Elle dit : On a une histoire

CADRE. Le CentQuatre, établissement artistique de la ville de Paris.
DÉCOR. Le quotidien et l’atelier de l’artiste.
INSTALLATION & TEXTES. Ugo Rondinone.
MATÉRIEL. Un cube fermé dans un cadre déjà isolé et clos.
MEDIUM. La voix d’un homme et celle d’une femme, la peinture.
MUSIQUE. A trois temps, indéfiniment répétés.
INTERPRÈTES CONVIÉS PAR LE BLOG. Trois personnages peints par Lucian Freud.
INFOS ARTISTES. A la fin de l’article.
RÉCIT. François Valménié

On couche ensemble

Lucian Freud « Fille assise à l’entrée d’un grenier / Girl in attic doorway »,1994. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Lucian Freud, l’atelier », Centre Pompidou (printemps 2010). Bibliothèque Vert et Plume

Lui : Ah, une histoire…
Elle : C’est ça une histoire

Les visiteurs qui découvraient en 2009 l’installation d’Ugo Rondinone, à l’occasion de la FIAC et dans le cadre du Festival d’automne de la ville de Paris, ne connaissaient pour bon nombre d’entre eux ni l’artiste ni le contenu du cube d’une quarantaine de m2 – la taille d’un appartement dans la capitale -, qu’il avait fait construire à l’intérieur d’une cour du CentQuatre avec des murs de fausses briques dessinées sur les quatre côtés.
Connaissaient-ils davantage Lucian Freud, artiste-peintre anglais qu’exposait le Centre Pompidou un an plus tard ?
Ugo Rondinone expliquait qu’à ses yeux l’art n’est pas affaire de compréhension mais d’émotion. Une formule à laquelle Lucian Freud pourrait adhérer. Les deux artistes ne cherchent pas à séduire le grand public. Leur travail, qui ne fait appel ni aux effets de lumière ni aux effets sonores, qui met au contraire l’accent sur la réflexion, n’apparaîtra pas comme quelque chose d’indispensable dans la vie du citoyen ordinaire.

Elle encore : Au téléphone il me dit qu’il m’aime

Ugo Rondinone « How does it feel ? », installation (Le Centquatre, Paris - 2009). Sourcing image: photo Vert et Plume, oct. 2009

Et moi je réponds : Tu me manques aussi.
Mais c’est faux.
Je suis une menteuse.
Lui : Tu ne sais peut-être pas ce que tu ressens.

Comme beaucoup d’artistes, Lucian Freud et Rondinone sont des intellos. Ils ne travaillent pas dans un bureau ni à la caisse d’un supermarché, ne font pas de la politique ni ne dirigent une entreprise.
Quand on lui demandait si son cube était un décor, ce dernier répondait par l’affirmative, précisant que « l’art est toujours le décor d’un discours quotidien. L’art est une traduction de la vie mais ce n’est pas la vie. »
Chez Lucian Freud, le décor du quotidien est rapidement devenu son propre atelier d’artiste, une autre sorte de cube. Forme géométrique qui caractérise la vie moderne enfermée dans un espace urbain démesuré, où les cubes s’empilent les uns au-dessus des autres pour y loger les habitants. Les cubes s’installent aussi sur des places publiques ou des terrains vacants pour y installer provisoirement des ouvriers ou des écoliers en surcharge. On peut également fixer un cube sur le dos d’un camion pour transporter des marchandises d’un point à un autre de la ville.
L’homme Rondinone est à l’image de ce décor monotone. Un citoyen suisse ordinaire : chemise rayée à manches courtes enfilée dans son pantalon, chaussures noires. Les cheveux sages coupés courts, le regard inquiet. Il parle le français avec un fort accent apparemment germanique. Est-ce sa propre expérience de la vie qu’il met en scène sans le dire ?
Lucian Freud à l’inverse se livre sans complexes. Il n’hasite pas à se représenter entièrement nu. Il explique que son travail est purement autobiographique, qu’il y est question de lui et de ce qui l’entoure.

Lui : Il revient demain ?

Ugo Rondinone « How does it feel ? », installation (Le CentQuatre, Paris - 2009). Sourcing image: photo Vert et Plume, oct. 2009

Elle : Oui.
Lui : Tu vas le chercher à l’aéroport ?
Elle : Oui
Lui : Que vas-tu lui dire ?

Ce que Lucian Freud donne à voir de son atelier d’artiste appartient de toute évidence au quotidien : un chevalet haut perché – le peintre n’est pas assis mais debout -,  un lit où est allongé un modèle féminin ou masculin entièrement nu, jambes souvent écartées, le sexe bien visible, les chairs affaissées – l’artiste n’a pas peur de montrer la réalité des corps -, et enfin la vue sur l’extérieur par une fenêtre sans rideau. L’atelier fait songer à une chambre où la partie se joue entre le peintre et son modèle.
A l’opposé, la chambre de Rondinone, il disait que c’était une boîte, n’avait ni lit, ni miroir, ni fenêtre. Elle aurait pu passer pour une salle d’opération à cause de la lumière très vive qui l’éclairait, ou à une cellule d’isolement par l’absence de fenêtre ou encore à un gigantesque cercueil à cause de l’aspect capitonné des cloisons et de l’ancienne vocation du lieu où elle était installée. C’est l’idée du tombeau qui paraissait la plus appropriée. La chambre où reposait le pharaon à l’intérieur de sa pyramide, vidée de son contenu par les pillards. Restait l’installation sonore invisible qui donnait à entendre la voix d’un homme et celle d’une femme qui avaient l’air de se connaître bien que le ton de leurs propos n’était pas affable mais plutôt mécanique. Etait-ce deux de ces voix de robots qui remplacent de plus en plus souvent celle des humains ? Peut-être…

Elle : Je veux que tu me dises si toi et moi on a un avenir

Ugo Roninone « How does it feel ? », installation (Le CentQuatre, Paris - 2009). Sourcing image: photo Vert et Plume, oct. 2009

Lui : Comment répondre à cette question ?
Elle : Par oui ou par non.

Ugo Rondinone disait qu’il y avait un théâtre à l’intérieur de son installation. Compte tenu du temps très court que les visiteurs passaient à l’intérieur, il n’était pas sûr qu’ils aient pu s’imprégner du texte d’une minute et trente secondes qu’on y entendait, volontairement enregistré en américain, une langue presque incompréhensible en France dans laquelle était aussi rédigé le titre de la pièce : « How does it feel ? Presque tous les artistes aujourd’hui agissent ainsi. Ce doit être chic, comme on dit « think tank » au lieu de « cercle de réflexion », « testimonials » au lieu de « témoignages »… Histoire de tenir les ploucs à l’écart.
Les visiteurs qui rentraient à l’intérieur du cube étaient aussi stricts et austères que Rondinone lui-même. On était dimanche, les Parisiens venaient là en famille avec les enfants. Rentraient, ressortaient. ls regardaient les cloisons, s’intéressaient aux types de matériaux utilisés, voulaient savoir s’il y avait quelque chose de caché, l’emplacement d’un mécanisme secret qui aurait permis d’accéder au trésor. Evidemment ils ressentaient l’étrangeté du lieu sans parvenir à en percer le mystère et ressortaient de là déçus ou dépités.

Elle demande : Comment tu te sens ?

Lucian Freud « Intérieur de l’atelier, la nuit / Interior night », 1968-1970. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Lucian Freud, l’atelier », Centre Pompidou (printemps 2010). Bibliothèque Vert et Plum

Lui : Ça peut aller.
Elle : Sans plus ?
Lui : Oui, sans plus.

L’artiste expliquait que deux énergies circulaient à l’intérieur du cube. Son idée était de créer une atmosphère hypnotique propice à la méditation où les mots du quotidien sombreraient dans l’obsolescence pour laisser la place libre à la réflexion personnelle.

1ère étape, la mise en condition : se demander quel genre d’histoire un homme ou une femme du XXIè siècle est-il / est-elle en mesure de revendiquer ?
2è étape, la réflexion : se laisser glisser contre l’une des cloisons et demeurer assis par terre (pas nécessaire de se déshabiller entièrement) jusqu’à ce que vienne la première phrase de sa propre histoire.
3è étape, la formulation : « Eh bien, j’habiite à Los Angeles avec ma copine et… » / « Je suis né à Paris puis j’ai déménagé à Marseille où j’ai rencontré l’amour de ma vie grâce à Facebook… / « Ma femme et moi venons tout juste de divorcer, le juge qui a prononcé le divorce était le même que celui de Nicolas et Cécilia… » / « Cela fait trente ans que nous sommes mariés et voilà, au moment de partir à la retraite, je me suis dit… »

Lui, brusquement : Je me dégoûte

Ugo Rondinone « How does it feel ? », installation (Le CentQuatre, Paris - 2009). Sourcing image: photo Vert et Plume, oct. 2009

Il continue de se flageller : Je suis un menteur.
Dans ses lettres elle écrit que je lui manque.
Au téléphone elle me dit qu’elle m’aime.

Par bonheur, comme il a déjà été dit dans cet article, tout le monde ne tombe pas dans les filets de l’art surtout s’il est conceptuel. S’il fallait sans cesse se poser des questions sur soi, la vie deviendrait impossible Ce serait la RĖVOLUTION ! Laissons cela aux pays qui n’ont pas d’histoire et continuons de ronronner. D’aucuns se seront interrogés sur la nature même d’une telle installation. Ils se seront demandés si la construction d’un cube de 40 m2 dans la cour d’une ancienne morgue municipale ne pouvait pas être assimilée à ces jeux qu’avaient autrefois les garçons vivant à la campagne : la construction d’un barrage de cailloux en travers d’un ruisseau, d’une cabane au sommet d’un arbre ou plus simplement d’une planche à roulettes avec des objets récupérés dans une cave ou un grenier.
L’artiste considéré comme un enfant, celui qui a survécu à l’âge adulte ou su résister au conformisme des adultes.
C’était un peu l’image que donnait de lui Ugo Rondinone avec ses sculptures étranges plantées à la même époque dans le jardin des Tuileries [voir à la fin de l’article].

Elle, inquiète : Mais toi, tu m’aimes, non ?

Lucian Freud « Deux hommes dans l’atelier / Two men in the studio », 1987-1989. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Lucian Freud, l’atelier », Centre Pompidou (printemps 2010). Bibliothèque Vert et Plume

Lui : Oui.
Elle : Mais tu l’aimes encore, elle aussi ?
Lui : Peut-être.
Elle : Peut-être ?
Lui : Oui, peut-être.

LE MOT DE LA FIN.  Le texte écrit par Rondinone, qui passe en boucle à l’intérieur de son installation et dont il dit lui-même qu’il n’a pas d’autre fonction que de participer à la création d’une atmosphère hypnotique, est un texte figé comme celui d’une pièce de théâtre, un texte que les acteurs que nous sommes en l’occurrence, car c’est de nous qu’il s’agit là-dedans non de l’artiste, répètons inlassablement : « Je t’aime », « Tu m’aimes ? », « Je crois que ceci, je crois que cela »… C’est dans les certitudes et les habitudes où nous sommes installés que l’artiste vient nous déranger pour nous donner à voir une autre manière de penser, de regarder le monde, notre monde et celui des autres qui ne s’inspirent pas nécessairement du nôtre pour exister. Une création artistique qui va à l’encontre de la pensée de plus en plus qu’expriment les discours des élites politiques, religieuses et intellectuelles qui luttent pour gouverner nos esprits.

Flash infos artistes & lieux

Le CentQuatre. 5 rue Curial Paris 19è. Centre de création artistique, installé au cœur d’un quartier populaire dans les bâtiments désaffectés des anciennes Pompes Funèbres Municipales, mêlant ateliers d’artistes en résidence, ateliers pour les enfants, espace d’exposition et d’installations, boutiques, restaurants. Inauguré en 2009, a dû réduire la voilure en 2010 compte tenu d’un budget de fonctionnement exorbitant pour la ville bien qu’il paraissait approprié aux yeux des dirigeants de l’époque. L’équipe managériale a changé. Mérite la visite, le dimanche matin quand tout est calme alentour.
Lucian Freud. Artiste peintre anglais, né en 1922 à Berlin. Appartient à ce qu’on appelé « l’École de Londres » dont Francis Bacon faisait aussi partie. [Lire : Saint Basquiat]. Petit-fils de Sigmund Freud. Après des séries de portraits réalisés à partir des années 50, Lucian Freud a opéré un retour à l’atelier, un espace clos où le modèle (femmes et hommes nus) est le plus souvent allongé sur un lit comme s’il se trouvait dans sa propre chambre [référence à la Chambre de Van Gogh à Arles].

Lucian Freud « Ib and her husband », 1992. Huile sur toile. Sourcing image : catalogue de l’exposition « Lucian Freud, l’atelier », Centre Pompidou (printemps 2010). Bibliothèque Vert et Plume

Ugo Rondinone. Artiste plasticien suisse, né en 1963. Les critiques d’art disent qu’il poursuit une quête de la figure de clown. L’artiste partage son temps entre Z¨rich et New-York où il est regardé comme une une figure majeure de l’art contemporain.

Ugo Rondinone « How does it feel ? », affiche de l’installation (Entrée du CentQuatre, Paris - 2009). Sourcing image: photo Vert et Plume, oct. 2009

Commande du Centre des Arts Plastiques du Ministère français de la Culture.

Vidéo de la construction de l’œuvre & interview de l’artiste : http://www.dailymotion.com/video/xbak6u_ugo-rondinone-how-does-it-feel-sunr_creation

ATTENTION. Il faut patienter. Le film suit un message publicitaire inséré d’office au début de la vidéo.

Ugo Rondinone « Sunrise East », 2009. Sculpture en bronze et patine argentée. Une figure parmi celles des « Douze mois de l’année » installées dans le jardin des Tuileries, FIAC 2009. Photo Vert et Plume, oct. 2009

Une évocation monumentale du rythme des saisons  qui excitait la curiosité des promeneurs, petits et grands.

Manière pour l’artiste de montrer son attrait pour la spiritualité. Les masques sont des représentations des cycles de la nature. « Sunrise East » pour les 4 points cardinaux.  Un masque pour chaque mois. En bronze avec une couche d’aluminium. Les formes des masques sont à l’origine celles de galets dont le moule a ensuite été agrandi jusqu’à la taille que l’on pouvait observer aux Tuileries. Puis recouvert d’une couche d’argile afin d’imprimer la main de l’artiste sur le moule de la pierre. Quand on s’approche de la sculpture on peut ainsi voir la trace de ses doigts. « L’addition des matériaux et leur nature intrinsèque fournissent déjà la moitié du sens de l’œuvre » conclut Rondinone. Une œuvre qu’il appelle son « histoire ».
Source : vidéo mentionnée au-dessus.

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