Éloge de la paresse

Brandon Herman, Tom Wesselmann, Louis TouchaguesDepuis qu’il ne travaille plus, Boris lit des choses qu’il n’aurait jamais lues auparavant. Des textes érotiques tout-à-fait contraires à l’idée même de labeur. Boris n’est pas un anarchiste. Il s’est appliqué sa vie durant à respecter les règles.  Et voilà que son esprit oisif a été séduit par les descriptions du plaisir, a découvert la luxure. Comment en est-il venu à acheter des ouvrages dissimulés dans le fond des kiosques, emballés sous cellophane, que le marchand lui tend avec un sourire complice ? Des magazines de flagellation : « Mains chéries », « La Pécheresse passionnée », « L’éducation de Chérubin » », qu’il enfouit aussitôt dans son cabas avec les poireaux, les carottes et les courgettes du marché de la place Monge ?
 

Un plaisir partagé

Tom Wesselmann « Great American Nude », 1963. Peinture à l’huile, laque, acrylique, tissu, papier, carton et téléviseur sur panneau. Sourcing image : catalogue de vente Sotheby’s, New-York (17 nov.1998). Bibliothèque The Plumebook Café (Paris, 12/99)
Tom Wesselmann « Great American Nude », 1963. Peinture à l’huile, laque, acrylique, tissu, papier, carton et téléviseur sur panneau. Sourcing image : catalogue de vente Sotheby’s, New-York (17 nov.1998). Bibliothèque The Plumebook Café (Paris, 12/99)
Il convient de mater les rebelles, ceux qui ne s’accommodent pas du cadre de travail scolaire, professionnel, familial. Ils doivent être châtiés pour ne pas vouloir se conformer aux normes, et refuser l’ennui pour tous.
 
Les lectures érotiques de Boris s’apparentent à des actes sacrilèges. Penser au sexe plutôt qu’à l’économie, à la jouissance plutôt qu’au travail et la paye du mois, au lit plutôt qu’à l’atelier.
Nil ne peut prétendre en effet que M. Tampard a l’intention de travailler durant l’heure du déjeuner en faisant venir dans son bureau Mlle Germaine qui s’est spontanément accusée d’avoir cassé une vitre de l’atelier ? À l’évidence, Mlle Germaine a saisi ce prétexte pour faire l’expérience du châtiment de la fessée dont les autres filles disent que M. Tampard use pour punir les fautes au travail.
RÉCIT.  Mlle Germaine se mit à battre en cadence le parquet de ses pieds, tout en criant, mais langoureusement :
« Oh !… oh !…ah !… ah !… ââââh !… »
Le contremaître frappait à pleine paume sur ses fesses, aussi fort que l’on peut frapper sur un derrière de femme, avec le plaisir de les sentir devenir de plus en plus dures. Pour rien au monde il n’aurait interrompu cette fessée qu’avait recherchée son ouvrière, une commune satisfaction les unissait. Ah ! elle avait voulu, par curiosité voluptueuse, recevoir sur les fesses comme une gamine ? Elle n’était pas prête de pouvoir remettre son derrière dans sa culotte, il la fesserait à fesses engourdies, , à peau bleue, à jambes mortes…
« Ass…, ass…, ass…ez ! » finit par suffoquer Mlle Germaine vraiment prête à défaillir, « je… je… meurs !… » Et elle poussa en effet le cri d’une femme qui succombe.
(René-Michel Desergy « La Guinguette aux orties », 1936)
 

Le temps de la paresse

Brandon Herman, sans titre, « Boy in Pool » (2006). Sourcing image: Kaiserin magazine, second semester 2008 (bibliothèque The Plumebook Café)

Brandon Herman, sans titre, « Boy in Pool » (2006). Sourcing image: Kaiserin magazine, second semester 2008 (bibliothèque The Plumebook Café)

Faut-il, comme Paul Lafargue en son temps, avoir un sang mêlé pour se soucier des autres ? Les nouveaux ouvriers blancs de peau, syndicalistes compris, n’ont-ils plus en tête que la jouissance de leurs privilèges ?
 
La paresse, dans l’esprit de Pierre qui prépare son baccalauréat, est associée au texte publié par Paul Lafargue en 1880. Un pamphlet pour défendre le droit des ouvriers aux loisirs, qui inspira dix fois plus de pages de commentaires que n’en comptait le texte de ce Français, né en 1842 à Santioago de Cuba, qui avait dans les veines « le sang de trois races opprimées ». Siégeant à l’Assemblée Nationale à Paris, il n’aura de cesse de défendre ses idées qui finiront par triompher en 1936 (un demi-siècle plus tard) avec l’avènement du Front Populaire et les premiers congés payés qui virent les Français partirent en train, en auto ou à bicyclette vers la mer et la montagne, se dévêtir et exposer leur corps aus rayons du soleil. Merveilleuses images en noir et blanc.
COURT EXTRAIT DU PAMPHLET.  « Cette folie [qui possède la classe ouvrière] est l’amour du travail, poussé jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. » 
(Paul Lafargue « Le droit à la paresse », éditions Maspero de 1969)
Précision : les lois d’alors sur le travail faisaient subsister la journée de 12 heures pour les femmes et les enfants ! 
Désormais, non seulement les salariés ne travaillent plus que l’équivalent de 3 jours de 1880 par semaine, mais les congés de 5 semaines et le chômage sont eux aussi rémunérés. Le droit à la paresse n’est-il pas, en un sens, consacré ? En France tout au moins. Pas dans les pays de l’hémisphère sud qui continuent de faire travailler des dizaines de millions d’enfants. Au Sénégal, autrefois colonie française, les enfants des prétendues « écoles » coraniques sont bien souvent les serviteurs pour ne pas dire les esclaves des marabouts qui les obligent à mendier pour leur compte. En Côte d’Ivoire, ils sont employés clandestinement dans les plantations de cacao.
 

La liberté de choisir

Louis Touchagues « La figue et le paresseux », 1951. Sourcing image : Alphonse Daudet « Contes illustrés » - éditions Mame, 3e trim.1951 (bibliothèque The Plumebook Café)
Louis Touchagues « La figue et le paresseux », 1951. Sourcing image : Alphonse Daudet « Contes illustrés » – éditions Mame, 3e trim.1951 (bibliothèque The Plumebook Café)
C’est une idée reçue de penser que les peuples du sud préfèrent l’oisiveté au travail, au lieu de comprendre qu’ils ont une vision du monde différente de la nôtre, et de s’intéresser à leur expérience dans l’espoir de nous enrichir au lieu de nous scléroser.
 
Enfant, Louis reçoit en cadeau de Noël  les « Contes » d’Alphonse Daudet illustrés par Touchagues. La lecture des contes qui ont été choisis pour cette édition destinée à la jeunesse et les illustrations en couleurs qui les accompagnent frappent cet enfant à l’âme sensible.
Le conte intitulé « La figue et le paresseux » est celui qui retient le plus son attention. L’action se passe en Algérie,  à Blidah où vivent « les Maures les plus indolents de la terre ». Parmi eux, un certain Lakdar a fait profession de paresseux. Il est devenu si populaire dans sa province qu’il passe pour un saint.
Or il arrive qu’un enfant de Blidah, s’adressant un jour à son père,  dit qu’il entend ne plus aller à l’école et souhaite faire lui aussi profession de paresseux. 
L’enfant va aussitôt dépasser le maître. Allongé sous un figuier dans le jardin de Lakdar, un fruit bien mûr tombe sur sa joue. Son parfum est si puissant et délicieux que la tentation est forte de le faire glisser avec le doigt jusqu’à la bouche. Mais il ne le fait pas.
C’est trop d’effort pour l’enfant qui appelle son père, demeuré près de lui, et le prie de glisser la figue entre ses dents.
Entendant l’enfant parler ainsi, Lakdar s’écrie que ce garçon est son maître, que c’est de lui qu’il va recevoir des leçons, et non le contraire.
Il se prosterne devant l’enfant qui est demeuré couché et lui dit : « Je te salue, ô père de la paresse ! »
Louis, qui a fini de lire le conte, observe une image sur laquelle on voit la figue posée sur la joue du garçon qui a la tête protégée du soleil par le capuchon blanc de sa djellaba. 
L’immobilité du garçon est paradoxalement symbole de liberté. Non, comme Daudet le raconte, de pouvoir choisir la paresse plutôt que le travail. Louis envie l’enfant de Blidah pour le choix qu’il fait librement, avec le consentement de son père de surcroît, de choisir son propre destin. Lui ne l’a pas. Il sera contraint de se glisser, jusqu’à l’âge de la majorité, dans les moules fabriqués par les parents et les éducateurs qui perpétuent des règles et des contenus héritées d’un passé révolu.
 

Flash infos artistes

Brandon Herman.  Photographe gay américain né en 1983.
Louis Touchagues. 1893-1974. Peintre, illustrateur et décorateur français.
Tom Wesselmann.  Artiste peintre américain né en 1931.

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

*
*