En Bretagne, j’ai rencontré des Français

Heusement nous étions au début du mois de juillet, la nuit n’était pas prête de tomber. Avec un peu de chance, nous allions trouver cette chambre d’hôtes dont nous ignorions jusqu’au nom précis. « C’est dans une ferme… », disions-nous aux rares personnes à la hauteur desquelles nous nous arrêtions, dans un crissement de pneus qui les faisait sursauter, pour leur demander notre chemin.
 

Mais pourquoi ‘ci, et pourquoi ça ?

 
Manu Larcenet « Le hibou ». Il fait « Hi !Hou ! ». Sourcing image : « Blast – 1.Grasse carcasse », éditions Dargaud (2009-2012). Bibliothèque The Plumebook Café
Manu Larcenet « Le hibou ». Il fait « Hi !Hou ! ». Sourcing image : « Blast – 1.Grasse carcasse », éditions Dargaud (2009-2012). Bibliothèque The Plumebook Café
 
On dit du hibou qu’il est mélancolique et solitaire. On a dit de J.J. Rousseau qu’il ressemblait à un hibou. Je ne suis pas de cet avis. Pourquoi donner des noms d’oiseaux à ceux qui fustigent les idées reçues ?
 
Nous roulons vite sur des routes étroites, très peu fréquentées. Apercevons un nom de château sur une pancarte découpée en forme d’une flèche : « C’est sûrement ça ! », murmure ma femme en écrasant la pédale de l’accélérateur. Nous traversons un joli bois. J’aperçois les tours du château et me dis : « Cool, la chambre d’hôtes, c’est un palace… ». Nous rentrons dans le parc, passons devant les propriétaires qui boivent l’apéritif sur l’herbe avec un couple d’amis. Nous voilà qui sortons les valises du coffre, et allons au-devant d’un homme qui s’approche en souriant. Nous nous sommes fourvoyés ! C’était trop beau. Heureusement, l’homme connaît la ferme que nous cherchons. Nous sommes repartis, plus vite encore pour rattraper le temps perdu. Jointe par téléphone, notre hôtesse nous rassure, elle nous attend pour dîner avec les autres invités. En nous dépêchant, nous arriverons avant qu’ils aient terminé l’entrée.
Nous ne regardons pas l’heure qu’il est en pénétrant enfin dans la cour de la ferme. « Où est la porte de la salle à manger ? » – « Non, là c’est le gîte… ce doit être à l’autre extrémité, dépêchons-nous ! ». Ils sont tous là, assis de part et d’autre d’une longue table. « Bonsoir ! » – « Bonsoir ! Nous sommes absolument désolés d’arriver aussi en retard. » – « Asseyez-vous, nous attendons encore un autre couple dont nous sommes sans nouvelles », dit notre hôtesse qui s’est levée pour nous accueillir. Tout de suite, j’aime cette femme et son accent breton. Je rêvais de cela, découvrir la France.., nous y étions ! Pas facile à trouver en tout cas. 
Je m’assieds en face d’un monsieur qui n’a pas encore desserré les dents. Ce doit être le mari. Contrairement à nous qui sommes en vacances, lui travaille. Il ne doit pas aimer dîner tard, c’est sûr. Il va falloir lui parler gentiment. À sa droite, un autre homme qui vient de l’Ain, et après c’est sa femme. Puis un autre homme, qui parcourt la France, avale des milliers de kilomètres. En face de lui, une jeune femme avec une petite fille. Pour finir, les chaises vides de ceux que l’on attend, qui ne viendront jamais, On parlera d’eux durant la soirée, dès lors que la conversation menacera de s’épuiser : « Moi je m’en fiche, dira l’hôtesse, je suis payée. C’est dommage pour eux…, un cadeau que leur avaient fait leurs parents ». Nous sommes assis à sa gauche et à sa droite. Elle veille à ce que nous ayons assez à manger. Elle a l’œil à tout, suit la conversation et ajoute son grain de sel. Si quelqu’un autour de la table pose une question qui ne nécessite pas un long développement, notre hôtesse répond : « Ben oui », ou « Ben non ! ». « Ben oui, ben non », c’est du breton. 
J’écoute attentivement ce qui se dit, mais ne fais aucun commentaire. Je suis là pour apprendre. Le monsieur qui vient de l’Ain est le plus disert. Il a son idée sur tout. C’est un passionné de pêche à la ligne. Il participe à des concours. Il arrive que sa femme l’accompagne. Elle s’ennuie, s’assied sur un pliant et lit. Pour nous, son mari énumère les avantages et les inconvénients de chaque type de canne à pêche. Le plus étonnant est que les autres ont aussi l’air de s’y connaître. Ils appuient certaines de ses remarques. Notre pêcheur décrit la taille des poissons, cite les noms de ceux qui sont bons à manger, et comment il convient de les faire cuire. Il parle de la qualité de l’eau, tel un dieu Pan qui veille sur l’équilibre de la nature : « Mais vous savez, les jeunes ne s’intéressent plus à la pêche. Bientôt il n’y aura plus personne pour participer aux concours. » – « Si la pêche n’intéresse plus les jeunes, dit le mari de notre hôtesse, c’est à cause de leurs tablettes. »
J’ai du mal à me représenter la vie de ces gens assis autour de la table. Ils si différents de moi. J’ai l’impression d’avoir atterri sur une autre planète. À force de vivre dans les villes, je pensais que les Français avaient disparu. En réalité, ils sont là, dans cette ferme ! 
 

Et pourquoi pas comme ‘ci, et pourquoi pas comme ça ?

 

 

Robert-Burton-1990

« Chouette Chevêche ». Sourcing images : Robert Burton « L’ami des oiseaux », éditions Borda (1990-1991). Traduction et adaptation par Michel Cuisin (bibliothèque The Plumebook Café)
 
Parce qu’elle préfère la nuit au jour, on a fait de la chouette la gardienne des cimetières. Je trouve au contraire que la nuit est le moment de la journée où la vie intérieure commence, celle qui ne fait aucun bruit. Rien à voir avec la mort qui est fracassante.
 
Notre hôtesse s’est levée pour aller chercher le plateau de fromages. Il y a aussi une belle tarte aux fruits : « Vous voulez le café en même temps ou après ? » – Elle parle très vite, pas du tout comme les Savoyards qui traînent des pieds à la fin des phrases. Le Breton s’interrompt brutalement à la fin de chaque proposition. Il coupe ses phrases en morceaux. On croit qu’il hésite ou va changer de sujet, non, il poursuit, c’est toujours la même phrase. Peut-être une façon de s’assurer que l’on écoute…
Le mari : « Vous prendez un p’titverre d’eau-de-vie… ». Je tends mon verre. Impossible de faire autrement, je bois une goutte, ça arrache. J’en profite pour lui poser des questions au sujet de la ferme. Combien a-t-il de vaches ? Comment s’effectue la traite ? Avec des robots ! Non, sans blague ! Et les vaches font ça toutes seules ? Il y a aussi des robots pour leur nettoyer les fesses… Et que mangent-elles ? Bref, tout y passe. Demain j’irai dans l’étable, enfin, dans le hangar immense et d’une parfaite propreté où elles sont comme chez elles, quand elles ne broutent pas dans la prairie. Les vaches sont là pour produire du lait d’une qualité conforme aux normes. Si le lait n’est pas conforme, ou les quantités produites insuffisantes, la vache prend le chemin de l’abattoir. Il n’y a pas de congé-maladie ni d’assurance-chômage pour les animaux, même français.  
Il y a des réglementations qui régissent le quotidien des paysans. Le seul mot de « règlementations » fait réagir hommes et femmes autour de la tabler. Bon sang ! Quelle air frais emplit nos poumons quand souffle le vent de la révolte ! 
Le fermier : : « Avec toutes ces lois qu’ils [les députés] votent la nuit… » – On rit. Comme il a raison ! Le pêcheur : « Ils devraient venir voir sur place comment ça se passe. » – Le fermier : « Vous pensez ! Ils décident tout depuis leurs bureaux à Paris ». Une remarque qui fait l’unanimité. Chacun à tour de rôle donne son avis sur les engrais, les pesticides, la qualité de l’air et des fourrages. Les hommes surtout, les femmes parlent guère de politique, elles opinent de la tête pour marquer leur assentiment. Les hommes sont inépuisables : « Mais pourquoi ‘ci et pourquoi ça ? » et « Pourquoi pas comme ‘ci et pourquoi pas comme ça ? ». On risque d’être encore là à minuit. Heureusement, le le propriétaire siffle la fin du match. Il doit se lever tôt demain matin, il a une réunion avec le syndicat et une autre avec le maire. Sûr qu’ils vont entendre le son de sa voix ! 
En sortant, notre hôtesse nous fait observer la chouette et son petit qui sont perchés sur la cheminée de la maison de l’autre côté de la cour. Je n’en avais jamais vu. On dirait qu’elle guette le passage d’un petit animal, à moins que ce ne soit nous qu’elle observe. « Des Français… », doit-elle penser. « Cette nuit, vous l’entendrez certainement crier », dit notre hôtesse. – « « À quoi ressemble son cri ? » – « Elle fait « ouiou », parfois « ou… ou… », ou encore « kif kif kif », sur un ton aigu » – « C’est une cholette bretonne ? » – Elle rit : « Ben non, on l’appelle la chouette chevêche ». Je marche tranquillement dans l’obscurité. Aucun bruit. La lune brille au-dessus de moi. Je me dis que la France est un drôle de pays.
 

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Manu Larcenet.  Né en 1969. Auteur français de bandes dessinées.
Hibou versus Chouette.  Le hibou a des aigrettes de plumes sur la tête. La chouette n’en a pas.

2 commentaires

  1. Maurice La

    Au top !
    On y est, on comprend et on sent tout
    On ne décroche plus.
    Les inserts en gras, donne de la hauteur, pour nous permettre ensuite de replonger dans la rugosité du réel.
    Bravo

  2. Plumebook Café

    Oui, c’est bien vu.
    Il faut dire que les personnages de cette ferme m’avaient inspiré.

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