Entre la vie et la mort

MONUMENTA 2010 – « Personnes », l’exposition de Christian Boltanski au Grand Palais à Paris, qui constitue la base de cet article, s’est achevée le 21 février 2010.

Christian Boltanski :  « Rien ne doit subsister de cette exposition. »

Janv.-fév. 2010 : Christian Boltanski, troisième artiste à relever le défi d'occuper l'espace immense et glacé de ce hall de gare ferroviaire qu'est le Grand Palais, après Richard Serra l'an passé et Anselm Kiefer l'année précédente

Janv.-fév. 2010 : Christian Boltanski, troisième artiste à relever le défi d'occuper l'espace immense et glacé de ce hall de gare ferroviaire qu'est le Grand Palais (Photo Vert et Plume)

Que ce soit à l’intérieur des prisons, des commissariats,  des camps, des hôpitaux, des casernes, on demande toujours aux nouveaux arrivants de se déshabiller. Une façon brutale, ou règlementaire, ou disciplinaire, ou anodine (en apparence seulement) de les dépouiller de leur personnalité et les fondre dans l’anonymat. Un corps nu qui tremble, ne parle plus et ressemble étrangement à un animal, est plus docile.

Les dimensions du sacré

Dans le sens premier de « ce qui appartient à un domaine séparé, interdit et inviolable » (Le Petit Robert) . Au contraire de ce qui est profane,  et fait l’objet d’un sentiment de révérence religieuse. « Il faut qu’autour du foyer, il y ait une enceinte… cette enceinte est réputée sacrée, il y a impiété à la franchir » (Fustel)

Christian Boltanski est, après l’américain Richard Serra l’an dernier et l’Allemand installé en France Anselm Kiefer l’année précédente, le troisième artiste convié dans le cadre de « Monumenta» à investir l’espace de la nef du Grand Palais.
Le plan d’installation de Boltanski diffère radicalement de celui de ses prédécesseurs. Il est horizontal au lieu de vertical. Ce qui explique la surprise de certains visiteurs, décontenancés de pénétrer dans un immense espace vide que seule l’obscurité peut remplir. De jour, cela ressemble à un champ de pommes de terres en Pologne, n’importe quel jour de l’hiver 1942.

Christian Boltanski, « Personnes » (à la tombée de la nuit, janv.2010) « Cela fait beaucoup de personnes » (Photo V&P)

Christian Boltanski, « Personnes » (à la tombée de la nuit, janv.2010) « Cela fait beaucoup de personnes » (Photo Vert et Plume)

Chez Boltanski, ce qui est au-dessus de nos têtes est le ciel. Tenter d’en chatouiller la voûte, comme Richard Serra l’avait fait avec ses feuilles d’acier aussi hautes que des gratte-ciel, est une diablerie.

Un même défi cependant s’impose à tous les artistes invités au Grand Palais :  comment occuper l’immensité de l’espace disponible ?
Boltanski y parvient grâce à son expérience de la mise en scène au théâtre, d’où la dramaturgie des sources de lumière, dont la nuit est un élément essentiel.
L’artiste doit créer une oeuvre monumentale. Une tradition française, dans la lignée de la Porte de l’Enfer qui avait été commandée à Auguste Rodin par le gouvernement en 1880, pour servir de porte d’entrée au Musée des Arts Décoratifs.

Auguste Rodin, La Porte de l’Enfer (Bronze) – Musée Rodin, Paris. Exposition « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière d’Evian, durant l’été 2009

Auguste Rodin, La Porte de l’Enfer (Bronze) – Musée Rodin, Paris. (était visible lors de l'exposition « Rodin, les arts décoratifs » au Palais Lumière d’Evian, durant l’été 2009)

La Divine Comédie

Christian Boltanski : « Derrière l’exposition du Grand Palais, il y a Dante. »

(Note : les citations qui figurent dans cet article sont empruntées au supplément Artpress du n° de janv.2010 – Aller sur le site du magazine :   http://www.art-press.fr/index.php?new_no=364 )

Christian Boltanski, Saynettes comiques (projet d'affiche, 1974)

Christian Boltanski, Saynettes comiques (projet d'affiche, 1974) - Image Artpress (source citée)

Les damnés dans la Divine Comédie demandent que l’on prie pour eux, que l’on se souvienne d’eux dans le monde des vivants.
Un artiste dont on ne se souvient pas a raté son but. Ce n’est pas le cas de Christian Boltanski qui a vendu en viager à une riche collectionneur australien les images de lui dans son atelier, filmé de jour comme de nuit par une webcam. La vidéo esr transmises quotidiennement par internet en Tasmanie , où les images sont stockées et ne pourront être montrées qu’après la mort de l’artiste.

Boltanski devrait casser sa pipe en 2016 ou 2017.
« Si je survis après cette période, le collectionneur devra payer plus cher que le prix fixé au départ. Lui m’assure qu’il ne perd jamais… Moi, j’espère survivre. »

Marcher au milieu de 200.000 vêtements

Dans « Shiah », le film de Claude Lanzmann diffusé sur Arte au mois de janv. 2010, des villageois polonais racontent qu’ils étaient réveillés la nuit par les cris des juifs enfermés pour être gazés à l’intérieur de camions spécialement aménagés, stationnés dans la cour du château voisin (Photo V&P)

Dans « Shoah », le film de Claude Lanzmann diffusé sur Arte au mois de janv. 2010, des villageois polonais racontent qu’ils étaient réveillés la nuit par les cris des juifs enfermés pour être gazés à l’intérieur de camions spécialement aménagés, stationnés dans la cour du château voisin (Photo Vert et Plume)

Le sentiment étrange et inconfortable de se déplacer entre des tombes, à l’intérieur d’un cimetière. Il y a 69 carrés dont on ne peut s’empêcher de songer qu’ils symbolisent 69 fosses communes, ou encore 69 tas de vêtements abandonnés par 69 groupes successifs d’hommes, de femmes et d’enfants nus assassinés.

RafalBetlejewski (artiste polonais né en 4969) "Juif, tu me manques", graffiti (2009) - image publiée par Courrier International, fév.2010

Rafal Betlejewski (artiste polonais né en 1969) "Juif, tu me manques", graffiti sur un mur à Varsovie (automne 2009) - image publiée par Courrier International, fév.2010

Rafal Betlejewski se souvient que dans sa jeunesse il ne s’intéressait pas du tout aux juifs. Visitant avec sa classe le camp d’Auschwitz, il n’avait entendu parler que des milliers de victimes polonaises. C’est à l’âge adulte seulement qu’il prit conscience à travers les livres de ce qui s’était réellement passé dans son pays pendant la guerre.
Quelques jours après la réalisation du graffiti, une main inconnue a recouvert de peinture le mot « Juif ».

La mort dans un palais

Un empilement d’environ 10 mètres de vêtements, et un grappin qui descend à intervalles réguliers, en attrape un tas, les monte vers le ciel puis les relâche. Ils retombent en virevoltant comme des âmes légères (Photo V&P)

Un empilement d’environ 10 mètres de vêtements, et un 0grappin qui descend à intervalles réguliers, en attrape un tas, les monte vers le ciel puis les relâche. Ils retombent en virevoltant comme des âmes légères (Photo Vert et Plume)

Pas plus que l’étiquette n’autorisait sous la monarchie que l’on mourût dans l’enceinte du château de Versailles (l’image au cinéma d’un Louis XV impuissant regardant subrepticement par une fenêtre la dépouille de madame de Pompadour sortie à l’aube du château), il ne s’était vu, dans l’enceinte du Grand Palais des Beaux-Arts de la République, un artiste assez culotté pour mettre la mort en scène comme vient de le faire Christian Boltanski avec de surcroît l’image égyptienne du tombeau reproduite par un entassement de vêtements usagés qui évoque autant un dépotoir qu’une pyramide, histoire de nous rappeler que l’homme depuis la 1ère moitié du XXè siècle n’hésite plus à amonceler les cadavres de ses semblables  avant de s’en débarrasser, dût-il pour ce faire recourir à l’usage d’une pelle mécanique, dont la photographie anonyme qui subsiste est l’un des témoignages de l’horreur au camp d’extermination de Treblinka.

Christian Boltanski, Personnes - Fiche technique du grappin (schéma d’ingénieur, 2009) - Image Artpress

Christian Boltanski, Personnes - Fiche technique du grappin (schéma d’ingénieur, 2009) - Image Artpress

L’artiste a fait reproduire les pinces télécommandées que l’on trouve dans les fêtes foraines, pour attraper un jouet à l’intérieur d’une cage vitrée où ils sont entassés

Il pose des questions

Quand on lui demande pourquoi il dit Dieu (pour signifier le destin, le hasard et l’indifférence), Christian Boltanski répond : « Parce que je ne sais pas quoi dire. »

Christian Boltanski, « Personnes » - un tas de vêtements tirés par hasard et remontés vers le ciel (Photo V&P)

Christian Boltanski, « Personnes » - un tas de vêtements tirés par hasard et remontés vers le ciel (Photo Vert et Plume)

C.B. : « Quand je marche dans une forêt j’écrase sans le savoir des fourmis à l’égard desquelles je ne nourris aucune animosité… Dieu de la même manière est indifférent. De temps en temps il écrase des choses en-dessous de lui, mais sans désir de méchanceté. »
Plutôt qu’à Dieu qui paraît lointain aujourd’hui, ne serait-il pas approprié de se référer à l’exercice du Pouvoir en général, dont la dimension éthique semble avoir été gommée.
Il y a un côté démodé chez Boltanski, d’un autre âge, qu’il doit cultiver.

Laisser une trace

Christian Boltanski. Un mur de ces fameuses boîtes de biscuits étiquetées. L’éclairage évoque le mur d’enceinte d’un camp de prisonniers, la nuit (Photo V&P)

Christian Boltanski. Un mur de ces fameuses boîtes de biscuits étiquetées. L’éclairage évoque le mur d’enceinte d’un camp de prisonniers, la nuit (Photo Vert et Plume)

« Des vies soigneusement rangées dans un lieu sûr et étiquetées, pour ne pas mourir. «  (C.B.)
La hantise de la mort vient avec l’âge, lorsque l’on commence à perdre ses parents et ses amis. Habituellement, on ne pense pas à mourir quand on est jeune, sauf si le destin nous y contraint. Dans ce cas on s’en va sans avoir eu ni le temps ni le souci de laisser une trace.

Ce qui reste de mon enfance

Ce titre est inspiré de celui du premier livre de Boltanski : Recherche et présentation de tout ce qui reste de mon enfance (1969)

Christian Boltanski, « Monument : les enfants de Dijon (détail) 1986 - image Artpress

Christian Boltanski, "Monument : les enfants de Dijon" (détail) 1986 - image Artpress

« Je ne veux pas mourir »
(L’enfant de Thônes, juillet 1959)

Christian Boltanski : « Nous-mêmes ne sommes fabriqués que de morts. Nous sommes un puzzle de morts. »

Lire aussi : Le sentiment de continuité
et : Les temples de l’art sont-ils réservés à une élite ?

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