Afrique d’une manière importante et que son récit pourrait servir de guide « à des gens qui ne sont ni commerçants, ni fonctionnaires, ni colporteurs, ni chasseurs d’ivoire, ni soldats… rien que des amateurs de voyage ». A ce jour, sa prévision ne s’est pas réalisée. En dehors du Sénégal, du Kenya, de la Tanzanie, de Madagascar et de l’Afrique du sud, le continent africain n’attire guère les touristes et, quand il réussit à le faire, des émeutes, des attentats, des enlèvements, des guerres surviennent qui les font fuir et les dissuadent de revenir avant longtemps.

LIVRES. J’ai appris beaucoup de choses à propos de l’Afrique et de ses habitants dans les livres. Ce qui n’était ni dans la bouche des personnes que je rencontrais ni dans les livres que je lisais, je l’avais en moi et cela jaillissait au moment opportun, comme une évidence.

Jean-Philippe Stassen « L’horreur ! L’horreur », 2006. La liasse de lettres de Kurtz posée sur la table du salon de sa femme. Illustrations pour l’édition Futuropolis-Gallimard du « Coeur des Ténèbres de Joseph Conrad (1898). Bibliothèque Vert et Plume, juin 2008

VOYAGES. Tandis qu’un Européen peut sortir de son pays en voiture ou par le train sans vraiment s’en rendre compte, prendre la route et traverser une frontière est encore en Afrique une aventure. Dans ces conditions, l’avion est l’unique moyen de transport qui permette véritablement de s’échapper, sortir du trou. Comme il n’est pas à la portée de toutes les bourses, il reste pour les plus pauvres le voyage en soute, en container ou en pirogue. Les Européens font semblant de s’étonner en apprenant que de jeunes Africains sont morts en tentant de rejoindre l’Europe.

A mon sens, ces jeunes sont dans le même état d’esprit que les Européens qui tentaient leur chance en partant au 19è siècke pour les Etats-Unis et voyageaient entassés comme des animaux dans le cul des bateaux tandis que les riches faisaient la fête sur les ponts supérieurs. La même indifférence entre ceux qui sont en haut de l’échelle sociale et ceux qui tentent de la gravir.

Sunday Jack Akpan « Portraits de chefs assis », 1989. Ciment et peinture industrielle. Sourcing image : André Magnin & Jacques Soulillou « Contemporary Art of Africa », éditions Harry N. Abrams (1996). Bibliothèque Vert et Plume, 2004

L’AFRIQUE. Vit en vase clos avec ses rites, ses peurs, ses mythes, ses vieilles recettes, ses odeurs, ses misères, ses moustiques, ses virus, ses bestioles, ses bidonvilles, ses bagnoles, ses roitelets, ses guerriers, ses brigands, ses truands, ses égorgeurs, ses danses chaloupées et monotones, ses saisons immuables et ses pluies torrentielles. Une société traditionaliste plus encline aux émeutes, aux pillages, aux massacres ethniques qu’aux révolutions.

LE RÊVE. Une faible partie de la population des pays africains les plus développés (comme l’Afrique du sud, le Kenya, le Nigeria ou l’Ethiopie) est en contact avec le reste du monde par le biais d’internet, du portable, de la télé satellite et de l’avion. Cela n’empêche pas intellectuels et scientifiques de s’installer par centaines en Europe ou en Amérique, et de couper les ponts avec la terre qui les a vus naître.

Pêcheurs à M’Bour, 2011. A 80 km au sud de Dakar (Sénégal), à proximité de Saly sur la « Petite Côte ». Sourcing image : « Le Monde », juill.2011 (archives Vert et Plume)

RACINES / ROOTS. Au Sénégal, en Gambie et au Ghana, j’ai vu les descendants d’esclaves, venus d’Amérique, hanter les ports et les forteresses d’où leurs ancêtres avaient été embarqués de force, à la recherche de leurs racines.

LES FAUX-SEMBLANTS. Sur le fond je comprends que les Noirs américains se dénomment aux mêmes des Américains africains. Cela ferait rire les Africains s’ils le savaient, je veux dire si l’Africain de la rue en comprenait le sens et la portée, lui qui ne supporte déjà pas qu’un Zimbabwéen par exemple, s’il est lui-même sud-africain, se considère comme son frère et vienne dans son pays pour fuir la police de Mugabe. Que dirait-il en voyant débarquer chez lui ses frères des Etats-Unis ? Tout simplement qu’ils ne sont pas africains.

« Containers à quai », vers 2008. Sur les quais des ports africains, ils forment des murs de couleur et de rouille mêlées. Sourcing image : illustration d’un article du « Monde » (références égarées)

LES AFFAIRES. Je sais qu’il existe une Afrique moderne avec laquelle « on peut faire des affaires ». J’ai toujours rigolé intérieurement en entendant cette expression dans la bouche des Blancs qui voient là un signe de civilisation. A mes yeux, la civilisation est ailleurs. Je sais que la croissance est nécessaire au développement mais à quel prix et surtout selon quelles règles ? Le capitalisme a tôt fait d’édicter les siennes et de faire voter une batterie de lois pour les protéger, grâce au pouvoir qu’ils ont de convaincre les hommes politiques.

COMMERCE. J’ai été un commerçant et un « colporteur » français. Des fonctionnaires ou des professeurs venant de France, il n’y en avait plus beaucoup. Des soldats non plus sauf à Djibouti, au Gabon et en Centrafrique.

FAR-WEST. En Angola, c’était le Far-west pour les individus comme moi qui cherchaient à vendre leurs produits, le genre de situation que j’appréciais le plus, lorsqu’on part de rien, tout est à construire ou presque. Dans ces moments-là l’entreprise vous laisse la bride sur le cou, elle sait que vous êtes le seul à pouvoir réussir, c’est pour cela qu’elle vous paie. Après elle envoie ses équipes de techniciens du marketing et de la vente, il ne vous reste plus qu’à vous éclipser, l’étape finale étant la création d’une filiale, l’installation d’une structure. Votre portrait n’est pas accroché au mur du couloir ni dans la salle de réunion, A la place il y a des effigies du dieu Fric et les valeurs de l’entreprise sont rangées dans les placards.

Jean-Baptiste Corot « La maison et l’usine de monsieur Henry, 1899. Sourcing image : Iain Gale « Corot », Studio Edition (London, 1994). Bibliothèque Vert et Plume, 1995

RÉCOLTES. L’année économique d’une entreprise comprend deux phases, celle de la plantation des économies puis la récolte des bénéfices et l’autre beaucoup plus obscure de leur répartition Dans la première, mille précautions sont prévues pour garder les salariés à l’abri de la  tentation, tandis que dans la seconde les décisions sont prises en comité restreint entre les actionnaires, les banques et leurs conseillers juridiques. Il est important que personne ne connaisse la teneur des débats afin de préserver le moral des troupes au moment où une nouvelle phase de plantation et de récolte des bénéfices commence.

CENSURER LE PASSÉ est le nouveau mot d’ordre. Il faut brûler « Tintin au Congo », « Jungle Jim », « Tarzan » et tous les livres édifiants auxquels les générations précédentes ont été exposées.

LÉNINE, PAS MORT. Le discours lénifiant des nouvelles générations de Français à propos de l’Afrique est affligeant. La façon qu’ils ont de se ranger dans le camp des idéologues noirs leur sert de mode de pensée. Ils ne connaissent pas grand-chose de l’Afrique qu’ils imaginent par analogie avec les autres pays pauvres qu’ils ont visités. L’Afrique est moins chère et plus gratifiante. Je les entends encore dire : « On a emporté avec nous des vêtements, des cahiers et des stylos que l’on donnait aux enfants, il fallait voir comme ils étaient contents ».

VILLES. Le site retenu par les Portugais pour la construction de Luanda est beau mais la ville s’est développée d’une manière anarchique bien au-delà de ses limites initiales. Il faudra dépenser beaucoup d’argent pour la remettre en état de fonctionner normalement. Cela prendra des décennies sans garantie de succès, si l’on songe aux grandes cités d’Amérique latine. Les cow-boys viennent de tous les pays pour profiter de la manne pétrolière et de toutes les autres richesses enfouies dans le sous-sol de ce pays sub-tropical qui est une caricature de l’Afrique toute entière. Si Georges Simenon était encore en vie, il aurait matière à écrire un autre très bon roman « africain ».

« Coucher de soleil sur la mer », Djibouti (1935). Sourcing image : magazine « L’Illustration », collection Vert et Plume

RITUELS. Je suis dans les bureaux de mon distributeur, face à l’océan atlantique où le coucher du soleil est magnifique. L’entretien est terminé. Je quitte la salle de réunion et serre les mains de mes hôtes dans le hall. Le directeur de la société me confie à son directeur du marketing puis regagne son bureau dont la porte se referme derrière lui. Le directeur du marketing m’accompagne jusqu’à la sortie. Un homme en bleu est assis à côté du garde armé qui surveille les allées et venues. C’est lui qui me conduira en bas de l’immeuble. Je dis au revoir au directeur du marketing et m’engage dans l’escalier où courent les gamins des habitants logés dans les étages supérieurs.

Nous sortons sur le trottoir. L’homme en bleu fait un signe de la main à quelqu’un que je n’aperçois pas tout de suite. C’est un chauffeur qui court à présent vers sa voiture, démarre, recule  et vient s’arrêter à notre hauteur. Je monte et remercie d’un geste amical l’homme en bleu. Il sourit et retourne dans l’immeuble.

Tandis que la nuit tombe rapidement, nous roulons en direction de l’hôtel. Je vais prendre une douche et me changer. Ce soir le directeur de la société viendra me rechercher pour aller dîner avec sa femme. Sans doute au bord de la plage à moins qu’il ne choisisse un restaurant portugais plus traditionnel.

ILLUSIONS. Dans cette région de l’Afrique, j’ai un jeune collaborateur qui recherche à tout propos un sens à son travail, une sorte d’idéal, comme si nous vivions dans une sphère intellectuelle. A mes yeux le monde des affaires est mû par l’envie de s’enrichir. Le reste n’est que communication, spectacle. Tout le monde marche, à commencer par ce jeune Français qui préfère ce compromis à l’insécurité du travail non salarié et passera le reste de sa vie à marcher sur un seul pied.

François Craenhals « Zone interdite », 1964. Album des aventures de Pom et Teddy. Sourcing image : réédition de 1982 par Paul Rijperman / les éditions du Lombard (bibliothèque Vert et Plume)

LANGUE. Seul dans ma chambre d’hôtel. Les chambres d’hôtel sont une expérience singulière. Je coupe la clim qui fait trop de bruit et m’empêche de m’asseoir à la table qui sert de bureau sans prendre le risque d’un rhume carabiné. Je lis un texte sur Luanda que j’ai téléchargé avant mon départ. En découvrant l’histoire de la ville rédigée par une étudiante portugaise, je m’insurge contre mon ignorance et celle de mes hôtes qui ne m’ont rien appris. Je décide de réserver un taxi pour parcourir la ville le lendemain sur les traces de l’étudiante. Mon seul regret est de ne pas parler le portugais, j’aime les sonorités de cette langue, cette manière sensuelle de savourer les mots avant de les laisser s’envoler jusqu’à mes oreilles.

TOUT FINIT PAR DES CHANSONS. En rentrant en France, j’achète le CD de Lulendo : « Comment rêver sans ta tendresse, comment dormir sans ta présence ? / Je rêve du bruit de tes pas, du son de ta voix… / Dos teus passos e / Com o son da tua voz… / ». Je dis les mots en portugais et j’entends le chuintement des pas d’une jeune femme dont les sandales glissent sur le sol en ciment sans se donner la peine de soulever ses pieds langoureux. De la même manière que les Africains ont un corps, ils ont aussi des pieds. Le corps, nous l’avons censuré, les pieds nous les avons enfermés.

Flash infos artistes

Pino Pascali « sans titre », entre 1964 et 1968. Technique mixte sur papier. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Africa » à la galerie Durand-Dessert, Paris (2001). Bibliothèque Vert et Plume, mai 2001

Sunday Jack Akpan. Artiste autodidacte, né au Nigéria en 1940. Sculpteur de statues funéraires de grandes dimensions. Les deux figues ci-dessus appartiennent au MAC de Lyon.

Jean-Baptiste Corot. 1796-1875. Peintre français dont la mère était suisse. Le tableau ci-dessus a été peint durant les années de formation (1830-40) quand l’artiste, qui faisait chaque année un voyage en province, recherchait de nouveaux sujets de peinture. Celui-ci a été commandé par l’industriel dont il est question dans le titre. Il est représentatif d’une époque qui dura jusqu’à la seconde guerre mondiale quand le patron vivait dans une maison construite à côté de son usine qui apparaît ici en très gros plan.

François Craenhals. 1926-2004. Illustrateur et dessinateur de bandes dessinées, d’origine belge.

Duchesse d’Aoste. S’était rendue en 1910 au Mozambique pour chasser avec un d’Almeida qui lui servait de guide. 3000 guerriers de la tribu Varna étaient venus la saluer à son campement de Chindu, armés d’arcs ou de lances.

Mahuzier. Nom d’une célèbre famille de voyageurs et conférenciers français durant les années 1940-1950. Lire : Le lieu de sa naissance

Pino Pascali. 1935-1968. Artiste italien espos »é en 2001 à la galerie Durand-Dessert à Paris. Lire : Retour aux sources

Georges Simenon. Reporter, écrivain de romans policiers et romancier, d’origine belge (1903-1989. Ses livres sur l’Afrique, où il s’était rendu pour la première fois en 19352, sont parmi les meilleurs romans sur les Blancs en Afrique.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*